‹ Histoire de Charles XII, roi de SudeChapitre 200 sur 285 · LIVRE SIXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE SIXIÈME

russe, malgré le premier article de la paix du Pruth, par lequel il s’était engagé h retirer toutes ses troupes de la Pologne, y en avait fait encore passer de nouvelles; et, ce qui semble étonnant, c’est que le Grand-Seigneur n’en savait rien.

La mauvaise politique de la Porte, d’avoir toujours par vanité des ambassadeurs des princes chrétiens à Constantinople, et de ne pas entretenir un seul agent dans les cours chrétiennes, faitque ceux-ci pénètrent etconduisent quelquefois les résolutions les plus secrètes du sultan, et que le divan est toujours dans une profonde ignorance de ce qui se passe publiquement chez les chrétiens.

Le sultan, enfermé dans son sérail parmi ses femmes et ses eunuques, ne voit que par les yeux de son grandvizir : ce ministre, aussi inaccessible que son maître, occupé des intrigues du sérail, et sans correspondance au dehors, est d’ordinaire trompé, ou trompe le sultan, qui le dépose ou le fait étrangler à la première faute, pour en choisir un autre aussi ignorant ou aussi perfide, qui se conduit comme ses prédécesseurs, et qui tombe bientôt comme eux.

Telle est pour l’ordinaire l’inaction et la sécurité profonde de cette cour, que, si les princes chrétiens se liguaient contre elle, leurs flottes seraient aux Dardanelles et leur armée de terre aux portes d’Andrinople, avant que les Turcs eussent songé à se défendre : mais les divers intérêts, qui diviseront toujours la chrétienté, sauveront les Turcs d’une destinée que leur peu de politique et leur ignorance dans la guerre et dans la marine semblent leur préparer aujourd’hui

1. Les Dardanelles, l’Hellespont des anciens, forment le détroit qui conduit de l’Archipel à la mer de Marmara, entre l’Europe et l’Asie ; sa largeur varie de 2 à 9 kil., et il peut même être traversé à la nage ; il tire son nom de l’ancienne Dardanie. Le passage est défendu par les forts et les batteries de Bovalli-Kalessie (Sestos), de Nagara- Bouroun (Abydos) qu’on appelle Anciennes-Dardanelles, et par les Nouvelles- Dardanelles, Kilidh-Bahr (Château d’Eu-

rope), et Sultanié-Kalessie (Château d’Asie). Les Anglais ont forcé les Dardanelles en 1807.

2. Les divers intérêts qui diviseront toujours la chrétienté. — « L’empire » des Turcs est à présent à peu près » dans le même degré de faiblesse où » était autrefois celui des Grecs ; mais » il subsistera longtemps ; car, si quel- » que prince que ce fût mettait cet em- » pire en péril en poursuivant ses con- )) quêtes, les trois puissances commer-

Achmet était si peu informé de ce qui se passait en Pologne, qu’il envoya un aga pourvoir s’il était vrai que les armées du czar y fussent encore : deux secrétaires du roi de Suède, qui savaient la langue turque, accompagnèrent l’aga, afin de servir de témoins contre lui en cas qu’il fit un faux rapport.

Cet aga vit par ses yeux la vérité, et en vint rendre compte au sultan même. Achmet indigné allait faire étrangler le grand-vizir; mais le favori, qui le protégeait, et qui croyait avoir besoin de lui, obtint sa grâce, et le soutint encore quelque temps dans le ministère

Les Russes étaient protégés ouvertement par le vizir, et secrètement par A li Goumourgi , qui avait changé de parti ; mais le sultan était si irrité, l’infraction du traité était si manifeste, et les janissaires, qui font trembler souvent les ministres, les favoris et les sultans, demandaient si hautement la guerre, que personne dans le sérail n’osa ouvrir un avis modéré.

Aussitôt le Grand-Seigneur fit mettre aux Sept-Tours les ambassadeurs moscovites déjà aussi accoutumés à aller en prison qu’à l’audience. La guerre est de nouveau déclarée contre le czar, les queues de cheval arborées les ordres donnés à tous les bacbas d’assembler une armée de deux cent miRe combattants. Le sultan lui-même quitta Constantinople, et vint établir sa cour à Andrinople, pour être moins éloigné du théâtre de la guerre.

Pendant ce temps, une ambassade solennelle, envoyée au Grand-Seigneur de la part d’Auguste et de la république de Pologne, s’avançait sur le chemin d’Andrinople ; le palatin de Mazovie ^ était à la tête de l’ambassade, avec une suite de plus de trois cents personnes.

» çantes de l’Europe connaissent trop I leurs affaires pour n’en pas prendre la » défense sur-le-champ. » (Montesquieu, Grand, etdécad. des Romains, ch. xxiii.)

1. Le grand-vizir fut remplacé (11 novembre 1712) par l’Abaze Soleïman,que le gendre favori, Ali Goumourgi, proposa au choix du sultan.

2. C’était l’ambassadeur extraordinaire du czar, Abraham Lapouchin, qui était venu porteur de riches présents,

le comte Tolstoï, et les deux otages du traité du Pruth, Schaffiroff et Schérémétieff.

3. Les queues de cheval sont, comme on le sait, les étendards des Turcs.

4. La Mazovie était le plus grand des palatinats de la Grande-Pologne ; elle eut des ducs particuliers, vassaux des rois, du xii« au xvi® siècle. Elle forme aujourd’hui l’une des huit voïvodics de la Pologne russe, celle de Varsovie,

LIVHE SIXIÈME.

Tout ce qui composait rambassade fut arrêté et retenu prisonnier dans Tun des fiiubourgs de la ville : jamais le parti du roi de Suède ne s’était plus flatté ^ que dans celte occasion ; cependant ce grand appareil devint encore inutile, et toutes ses espérances furent trompées.

Si Ton en croit un ministre public, homme sage et clairvoyant, qui résidait alors à Constantinople, le jeune Coumourgi roulait ^ déjà dans sa têle d’autres desseins que de disputer des déserts au czar de Moscovie dans une guerre douteuse. Il projetait d’enlever aux Vénitiens le Péloponèse, nomméaujourd’hui laMorée^, etdese rendremaître de la Hongrie.

Il n’attendait, pour exécuter ses 'grands desseins, que l’emploi de premier vizir, dont sa jeunesse l’écartait encore Dans cette idée, il avait plus besoin d’être l’allié que l’ennemi du czar ; son intérêt ni sa volonté n’étaient pas de garder plus longtemps le roi de Suède, encore moins d’armer la Turquie en sa faveur. Non-seulement il voulait renvoyer ce prince, mais il disait ouvertement qu’il ne fallait plus souffrir désormais aucun ministre chrétien à Constantinople; quetouscesambassadeurs ordinaires n’étaient que des espions honorables qui corrompaient ou qui trahissaient les vizirs, et donnaient depuis trop longtemps le mouvement aux intrigues du sérail ; qu e les Francs établis à Péra et dans les Échelles du Levant ® sont des

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