Jean Cfiartier, 1. 1, p. 215-216 et
TailK)! rend d^une manière saisissante le sentiment qui dominait chez les chefs de compagnies : a Si Dieu descendait sur la terre, il se ferait pillard *. » Nous ne résistons pas au plaisir de placer sous les yeux du lecteur la vive peinture que fait Froissart de la vie du routier. Écoutons Aymerigot Marcel» un des plus célèbres compagnons du temps de Charles V, raconter la « bonne vie » qu'il menait et qui faisait ses délices :
« n n'est temps , esbatemens , or, argent ne gloire en ce monde que de gens d'armes, et de guerroier ainsi que par cy devant avons fait. Gomment estions nous resjouis, quant nous chevauchions à Taventiire et nous pouvions trouver sur les champs ung riche abbé, ou ung riche prieur, ou ung riche marchant, ou une route de mullets de Montpellier, de Narbonne, de Limoux, de Fougans, de Bezîers, de Carcassonne, ou de Thoulouse, chargiés de draps d'or ou de soye de Bruxelles et de Moustier-Villiers , et de pelletleries venant des foires du Lendit ou d'ailleurs, ou d'espicerles venans de Bruges ou d'autres marchandises venans de Damas ou d'Alexandrie I Tout estoit nostre ou raenchonné à noslre voulenté. Tous les jours nous avions nouvel argent. Les villains d'Auvergne et de Limousin nous pourvéoient et amenoient en nostre chas tel les blés et la farine, le pain tout cuit, l'avoine pour les chevaulx et la littière, les bons vins, les buefs, les moutons, les brebis , tous gras, et la poulaille et la volaille. Nous estions estoffés comme roys. Et quant nous chevaulchions, lout le pays trembloit devant nous : tout estoit nostre , allant et retournant. Gomment prinsmes nous Garlàt, moy et le Bourg de Gompaigne? Gomment prinsmes nous Galusel (Ghalusset) moy et Perrot le Bernois? Gomment eschiellasmes nous, vous et moy, sans autre ayde, le chastel de Merquel qui est au conte Dauffin? Je ne le tins que cinq jours et si en recbups sur une table cinq mil frans, et encoires en quiltay-jou mil pour l'amour des enffans du conte Dauffin. Par ma foy, cesle vie estoit bonne et belle '! »
Voilà bien ce qui entraînait dans VEscorcherie la plupart des capitaines français. Aussi y voit-on, au premier rang, ceux
t. Cité par M. de FrévtUe, les Grandes Compagnieê au quatonième siècle, dans la Bibliothèque dt V École des chartes, t. V, p. 247.
2* Cité par le même, t. III, p. 268-69. — Voir Œuvres de Froiasart, publiées par le Inron Rervyn de Lettenhove, t. XIV, p. 164.
que les chroniqueurs appellent avec raison a deux des principaulx et des plus renommez cappitaines *, » Poton de Saintrailles' et La Hire; puis Louis de Bueil, frère d'un des conseillers de la Couronne, appelé dans un document capitaine gé- 7iéral des écorcheurs^; puis Alexandre et Guy, frères bâtards du duc de Bourbon. On y voit encore les plus fameux d'entre les chefs de bande, Rodrigue de Villandrando et ses lieutenants Jacques de Chabannes, Jean de Salazar, le bâtard d'Armagnac et Antoine de Chabannes ; les deux Blanchefort, les deux Brusac, Forte- Êpice , Floquet , Sauton de Mercadieu; on y voit enfin des routiers au sobriquet plein de menaces, comme Tempeste* et La Fouldre^, et trente autres capitaines dont les noms figurent dans les actes. Plusieurs de ces hommes de guerre avaient été honorés des faveurs du Roi et figuraient parmi les officiers de sa maison •.
Nous ne reviendrons point ici sur les expéditions par lesquelles se signalèrent les écorcheurs : on en a lu plus haut un ré^unié sommaire'; mais nous devons insister sur les effroyables excès par lesquels ils souillaient le noble métier des armes. Nous ferons ainsi toucher du doigt la profondeur de l'abîme où la France était plongée.
Si nous parcourons les lettres de rémission délivrées en si