CHAPITRE IV ACCUSATIONS CONTRE LA JEUNESSE DE CHARLES VII
IMMORALITÉ. — AMOUR DD PLAISIR. — INERTIE tlS2-US9
AceuBstions formuléas par Sltmondi, U. H. Marliii, Vstlet de Virivitle. — I. ImmoratiU. Première mitiresae : Jeanne Ijinvet; témoignage de Nicole GIIIu, — liaison de Marie d'Anjou : la dame de Mlrandal et ses deux fillei , M-» de Boihéon et M"» de Veubonnafs ; situalion de celles-ci ; la première n'arrive * ta cour qu'on 1429 ; elle avait #pau3« dâs 1419 l.aul9 de Jayeuae; haut rang de ce aei^neur; faveur dont lui et sa rcmnie lonl l'objcl pendant toute leur vie. — Malirease prfrauniée : MU* de La Pau , demaiaelle de corps de Maria d'Anjou d^Dis l»9; mariée à Jean du Puy, elle reçoit Jeanne d'Arc chei elle, i Tours, en Mit. — Vie intima du Roi et da la Reine; nombreui enfanta; lollicitude constante du Roi pour ea femme. — Habliudei reliRieuees du Roi; il se montre aussi fervent chrétien qui pendant sa régence. — 11. Amour du plaiXr. Anecdotes du ivi* sitele : les ballets cl lea fêles; le mot de La Hirc. — Silualiou du Rui depuis Ii22 ; détresse croissante; pauvreté uû il se trouve réduit. — Loin de chercher i tu divertir, il est oomme accablé sous le poids de l'adversité et place sa canflarioe en Dieu seul. — IIL Inerlit. Cette m s daui prMdenU chapitres ; La T ' ' "il el celle dn Dauphin; hit
Avant d'aller plus loin , nous devons nous arrêter aux accusations dont la jeunesse de Charles VII a été l'objet. Elles sont si graves, et l'on peut dire si unanimes, qu'il est indispensable de les examiner avec une sérieuse attention.
Si nous ouvrons nos modernes htstorieDs, nous rencontrons chez la plupart le même concert de reproches et de récriminalions.
" Le fils de Charles VI et de la pesante Isabeau, dit l'un
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178 HISTOIRE DE PHARLES VII. I4'2i-iii)
d'eux, avait hérité de ses parents l'amour du plaisir, l'indolence et la mollesse... Livré de bonne heure aux voluptés, épuisé par les plaisirs avant d'avoir appris qu'il avait des devoirs à remplir, il songeait à l'amour, aux fêtes, à la danse; il écartait autant qu'il pouvait les tristes pensées de l'administration de son royaume... Loin du bruit des affaires et de la guerre, il ne donnait point d'ordres à ses capitaines, il ne correspondait pas avec les provinces ', «
« Charles Vil, dit un autre licrivain, amolli dès l'adolescence par ce précoce abus des voluptés qui avait coûté la raison à son père et la vie à son frère,.,, avait tous les défauts et aucune des qualités de la jeunesse... Toujours à la merci du premier intrigant qui s'emparait de son esprit en flattant son humeur défiante et ses goûts de paresse et de volupté.,,, il lui fallait absolument quelqu'un qui partageât ses plaisirs, qui gouvernât sa maison et sa personne, qui lui évitât la peine de prévoir, de ■ commander, de penser même *. »
« L'histoire, écrit un troisième écrivain, ne peut attester de ce prétendant que son inertie,.. La nature, l'éducation, une nécessité factice mais irrésistible, conspiraient pour retenir le représentant de la monarchie dans une sorle de longue enfance et de minorité... Doué d'un tempéramment débonnaire et timide, diverses causes arrêtèrent en lui, jusqu'à un terme fort tardif, le développement de ses facultés... Ses conseillers s'attachaient à le retenir dans une sorte d'abandon intéressé... La nature, pour la fougue et la puissance de certaines passions, l'avait créé très ressemblant à son père... La vie physique du sang affluait chez lui en des oi^ahes adultes,,. Au sein de ses licencieuses et inaccessibles retraites, tout au plus parvint-il à voiler, à dérober les scandales d'une lascivité [sic] qui semble avoir été chez lui comme un vice congénial et héréditaire'. B
1. Sismondi, HUtoire de* Franfoit, l. XIII, |i. 10, 57. il. Cf. p. 16, 53, 11, 101.
i. Henri Martin, Hlitohe de France, l. VI, p. 90. \O0, lit.
