LIVRE CINQUIEME. IG
Mustapha, par une revoluLioii semblable à celle qui avait donné en Angleterre la couronne de Jacques II à son gendre Guillaume^ Mustapha, gouverné par son miifli^^ que les Turcs abhorraient, souleva contre lui tout Tempire; son armée, avec laquelle il comptait punir les mécontents, se joignit h eux : il fut pris, déposé en cérémonie et son frère tiré du sérail pour devenir sultan, sans qu’il y eût presque une goutte de sang répandue. Achmct renferma le sultan déposé dans le sérail ^ de Constantinople, où il vécut encore quelques années, au grand étonnement de la Turquie, accoutumée à voir la mort de ses princes suivre toujours leur détrônement.
Le nouveau sultan pour toute récompense d’une couronne qu’il devait aux ministres, aux généraux, aux officiers des janissaires, enfin à ceux qui avaient eu part à la révolution, les fit tous périr les uns après les autres, de peur qu’un jour ils n’en tentassent une seconde. Par le sacrifice de tant de braves gens ® il affaiblit les forces de l’empire; mais il affermit son trône, du moins pour quelques années. Il s’appliqua depuis à amasser des trésors. C’est le premier des Ottomans qui ait osé altérer un peu la monnaie, et établir de nouveaux impôts; mais il a été obligé de s’arrêter dans ces deux entreprises, de crainte
1. Il y a véritablement bien peu de ressemblance entre la révolution de 1688 et celle qui renversa Moustapha.
Jacques 11 avait irrité l’Angleterre par ses allures despotiques et son désir imprudent de rôûibiir le catholicisme j abandonné de tous, soldats, généraux, parents, détrôné po.r son gendre, le stathouder Guillaume d’Orange, qui fut bientôt Guillaume 111, il chercha asile et protection auprès de Louis XI Y.
Moustapha, qui ne tentait aucune innovation, fut renversé par le caprice de l’armée.
2. Le mufti ou cheik-ul-islam (l’ancien de rislamisme) est le chef de la religion musulmane, le souverain interprète du Koran. C’est le premier personnage de l’empire après le grand-vizir ; il est investi du droit de légaliser toutes les ordomiances du sultan ; cette sanction a le nom de fetwa ou consultation ; de nos jours il n’exerce qu’une autorité sans initiative.
3. Moustapha ne fut pas pris et déposé en cérémonie, mais, se voyant trahi, il se rendit lui-même au sérail d’Andrinople, et annonça à son frère que les soldats l’avaient désigné. Il mourut peu après à Constantinople, le 31 décembre 1703, suivant les uns, ou en 1704 au plus tard.
4. Le sérail (de seraï^ château) est le palais du sultan à Constantinople, à l’est de la ville ; il est entouré de hautes murailles, percées de huit portes, dont l’une est célèbre sous le nom de Sublime-Porte. On donne également le nom de sérail à tout autre palais.
5. Achmet abandonna aux rebelles le malheureux mufti Feïz-ullah, qui fut mis à mort sur un fetwa (ordonnance) de son successeur, le seul mufti qui ait osé donner cet exemple.
6. Braves gens, hommes courageux, vaillants. Il est difficile de deviner comment les auteurs de la chute de Mustapha ont pu mériter cette épithète.
d’im soulèvement ; car la rapacité et la tyrannie du Grand Seigneur ne s’étendent presque jamais que sur les officiers de l’empire, qui, quels qu’ils soient, sont esclaves domestiques ^ du sultan; mais le reste des musulmans vit dans une sécurité profonde, sans craindre ni pour leurs vies, ni pour leurs fortunes, ni pour leur liberté.
Tel était l’empereur des Turcs chez qui le roi de Suède vint chercher un asile. Il lui écrivit dès qu’il fut sur scs terres; sa lettre est du 111 juillet 1709 : il en courut plusieurs copies différentes, qui toutes passent aujourd’hui pour infidèles ; mais de toutes celles que j’ai vues, il n’en est aucune qui ne marquât de la hauteur, et qui ne fût plus conforme à son courage qu’à sa siliiation. Le sultan ne lui fit réponse que vers la fin de septembre : la fierté de la Porte-Ottomane ^ fit sentir à GharlesXII la différence qu’elle mettait entre l’empereur turc et un roi d’une partie de la Scandinavie chrétien, vaincu et fugitif. Au reste toutes ces lettres, que les rois écrivent très-rarement eux-mêmes, ne sont que de vaines formalités qui ne font connaître ni le caractère des souverains ni leurs affaires
Charles XII, en Turquie, n’était en effet qu’un captif honorablement traité. Cependant il concevait le dessein d’armer l’empire ottoman contre ses ennemis ; il se flattait de ramener la Pologne sous le joug, et de soumettre la Russie : il avait un envoyé à Constantinople; mais celui qui le servit le plus dans ses vastes projets fut le comte Poniatowski, lequel alla à Constantinople sans mission, et se rendit bientôt nécessaire au roi, agréable à la
1. C’est-à-dire appartenant en quelque sorte à la maison (domus) du sultan.
2. Ici, c’est le gouvernement ottoman ; plus loin, comme à la page suivante, ces mots désignent le palais luimême.
3. La Scandinavie comprenait la Suède et la Norvège, et les Danois sont également désignés sous le nom commun de peuples Scandinaves.
4. Charles XII, avant son départ d’Okzakov, écrivit au sultan et au grand-vizir. Dans une nouvelle lettre à ce dernier, le chancelier Mullern demanda, au nom de son maître, qu’une alliance
offensive et défensive contre la Russie fût conclue entre la Porte et la Suède. Le secrétaire Neugebauer, porteur de ce message, fut admis à l’audience du grand-vizir, le 7 septembre 1709. Charles XII était déjà établi près de Bender, lorsqu’un aga vint lui apporter la réponse du grand-vizir à sa lettre et à celle du chancelier, et lui offrir de la part du sultan un cheval richement harnaché et un poignard garni de pierreries ; mais ce présent n’était accompagné d’aucune réponse du sultan. (Da Hammer, Histoire de l’Empire ottoman*)