XVI . INTRODUCTION
voyance ne luy manquèrent pas; et le duc de Bourgongne eut si bonne opinion de sa loyauté, qu'ayant le dessein d'aller contre les Turcs, il Juy voulut lier toutes ses terres. Avec cela il esloit sobre, patient, libéral, splendide, affable, clément, remply de douceur et de tendre affection pour son peuple, oubliant aisément les injures et jamais les bienfaits. En un mot très grand Prince, si toutes ces vertus eussent été souslenùes par un esprit fort et capable de se conduire : mais comme, il estoit foible, facile et crédule, il ne joiiissoit pas de soy-mesme, et se laissoit tomber entre les mains du premier qui avoit Taddresse de l'approcher du costé de son foible... Et tant plus il approchoit du tombeau, tant plus il avoit de Favoris, tant qu'enfin à force d'en avoir trop il n'en eut plus, et tomba dans une mortelle deffiance, autre marque d'un esprit imbecille. La mesme foiblesso le plongea dans la volupté plustost que ne fit l'incontinence, et le laissa enchaîner aux femmes; spécialement depuis qu'il se vit un peu au-dessus de ses affaires... Tellement que ce qu'il avait pris pour divertissement de ses travaux se tourna en une habitude peu honneste qui luy fit mespriser sa légitime espous(î et sousmettre sa personne, ses affaires et ses anciens serviteurs à l'esclavage d'une maistresse*. »
Mais c'est dans l'Abrégé chronologique, bien plus répandu que la grande Histoire, car il n'a pas eu moins de dixneuf éditions % qu'il faut chercher le jugement définitif de Mézeray. Voici comment le grand siècle envisageait, avec son historien le plus illustre, celui qu'on appelait justement le Restaurateur de la France : ^
« Jamais prince n'eut de plus grandes traverses et ne les surmonta plus glorieusement. Après avoir chassé de la Franco ceux qui attentoient à sa couronne, il en trouva de plus dangereux dans sa maison qui attentèrent à sa vie. On eust pu le nommer IJcureux s'il avoit eu un autre père et un autre fils. Il fut affable, débonnaire, libéral, équitable ; il ayma tendrement ses peuples, et les espargna tant qu'iHuy fut possible, recompensa largement ceux qui le servoient, eut un soin très particulier de la justice et de la police de son royaume, travailla puissamment à la réformalion de l'Église, et fut si religieux qu'il ne voulut point la charger d'aucunes décimes.
1. Histoire de France ^ par François de Mézeray, tome II, 1646, in-fol., p. 82-83. — Il y a ici une réminiscence d'un |)assage de Belleforcsl dans ses Grandes annales. Voir ci-dessus, p. xi, note.
2. De 1608 à 1755, sans parler des contrefaçons el des traductions. Voir le pasteur Scipion-Combet , Nolice sur .î/ésera*/ (34 p.), en IHe du Hégne de Henri fil, réimprimé par ses soins (Alais, 1844-46, 3 vol. in-S").
INTRODUCTION. XVII
Mais estant de trempe un peu molle, il se laissa trop gouverner à ses favoris et à ses maistresses; et sur la fin de ses jours, il devint appréhensif, défiant et soupçoniieux au dernier point*. »
L'année 1697 vit paraître une Histoire de Charles VII^. Elle était Tœuyre d'un jeune homme de dix-neuf ans % Nicolas Baudot de Juilly, qui gardait Tanonyme. Malgré les qualités qu'on a bien voulu reconnaître à cet ouvrage, avec une indulgence qui nous semble excessive \ le peu d'autorité de son auteur ne permet pas de s'y arrêter.
Après Mézeray, le premier historien qui s'oflfre à nous est le jésuite Daniel, dont le grand ouvrage, trop oublié de nos jours, parut en 1713, 'et eut pendant longtemps une juste célébrité. Le nouvel historien, comme l'a dit un maître, révélait au public ce qu'on pourrait appeler le vrai sentiment de l'histoire*. C'était le premier travail scientifique entrepris sur nos annales. Or voici comment le P. Daniel apprécie Charles VII :
« En repassant sur toute la suite de la vie de ce Roi telle (ju'elle est rapportée par les historiens contemporains', il me paroit que quelques-uns de nos modernes ne lui ont pas fait assez de justice. Ils nous le représentent comme un prince d'un génie et d'une valeur médiocre, négligent et sans application, toujours occupé de ses amours, absolument gouverné par ses maîtresses et par ses ministres, gourmande par les grands de son État qui [le contrai-
i. Abrégé chronologique de VHUtoire de France (éd. d'Amsterdam, 1696, 6 vol. in-iS), t. m, p. 284.
2. Histoire de Charles VU. P^s, 1697, 2 vol. in-12. Nouvelle édiUon en 1754, 2 vol. in-iS.
3. Et non de vingt et un ans, comme le dit M. Vallet, t. 1, p. vu. Baudot était né le 17 avril 1678.