VALELR HISTORIQUE DE CET OUVRAGE
Voltaire un certificat en forme de tout ce que Sa Majesté nous a fait riionnenr de nous dire. Le roi de Pologne, non-seulement y a consenti, mais môme nous a ordonné de l’envoyer, avec prière h M. d(3 Voltaire d’en fairq usage toutes les fois qu’il le jugera à propos, soit en le communiquant, soit en le faisant imprimer, etc. c( Fait à Commercy, ce 11 juillet 1759.
« Signé : Le comte de Tressan. »
Cependant, ce certificat, que Voltaire appelait un témoignage irrécusable, a été récusé. Voltaire a été de nouveau à cette occasion accusé de mensonge et d’imposture i ; mais il serait trop long d’insister. et nous avons seulement voulu, en réunissant et expliquant ces différentes pièces, annexées à l’histoire de Charles XII, montrer avec quel soin, quelle persévérance Voltaire recherchait la vérité, et combien on a eu tort de croire à sa légèreté et à son inexactitude.
IV. — VALEUR HISTORIQUE DE l’hISTOIRE DE CHARLES XII. — MON- TESQUIEU. — NAPOLÉON. — JUGEMENT SUR CHARLES XII.
La valeur historique du livre de Voltaire a rencontré, dit M. Villemain, deux sérieux critiques : l’un est Montesquieu, l’autre Napoléon lui-même. Montesquieu, dans un chapitre de V Esprit des loi'iy a jugé le héros, et son jugement mérite d’être rappelé :
« Ce prince, qui ne fit usage que de ses seules forces, détermina sa chute en formant des desseins qui ne pouvaient être exécutés que pai* une longue guerre ; ce que son royaume ne pouvait soutenir.
» Ce n’était pas un État qui fût dans la décadence qu’il entreprit de renverser, mais un empire naissant. Les Moscovites se servirent de la guerre qu’il leur faisait comme d’une école. A chaque défaite, ils s’approchaient de la victoire, et, perdant au dehors, ils apprenaient à se défendre au dedans.
» Charles se croyait le maître du monde dans les déserts de la Pologne, où il errait, et dans lesquels la Suède était comme répandue, pendant que son principal ennemi se fortifiait contre lui, le serrait, s’établissait sur la mer Baltique, détruisait ou prenait la Livonie.
» La Suède ressemblait à un fleuve dont on coupait les eaux dans sa source pendant qu’on les détournait dans son cours.
» Ce ne fut point Pultawa qui perdit Charles : s’il n’avait pas été détruit dans ce lieu, il l’aurait été dans un autre. Les accidents de la fortune se réparent aisément; on ne peut pas parer à des événenements qui naissent continuellement de la nature des choses.
» Mais la nature ni la fortune ne furent jamais si fortes contre lui que lui même.
1. Et cependant M. le comte de Tressan, dans une lettre du 29 juillet 1759, confirmait de nouveau, au nom du roi Stanislas, l’attestation de ce prince au sujet de l’exacte vérité de tous les faits contenus dans V Histoire de Charles XIî ;
dans cette lettre se trouve un post-scriptum de Stanislas, à peine lisible : « Je » vous réponds de cœur, au défaut de » vue, pour vous assurer que je ern- )) serve toujours les sent monts d’une » parfaite estime et amitié pour vous. »
INTRODUCTION
» Il ne se réglait point sur la disposition actuelle des choses, mais sur un certain modèle qu’il avait pris ; encore le suivait-il très-mal. Il n’était point Alexandre ; mais il aurait été le meilleur soldat d’Alexandre »
Dans ses pensées diverses, Montesquieu parle de Voltaire comme Iiistorien : « Charles XII, dit-il, toujours dans le prodige, étonne, et n’est pas grand. Dans cette histoire, il y a un morceau admirable, la retraite de Schullembourg, morceau écrit aussi vivement qu’il y en ait. L’auteur manque quelquefois de sens. » Il est difficile de deviner la pensée de Montesquieu, et il faut voir là, comme le remarque M. Villemain, « une de ces censures outrecuidantes que les génies contemporains ne s’épargnent pas entre eux. »