3. VsUel de Viriville, Hitloire de Charles VII. t. 1. p. 361 , lïî, 159-60, 203. 463, 356. — Ailleurs, l'auieur avait parlé de celte • période de détordre et de folie juvénile, eicessivemcnt prolongée. • et de tetle i enfance sans Un. » Noavelta reditrcfte* mr Agné» Sorti. 1856, p, 19 el 11.
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Nous croyons qu'après avoir lu le précédeut volume, le lecteur est à mâme d'apprécier la valeur d'une partie de ces accusatioDs. Elles portent. On le voit, sur toute la Jeunesse de Gharlea VU, et il se trouve qu'au début de cette jeunesse on ne rencontre aucune trace, ni de l'imbécillité qui aurait été la marque du caractère du prince, ni de l'indolence où il aurait oublié ses devoirs, ni de l'amour des plaisirs où il aurait chercKé une diversion à ses malheurs, ni enfin des désordres de mœurs qu'on prétend avoir été chez lui comme. un vice de naissance. En étudiant le caractère du Dauphin, nous avons rencontré, au contraire, un enfant heureusement doué, prompt à l'action et au travail, sachant payer de sa personne, montrant de l'intelligence, de l'activité-, de l'ardeur même à certains moments ; enBa d'une piété qui ne laisse aucune prise au reproche d'immoralité.
Ce que nous n'avons point rencontré chez le Daupliin, le trouverons-nous chez le Boi? Ces accusations ont-elles leur raison d'être pour la période qui nous occupe? Sur quel fondement reposent-elles ? Pour répondre à ces questions , nous allons examiner successivement les trois griefs d'immoralité, d'amour du plaisir, d'inertie.
8 1. Immoralité.
Charles VII aurait été, nous dit-on, livré, dès sa jeunesse, à ces désordres de mœurs qui — malheureusement, et cela n'est que trop vrai, — devaient plus tard déshonorer sa vieillesse ; sa vie n'aurait été ainsi qu'une « longue carrière d'immoralité '. .)
Pour formuler une telle accusation, il faudrait des preuves formelles, des témoignages irrécusables; on n'a jamais pu en produire. Sur quoi s'appuie-t-on ? Sur un passage des Annales de Nicole Gilles. Cet auteur est mort en 1503. L'édition la plus ancienne de son livre qu'on connaisse, est de 1525, et porte ce
1. Vallel de Viriville. Iluttùre df Charte» VU. l. I, p. 456.
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titre : Les 1res élégantes, très l'eriâiqites et copieuses annales des très preux, très nobles, 1res dtrestiens et très excellens modérateurs des belliqueuses Oauies, Depuis la triste désolation de la très inclyte et Ires fameuse cite de Troye jvsques au règne du vertueux roif François a présent régnant. Compilées par feu... maistre Nicole Gilles jusques au temps de très prudent et victorieux Roy Loys unziesme. Et depuis additionnées selon les modernes hysioriens jusques en Lan mil cinq cens et vingt'. En racontant le renvoi dn président Louvet, en 142S, Nicole GHIes s'exprime en ces termes : « Aussi en fut envoyée Jeanne Bonnete {sic), femme du seigneur de Joyeuse, laquelle arott esté longueme>it fort e>i la grâce du Roy, elle estant damoiselle en l'hostel de la Royne '. »
Ainsi, c'est d'après nue compilation publiée en 15"25, vingt deux ans après là mort de l'auteur, revue et augmentée par des continuateurs, et qu'il suffit d'ouvrir pour en constater le peu de valeur et la complète absence de critique, que jusqu'à nos jours on a répété que Charles 'VII eut une maîtresse durant sa jeunesse, et que cette maîtresse était Jeanne Louvet'. Le dernier historien de Charles VU n'a pas craint, pourtant, de se faire, lui aussi, l'écho de ce bruit : « L'une des filles de Louvet, nommée Jeanne, écrit-il, qui ne déplaisait ims au roi, fut placée, comme demoiselle d'honneur, auprès de Marie d'Anjou*, n Ailleurs, le même auteur a été plus explicite encore : « Louvet avait deux filles : l'une d'elle s'appelait Jeanne Louvette, du nom de son père. Le roi, qui lui accordait une bonne grâce très intime, l'avait attachée en qualité de demoi-
1 . lo-rolio, gothique, ! tomes en an volaine. — S^l en Tallail croire le P. Le Long, l'ouvrage aurait paru en U9!; mais le savant auteur du Manuel du Libraire suppose qu'il y a eu une fausse atlribulioD, et que les pi-^lenducs éditions de 1493 et de 1498 MDt un aulre ouvrage, les Chronique* de France abrégées.
