LES BOURGUIGNONS MAÎTRES DE PARIS
et autorité du duc de Bourgogne. Mais un chevalier français, plein de vaillance, Tanguy du Châtel, un Breton, pensant que tout serait perdu si Charles VII, seul survivant des enfants royaux, était laissé dans la ville avec son père, sous la domination des Bourguignons, le prit tout armé, à peine adolescent, à l'Hôtel royal de Saint- Paul et l'emporta sur son cheval ^.
Désormais, tous les Français ennemis des Bourguignons commencèrent à gouverner et à administrer au nom de Charles VII — c'est-à-dire de l'héritier présomptif du royaume, au cas où il survivrait à son père, — les parties du royaume qui n'étaient pas tombées aux mains des Bourguignons. Il ne prit pas le titre de roi du vivant de son père ; il ne se nommait et ne s'intitulait, en tant que fils aîné du roi, que dauphin de Viennois. Pour lui et en son nom, les Français combattaient et conduisaient ses campagnes à la fois contre les Bourguignons et contre les Anglais. C'est pourquoi nous avons dû faire précéder jusqu'ici notre récit d'un si long exorde, pour en venir, selon l'ordre des faits, au moment où Charles VII, son père vivant encore et détenant le titre de roi, commença néanmoins à gouverner de fait dans la majeure partie du royaume, tout en s'absténant de prendre le titre de roi^.
Nous ne jugeons pas à propos de passer sous silence les émeutes horribles et exécrables qu'à Paris même la populace, après y avoir accueilli les Bourguignons, organisa dans sa rage et dans sa fureur sacrilèges. Et, d'abord, le comte d'Armagnac, chef de l'armée et connétable du roi, comme nous l'avons dit, y fut découvert, appréhendé et mis à mort cruel-
1. Ce détail est confirmé par le Bourgeois de Paris (éd. Tuetey, p. 89).
2. Le dauphin Charles, à qui une ordonnance du 14 juin 141 7 avait donné mission de présider le Conseil royal en l'absence de son père, fit preuve, en effet, d'une réelle activité pendant les dernières années de la vie de son père. Voir G. de Beaucourt, Histoire de Charles VII, t. I (1881), passim.
58 DE BERNARDI COMITIS ARMINIACI OCCISIONE (1418)
misimus, erat, abreptum furens et insaniens vulgus crudeliter peremit^. Nec ejus crudeli nece contenti, ab injuria quieverunt, sed ipsius corpus nudatum in regali palacio supra marmoream tabulam^ posuerunt et, detracta cute corporis ad modum crucis sancti Andrée, signum Burgundionum cami sue impresserunt ^ , multis eciam pugionum ictibus atque vulneribus exanime cadaver confoderunt atque lacerarunt. Tum vero subinde per urbem discursare, domos irrumpere, cives optimos atque honestiores quosque ad carceres trahere, Arminiaci nomen", quibus, vel privati odii furore, vel pro predicta cupiditate liberet objectare, et quibus objectare voluissent, ferire, necare, crudeliter lacerare, sicariorum turbe, ex plèbe vilissima atque opificum mercennariis aggregate, per dies plurimos non cessarunt. Nichil enim est popularibus turbis, potestatem ac dominandi licenciam sine ordine arripientibus, insipiencius, nichil stolidius, nichil periculosius, nichil deinque crudelius. Non enim ullo^ racionis judicio seu moderamine, sed quocumque impetus duxerit, feruntur, torrentis instar aut sevissimarum more beluarum. Nec vero pontificibus, monachis vel sacerdotibus, seu nobilitati, illo crudelissimo furore percurrentes, ullatenus parcitum est ; sed quanto alciore dignitatis clarebant titulo, si Arminiacorum fautores fuisse dicerentur, tanto magis, in eos sevire illa efferatissima sicariorum turba querebat, et presertim si eciam rem familiarem locupletem et domos bonis refertas habere putarentur. Cesis enim quos volebant, domos cesorum absque ullo ordine pro libito diripiebant, et propter predas inter se^' decertantes ac dimicantes, sese eciam interdum, instar rabidorum canum, lacerabant et perimebant.
a. nominis P. — h. Manque en P. — c. Manque en P.
MEURTRE DU CONNÉTABLE d'ARMAGNAC (1418) 59
lement par la plèbe furieuse et hors de sens^. Et, non contents de l'assassiner, ils n'eurent de cesse qu'ils ne l'eussent outragé ; car ils le mirent nu sur la table de marbre du Palais royal ^ et, lui ayant tailladé la peau, ils imprimèrent dans sa chair la croix de Saint- André, emblème de Bourgogne', puis, à coups de poignards et de bâtons, percèrent et déchirèrent son cadavre. Aller et venir par la ville, envahir les maisons, traîner en prison, blesser, tuer, mettre en pièces les habitants les meilleurs et les plus honorables auxquels les haines privées exaspérées ou la cupidité pouvaient et voulaient imputer à crime le nom d'Armagnac, telles furent, pendant des jours, les occupations constantes d'une bande d'assassins, composée de la plus méprisable tourbe et de valets d'artisans. Rien de plus absurde, de plus fou, de plus dangereux, de plus cruel enfin que les foules populaires quand elles viennent à s'emparer sans ordre du pouvoir. Ce n'est pas la raison qui les gouverne, mais elles obéissent aveuglément au premier mouvement, comme un torrent ou des bêtes sauvages. Évêques, moines, prêtres, nobles, rien ne trouvait grâce devant cette fureur déchaînée ; plus le rang dont on jouissait était élevé, si on passait pour avoir été du parti armagnac, plus on était en butte à la farouche bande d'assassins, surtout si l'on avait la réputation d'être riche et bien pourvu. Ayant tué ceux qu'ils voulaient, ils pillaient à leur guise, sans aucun ordre, les demeures des morts et, se disputant et se battant autour du butin, ils se déchiraient et se dévoraient entre eux, comme chiens enragés.