En effet, Montesquieu se montra plus d’une fois dédaigneux et injuste à l’égard de Voltaire ; n’est-ce pas lui qui a écrit : a Voltaire, n’est pas beau, il n’est que joli : il serait honteux pour l’Académie que Voltaire en fût, et il lui sera quelque jour honteux qu’il n’en ait pas été. »
N’a-t-il pas dit également : « Voltaire n’écrira jamais une bonne histoire. Il est comme les moines, qui n’écrivent pas pour le sujet qu’ils traitent, mais la gloire de leur ordre. Voltaire écrit pour son couvent 2. »
« L’autre critique, dit M. Villemain, est le grand capitaine qui repassa plus désastreusement sur quelques-unes des traces de Charles XII en Russie. Napoléon, dans sa funeste campagne de 1812, en touchant aux lieux qu’a nommés Voltaire, trouvait son récit inexact et faible, et le jetait pour prendre le journal militaire d’Adlerfeld. On conçoit, en effet, que les descriptions devinées par l’historien, d’après des cartes et des livres, n’aient pas satisfait la rigueur de la géographie militaire, la plus exacte de toutes, par le but décisif qu’elle se propose. Voltaire cependant eut, un des premiers, Tart de mêler l’image des lieux à celle des événements, pour l’intelligence et l’effet du récit ; témoin sa description si bien placée du climat de la Suède, sa vue des plaines de la Pologne et des forêts de l’Ukraine, sa route tracée vers Smolensk. Mais cette géographie de peintre, avec ses brillantes perspectives, ne suffit pas au général qu’une erreur de quelques lieues peut fatalement tromper; ce n’est pas là cette carte historique qui ressemble à un plan de bataille, cette topographie de conquérant, que Napoléon voulait, et qu’il a jetée lui-même en tête du récit de sa campagne d’Italie, comme le cercle magique où il enfermait sa proie Un autre défaut de V Histoire de Charles Z//, lue surtout pendant la campagne de Russie, c’est que le récit, toujours si net et d’un coloris si pur, manque parfois de sérieux, et n’a jamais cette mâle tristesse et cette austérité qui peint et fait sentir les grandes catastrophes, même sans les déplorer 3. »
1. Esprit des lois, 1. X, c. xiii. I 3. M. Villemain, Tableau de la litté-
2. Pensées diverses des modernes, j rature au xviii® siècle, 17® leçon.
VALEUR HISTORIQUE DE CET OUVRAGE. xxvii
Assurément VHisfoire de Charles XII ne satisfait pas entièrement aux conditions sévères et nombreuses que notre temps impose désormais à riiistorien ; Voltaire a surtout voulu peindre et intéresser pa! la vivacité de sa narration; ne lui demandons pas autre chose. M:.s au moins nous fait-il connaître Charles XII, et n’a-t-il pas sacrifié la vérité du portrait à l’éclat du coloris?
On lui a reproché d’avoir trop loué son héros d’abord, et de l’avoir ensuite beaucoup trop déprécié; en vieillissant, il se serait enchaîné de plus en plus aux intérêts moscovites, et le roi de Suède, héros dans la première histoire, ne serait plus qu’un fou extraordinaire, dans Vllistoù'e de la Russie sous Pierre le Grand. Cela n’est pas exact; dans ce dernier livre n’écrit-il pas : « Sa valeur personnelle, qui tenait beaucoup plus d’un soldat que d’un roi, l’éclat de ses victoires et même de ses malheurs, frappaient tous les yeux qui voient aisément ces grands événements, et qui ne voient pas les travaux longs et utiles... On juge aujourd’hui que Charles XII méritait d’être le premier soldat de Pierre le Grand... J’osai porter à peu près ce jugement, il y a trente années, lorsque j’écrivis l’histoire de Charles » Dans le Siècle de Louis A7E, il avait déjà porté ce jugement impartial que la postérité a ratifié : « Le czar Pierre, supérieur à son siècle et à sa nation, a été, par son génie et par ses travaux, le réformateur ou plutôt le fondateur de son empire. Charles XII, plus courageux, mais moins utile à ses sujets, fait pour commander à des süidjts et non à des peuples, a été le premier des héros de son temps, mais il est mort avec la réputation d’un roi imprudent 2. »