i. ËditloD de 1535, T. Dtxx y.
3. M. de Barantc, plus indulgent pour Charies VII ei plus eiact que la plupart des liisloriensde doUï terres, dit aussi (t. V, p. Slt) que la lllledu pi'(<sldent Louvet a ^rait biea venue du Roi. n Cependant, plus loin (1. VIII, p. 99), il ^crll : « Durant ses malheurs et quand il n'était que le roi de Boui^es , on louait beaucoup sa pl^Ië ; Il disait chaque jour ses heuiïs et se montrait fort enact i toutes les dévoUons.,.. »
4. Vallet de Virlville. Uiitmre de Charte» Vil. 1. 1, p. 445. — Plus loin (I. 111. p. 10), l'auleui' dit : a La liaison de Charles avec Aguès Sorel ne fut point la première inrkiuMioa de ce genre dont il fe rendit coupable. «
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-selle d'hoDoeur à la reioe... C'est Nicole Gilles qui nous révèle ces détails '. »
Quand fut formée la maison de Marie d'Anjou ? C'est évidemment aamoment où la reine Yolande, partant pour la Provence (20 juin 1419)*, laissa sa fille installée an ch&teau de Mebaa-sur- Yèvre. Dès le mois de déceoibre suivant ' un acte dont nous parlerons plus loin nous apprend qu'Ëléonore de La Pau était attachéeà la personne de lajeune princesse comme tdamoiselle de corps. » Les comptes de l'hùtelde la Rejne, qne nous possédons pour les années I4'22à 1427', et un extrait du compte darcr ce veur général Guillaume Charrier, qui va du l" novembre 1422 au 31 décembre 1423*, nous donnent à cet égard de prècleuses indications. A la fin de 1422, nous trouvons en fonctions près de la jeune Reine : M"" de La Pau ; Jeanne d'Oriéaos , fille du duc; M""" de Tonnerre (Catherine de l'Isle-Bouchard); Isabelle de Gaucourt; Marie de l'Épine, femme de Rogerin Blosset; M""* de Vaubonnals. En 1424, apparaissent M""" de la Roche et Jeanne de Bouroan ; en I42b , M"" d'Assé '' et M™ de Bothéon, D'autre part, jious savons, par des lettres postérieures du Roi, que Matbeline de La Gave , femme du président de Provence , dont le nom ne se trouve pas dans les comptes de 1422 à 1427, fut un moment attaché à la personne de Marie d'Anjou ': C'est sans doute à elle que la reine Yolande confia sa fille jusqu'à la célébration du maria^, qui eut lieu, on l'a vu, au mois d'avriU422'.
La dame de Mirandol, à partir de ce moment, ne fait plus officiellement partie de la maison de la Heine ; mais ses deux filles ne lardent pas à y. figurer. En effet, parmi les dames que nous avons uonunées, l'une, M""-' de Vaubonnais, était Mario
t. Doeumtnl$ tur Duiiuh, dan^ lp Cabiiifl hàlorii/ur, i. 111 (anni'r l8nR). p. i. S. Voir tome I, p. 236.