LIVRE CINQUIÈME
reste, ils violent en cela le droit le plus sacré des nations. Ils commettent cette injustice sous prétexte d’équité, s’imaginant, ou voulant faire croire qu’ils n’entreprennent jamais que de justes guerres, parce qu’elles sont consacrées par l’approbation de leur mufti Sur ce principe ils se croient armés pour châtier les violateurs de traités que souvent ils rompent eux-mêmes, et croient punir les ambassadeurs des rois leurs ennemis comme complices des infidélités de leurs maîtres
A celte raison se joint le mépris ridicule qu’ils affectent pour les princes chrétiens, et pour les ambassadeurs, qu’ils ne regardent d’ordinaire que comme de consuls ^ des marchands.
Le han des Tartares de Crimée que nous nommons le kan, reçut ordre de se tenir prêt avec quarante mille Tartares. Ce prince gouverne le Nagaï le Budziak avec une partie de la Gircassie et toute la Grimée province
1. Cet usage barbare venait aussi, remarque Voltaire, de ce que les Turcs ont toujours des ministres étrangers résidant continuellement chez eux, et qu'ils n’envoient jamais d’ambassadeurs ordinaires. Au reste, Charles XII retenait également, et laissa mourir dans la captivité, le prince Khilhof, ambassadeur de Russie.*
2. Jusqu’à la fin du xviiie siècle, lorsqu’un ambassadeur demandait à remettre ses lettres de créance, on le conduisait au sérail avec son escorte et ses présents ; on le retenait longtemps à la porte, pour bien constater qu’on l’avait fait attendre, comme un suppliant ; on l’annonçait comme un infidèle qui sollicitait l’honneur de remettre le tribut que son maître adressait au commandeur des croyants, et qui avait l’impertinence de demander à le voir. Le sultan consentait à accepter le tribut ; on donnait à manger et des habillements à cet infidèle qui venait de si loin, et après beaucoup de cérémonies et de longueurs calculées, on l’introduisait en présence du sultan, qui ne lui adressait pas un mot, faisait prendre les lettres de créance, sans daigner y toucher, et levait la séance en recommandant à ses écuyers de ne pas laisser le malheureux étranger s’en aller à pied, mais de lui donner un cheval.