LIVRE (JllATRIEME
Il avait déjî\ passé le BorysLhcne au-dessus de Mohiloii, et s’était avancé vingt de nos lieues au delà, sur le chemin deEUkraine. Il amenait au roi un convoi de huit mille chariots avec l’argent qu'il avait levé en Lithuanie sur sa route. Quand il lut vers le bourg de Lesno^, près de l’endroit où les rivières de Pronia et Sossa se joignent pour aller tomber loin au-dessous dans le Borysthène, le czar parut à la tête de près de quarante mille hommes^.
Le général suédois, qui n’en avait pas seize mille complets^, ne voulut pas se retrancher. Tant de victoires avaient donné aux Suédois une si grande confiance qu’ils ne s’informaient jamais du nombre de leurs ennemis, mais seulementdu lieu où ils étaient. Levenhaupt marcha donc à eux sans balancer, le 7 d’octobre 1708 après midi. Dans le premier choc, les Suédois tuèrent quinze cents Moscovites. La confusion se mit dans l’armée du czar ; on fuyait de tous côtés. L’empereur des Russes vit le moment où il allait être entièrement défait. 11 sentait que le salut de ses États dépendait de cette journée, et qu’il était perdu, si Levenhaupt joignait le roi de Suède avec une armée victorieuse.
Dès qu’il vit que ses troupes commençaient à reculer, il courut à l’arrière-garde où étaient des Cosaques et des Calmoucks : « Je vous ordonne, leur dit-il, de tirer sur quiconque fuira, et de me tuer moi -même si j'étais assez lâche pour me retirer.)) De là il retourna à l’avant-garde, et rallia ses troupes lui-même, aidé du prince Menzikoff et du prince Gallitzin. Levenhaupt, qui avait des ordres pressants de rejoindre son maître, aima mieux ^conti-
1. Les historiens suédois varient beaucoup sur le nombre des chariots ; les uns ne parlent que de 3,000 ; Adlerfeld même dit que Lewenhaupt en conduisait ncuiement 700.
2. Lesno ou Lesnau est un bourg à peu de distance de Propoisk.
3. Voltaire dit ici que les Russes étaient 40,000 et les Suédois 16,000 j dans ÏÆstoire de Russie^ il déclare, d’après de nouveaux documents, que Pierre avait seulement 20,000 hommes dans cette journée. D’autres écrivains, comme Lévesque, dans son Histoire de Russie, disent que les Russes n’eurent
en tout, et seulement à la fin de la bataille, que 14,700 hommes contre 16,000 Suédois ; c’est trop diminuer leur nombre, malgré l’autorité du journal de Pierre le Grand. Geyer exagère en sens contraire , lorsqu’il donne seulement 11,000 hommes à Lewenhaupt et 60,000 au czar.
4. Seize mille complets. Il serait mieux de dire : tout à fait 16,000.
5. Aima mieux. On met habituellement la préposition de après la conjonction q^ue, qui suit cette expression j on peut le voir dans cette histoire même de Charles XII.
niSTOIRb: DE GlUDLES XH.
niier sa marche que recommencer le combat, croyant en avoir assez fait pour ôter aux ennemis la résolution de le poursuivre.
Dès le lendemain à onze heures, le czar l’attaqua au bord d’un marais, et étenditson armée pour l’envelopper. Les Suédois firent face partout : on se battit pendant deux heures avec une opiniâtreté égale. Les Moscovites perdirent trois fois plus de monde ; mais aucun ne lâcha pied, et la victoire fut indécise.
A quatre heures, le général Bayer amena au czar un renfort de troupes. La bataille recommença alors pour la troisième fois avec plus de furie et d’acharnement; elle dura jusqu’à la nuit ; enfin le nombre l’emporta; les Suédois furent rompus, enfoncés, et poussés jusqu’à leur bagage. Levenhaupt rallia ses troupes derrière ses chariots. Les Suédoisétaient vaincus, mais ils ne s’enfuirent point. Ils étaient environ neuf mille hommes, dont aucun ne s’écarta : le général les mit en ordre de bataille aussi facilement que s’ils n’avaient point été vaincus L Le czar, de l’autre côté, passa la nuit sous les armes ;il défendit aux officiers, sous peine d’être cassés, et aux soldats, sous peine de mort, de s’écarter pour piller.
Le lendemain encore, il commanda, au point du jour, une nouvelle attaque. Levenhaupt s’était retiré à quelques milles, dans un lieu avantageux, aprèsavoir encloué^ une partie de son canon et mis le feu à ses chariots.
Les Moscovites arrivèrent assez à temps pour empêcher tout le convoi d’être consumé par les flammes; ils se saisirent de plus de six mille chariots qu’ils sauvèrent. Le czar, qui voulait achever la défaite des Suédois, envoya un de ses généraux, nommé Phlug, les attaquer encore pour la
1. Lewenhaupt ii’a\ait pas été véritablement vaincu, comme on l’ajustement remarqué, et s’était couvert de gloire dans cette fameuse retraite ; mais il avait perdu 8,000 hommes, 17 canons, 44 drapeaux ; le czar avait pris 56 officiers et près de 900 soldats ; tout le ‘grand convoi demeurait en son pouvoir. Aussi avait-il raison de dire que la bataille de Lesno fut la mère de celle de Pultavà.