Dans ses lettres, à une époque où il n’avait encore aucune relation avec la Russie, il écrit d’un ton plus léger : « Si Charles XII n’avait pas été excessivement grand, malheureux et fou, je me serais bien donné de garde de parler de lui 3. »
« Il ne s’agit guère, dans le second volume, que des aventures de chevalier errant que ce Suédois, moitié héros et moitié fou, mit à fin en Turquie et en Norwége, deux pays avec lesquels la librairie française a peu d’intérêts à ménager *. » Enfin, dans son Histoire même de Charles XII, il y a un grand nombre de passages, qui laissent voir cette opinion de l’historien sur son héros ; il suffit de lire le discou i s qui lui sert de préface; on y trouve ces mots : « Pierre, beaucoup plus grand homme que son rival. »
Seulement, comme il se proposait surtout d’intéresser, comme il ctait plutôt peintre brillant que juge austère, sans mentir à la vérité, sans dissimuler les défauts ou les erreurs du roi de Suède, il a su, avec un art admirable, adoucir les reproches qu’il méritait, et, par ia vivacité de la narration, le charme des détails, répandre sur son œuvre un intérêt romanesque, qui rejaillit sur son héros, et l’embellit. Aussi faut-il se défier de l’impression produite par la pre-
1. Avant-propos, P® partie. I 3. LettreaM.deFormont, 13 fév. 1735.
2. Siècle de Louis XJV, c. xvii. I 4.LettreàM.deCidevüle, 16 fév. 1731.
INTRODUCTION
mière lecture de ce livre ; grâce au talent de récrivain, on est séduit, entraîné^ et l’on oublie trop aisément les fautes réelles du roi de Suède.
Faut-il croire d’un autre côté que Voltaire ait amoindri le caractère de Charles XII, parce qu’il le représente combattant au hasard, sans but bien déterminé, au gré de ses caprices ? Si ce conquérant malheureux est encore populaire dans la Suède qu’il a ruinée, est-ce parce que les Suédois ont reconnu en lui un génie politique, une ambition patriotique, qui auraient échappé à l’intelligence de Voltaire? Nous ne le croyons pas. Comme on l’a dit avec raison : « L’histoire est un drame qui se joue avec des passions. Ce qui est grand attire le monde, dût-il payer cher pour la mise en scène. . . L’humanité elle-môme récompense ceux qui lui ont donné, au prix de son repos, l’émotion des grandes choses, même si elle n’en doit garder que le souvenir ; h l’ambition et à l’audace meme impuissantes elle donne toujours le renom, souvent la gloire. Elle se souvient de Charles XII, elle admire Napoléon. »
Charles XII avait-il deviné l’immense avenir de l’empire russe ; avait-il eu le pressentiment des dangers que cette puissance colossale pouvait bientôt faire courir à l’Europe? Rien dans l’histoire de ce prince ne permet de lui prêter les grandes idées, les vastes conceptions qui ont pu déterminer l’empereur Napoléon à tenter une lutte suprême contre la nouvelle barbarie du Nord. On pourra sans doute ajouter des détails intéressants à l’histoire du roi de Suède, et rectifier des erreurs qui se trouvent encore dans l’œuvre de Voltaire, malgré ses nombreuses corrections; mais on sera, je crois, toujours forcé d’en revenir à ses appréciations équitables 11 y avait là un caractère singulier, des aventures romanesques, qui fournissaient à l’écrivain un sujet intéressant et dramatique ; mais il n’y avait pas un homme véritablement grand, et le spectacle d’une généreuse entreprise, trahie par la fortune, à présenter à l’admiration de la postérité. « Si Charles XII, dit Voltaire, après avoir vaincu le Danemark, battu les Moscovites, détrôné son ennemi Auguste, affermi le nouveau roi de Pologne, avait accordé la paix au czar, qui la lui demandait; s‘il était retourné chez lui vainqueur et pacificateur du Nord, s’il était appliqué à faire fleurir les arts et le commerce dans sa patrie, il aurait alors été véritablement un grand homme, au lieu qu’il n’a été qu’un grand guerrier, vaincu à la fin par un prince qu’il n’estimait pas L ))