LIVRE CINQUIEME
fut su avec la disgrâce de Couprougli L Ce vizir ne paya point sa hardiesse de sa tôte, parce que la vraie vertu se fait quelquefois respecter, lors meme qu’elle déplnît : on lui permit de se retirer dans Uîle de Négrepont^. J’ai su ces particularités par des lettres deM. Bru, mon parent, premier drogman ^ â laPorte Ottomane; et je les rapporte pour faire connaître Uesprit de ce gouvernement.
Le Grand-Seigneur fit alors revenir d’Alep ^ Baltagi Mehemet, hacha de Syrie, qui avait déjà été grand-vizir avant Ghourlouli. Les baltagis du sérail, ainsi nommés de balta qui signifie cognée, sont des esclaves qui coupent le bois pour l’usage des princes du sang ottoman et des sultanes. Ce vizir avait été baltagi dans sa jeunesse, et en avait toujours retenu le nom, selon la coutume des Turcs, qui prennent sans rougir le nom de leur première profession, ou de celle de leur père, ou du lieu de leur naissance.
Dans le temps que Baltagi Mehemet était valet dans le sérail, il fut assez heureux pour rendre quelques petits services au prince AchmeC alors prisonnier d’État sous l’empire de son frère Mustapha: on laisse aux princes du sang ottoman, pour leurs plaisirs, quelques femmes d’un âge à ne plus avoir d’enfants (et cet âge arrive de bonne heure en Turquie), mais assez belles encore pour plaire. Achmet, devenu sultan, donna une de ses esclaves, qu’il avait beaucoup aimée, en mariage à Baltagi Mehemet. Cette femme, par ses intrigues, fit son mari grand- vizir; une autre intrigue le déplaça, et une troisième le fit encore grand-vizir.
Quand Baltagi Mehemet vint recevoir le bul de l’empire il trouva le parti du roi de Suède dominant dans le
1. Le grand-vizir avait une activité trop minutieuse, qui entravait les affaires publiques, au lieu de les faire marcher ; puis il ne songeait qu’à entretenir la paix avec la Russie, tandis que les janissaires voulaient la guerre à tout prix.
2. Négrepont, l’ancienne Eubée, est une longue île, parallèle à la côte de la Livadie, dont elle n’est séparée que par un étroit canal. Au moyen âge, elle formait une principauté avec Athènes ; elle
fut prise par Mahomet II. C’est maintenant une province du royaume de Grèce.
3. Drogmax, nom qu’on donne aux interprètes dans les échelles du Levant.
4. Alep (Beræa), ville de Syrie, souvent détruite par des tremblements de terre.
5. Le bcl. Voyez page 178. — Bal ta gi-Méhémet fut pour la seconde fuis grand-vizir, du 7 août 1710 au 20 no\.
sérail. La sultane Validé, Ali Goumourgi, favori du Grand- Seigneur, lekislar-aga, chef des eunuques noirs, et Taga des janissaires, voulaient la guerre contre le czar : le sultan y était déterminé. Le premier ordre qu’il donna au grand- vizir fut d’aller combattre les Moscovites avec deux cent mille hommes Baltagi Mehemet n’avait jamais fait la guerre; mais ce n’était point un imbécile 2, comme les Suédois mécontents de lui l’ont représenté. 11 dit au Grand-Seigneur, en recevant de sa main un sabre garni de pierreries : «Ta Hautesse sait que j’ai été élevé à me servir )) d’une hache pour fendre du bois, et non d’une épée )) pour commander tes armées : je lâcherai de te bien ser- )) vir; mais si je ne réussis pas, souviens-toi que je t’ai » supplié de ne me le point imputer. » Le sultan l’assura de son amitié, et le vizir se prépara à obéir.
La première démarche de la Porte Ottomane fut de mettre au château des Sept-Tours ^ l’ambassadeur moscovite^. La coutume des Turcs est de commencer d’abord ^ par faire arrêter les ministres® des princes auxquels ils déclarent la guerre : observateurs de l’hospitalité en tout le
1. Le sultan déclara la guerre à pierre 1®% mais ce n’était pas pour le roi de Suède ; c’était pour ses seuls intérêts. Le kan des Tartares de Crimée voyait avec crainte un voisin devenu si puissant. La Porte avait pris ombrage de ses vaisseaux sur les Palus-Méotides et sur la mer Noire, de la ville d’Azoph fortifiée, et du port de Taganrok déjà célèbre. (Voltaire, Histoire de Jiussie, ll« partie, ch. i.) — La Porte avait encore d’autres griefs : la construction de plusieurs forts sur les frontières, l’occupation par les Russes de Kaminiec, des incursions en Crimée et au delà du Bug,
^^2*. Imbécile. C’est le sens propre du mot latin, imbecillis (in-baculus), faible, incapable, sans force, comme dans le vers bien connu de Racine ;
L’imbécile Ibrahim, sans craindre sa [naissance.
Traîne, exempt de péril, une éternelle [enfance.
[Bajazetj acte I, sc. i.)
Loin d’être un imbécile, dit Voltaire [Histoire de Russie), il se conduisit avec beaucoup d’intelligence dans la campagne du Piuth.
3. Cette prison d’État, appelée en turc Yédi-Koulé (les sept tours), est située à un des angles de Constantinople, sur la mer de Marmara ; cet édifice, commencé vers 1000, fut rébâti par Mahomet II, en 1458 ; il ne compte plus que quatre tours depuis le tremblement de terre de 1768. Le sultan Mahmoud a fait cesser l’usage barbare d’y renfermer les ambassadeurs européens, au moment de la déclaration de guerre contre le souverain qu’ils représentaient.
4. Jamais souverain ne fut plus offensé dans la personne de ses ministres que le czar de Russie. 11 vit, dans l’espace de peu d’années, son ambassadeur à Londres mis en prison pour dettes, son plénipotentiaire en Pologne et en Saxe roué vif sur un ordre du roi de Suède, son ministre à la Porte Ottomane saisi et mis en prison dans Constantinople commeun malfaiteur. (Volt., Hist, de Russie),
5. Commencer d’abord est un pléonasme, comme : lever en haut, approcher près. Voir la note 6 de la page 39.
6. Ministre se dit des ambassadeurs, des hauts agents diplomatiques dans les cours é Iran gères#