Voltaire se garde bien d’ajouter que, pour toute récompense, le héros suédois reçut de Charles XII l’accueil le plus froid.
2. Apuès avoir encloué une partie DE SON CANON. Enclouer, c’est enfoncer de force un clou dans la lumière d’un canon pour empêcher que les ennemis ne s’en servent (Académie). — So?i canon est ici pour « son artillerie ».
LIVIU: QUATRIÈME.
cinquième fois : ce général leur offrit une capitulation honorable. Levenhauptla refusa, et livra un cinquième combat, aussi sanglant que les premiers. De neuf mille soldais qu’il avait encore, il en perdit environ la moitié; l’autre ne put être forcée; enfin, la nuit survenant, Levenliaupt, après avoir soutenu cinq combats contre quarante mille hommes, passa la Sossa avec environ cinq mille combattants qui lui restaient Le czar perdit près de dix mille hommes dans ces cinq comliats, où il eut la gloire de vaincre les Suédois, et Levenhaupt celle de disputer trois jours la victoire, et de se retirer sans avoir été forcé dans son dernier poste. Il vint donc au camp de son maître avec l’honneur de s’être si bien défendu, mais n’amenant avec lui ni munitions ni armée. Le roi de Suède se trouva ainsi sans provisions et sans communications avec la Pologne, entouré d’ennemis, au milieu d’un pays où il n’avait guère de ressource que son courage L Dans cette extrémité, le mémorable hiver de 1 709 plus terrible encore sur ces frontières de l’Europe que nous ne Pavons senti en France, détruisit une partie de son armée. Charles voulait braver les saisons, comme il faisait ^ ses ennemis; il osait faire de longues marches de troupes pendant ce froid mortel. Ce fut dans une de ces marches que deux mille hommes tombèrent morts de froid sous ses yeux. Les cavaliers n’avaient plus débottés, les fantassins étaient sans souliers et presque sans habits Ils étaient réduits à se faire des chaussures de peaux de bêtes, comme ils pouvaient : souvent ils manquaient de pain. On avait été réduit à jeter presque tous les canons dans des marais et dans des rivières, faute de chevaux pour les traîner.
1. Les Russes étaient maîtres désor- | mais de la ligne du Dniéper ; Charles XII s’avançait par des départs, ne trouvant que des villages ruinés et brûlés.
2. Le mémorable hiver de 1709 a causé bien des souffrances et laissé de tristes souvenirs, même dans les pays les plus tempérés , en France, par exemple.
3. Le verbe faire est souvent employé pour exprimer l’idée du verbe qui précédé, sans le répéter.
4. Charles XII se dirigea vers la fm de l’année vers Hadisch sur la Sula; les troupes souffrirent cruellement de la rigueur du froid dans ces steppes immenses, où aucun arbre, aucune colline ne les abritaient contre la violence des vents. Plus de 4,000 hommes périrent par le froid ; les autres portèrent longtemps les traces des fatigues qu’ils avaient essuyées. Charles ne voulut pas s’arrêter. Geyer, Histoire de Suède,
Cette armée, auparavant si florissante, était réduite ^ à vingt- quatre mille hommes prêts à mourir de faim 2. On ne recevait plus de nouvelles de la Suède, et on ne pouvait y en faire tenir. Dans cet état, un seul officier se plaignit. ((Hé quoi! lui dit le roi, vous ennuyez-vous d’être loin de )) votre femme? Si vous êtes un vrai soldat, je vous mène- )) rai si loin, que vous pourrez à peine recevoir des nou- )) velles de Suède une fois en trois ans. »
Le marquis de Brancas, depuis ambassadeur en Suède, m’a conté qu’un soldat osa présenter au roi, avec murmure, en présence de toute l’armée, un morceau de pain noir et moisi, fait d’orge et d’avoine, seule nourriture qu’ils avaient alors, et dont ils n’avaient pas même sufüsarament. Le roi reçut le morceau de pain sans s’émouvoir, le mangea tout entier, et dit ensuite froidement au soldat : (( Il n’est pas bon, mais il peut se manger. » Ce trait, tout petit qu’il est, si ce qui augmente le respect et la confiance peut être petit, contribua plus que tout le reste à faire supporter à l’armée suédoise des extrémités qui eussent été intolérables sous tout autre général Dans cette situation, il reçut enfin des nouvelles de Stockholm; elles lui apprirent la mort de la duchesse de Holstein, sa sœur, que la petite vérole enleva au mois de décembre 1708, dans la vingt-septième année de son âge. C’était une princesse aussi douce et aussi compatissante que son frère était impérieux dans ses volontés et implacable dans ses vengeances. 11 avait toujours eu pour elle beaucoup de tendresse; il fut d’autant plus affligé de sa perte, que, commençant alors à devenir malheureux, il en devenait un peu plus sensible
1. La triple répétition du mot réduit fuit un fâcheux effet, d’autant plus que le sens n’est pas le même ; réduits à se faire des chaussures, c’est-à-dire con^ traints à la nécessité de ; était réduite à..., c’est-à-dire diminuée.