c’est l’expression latine, admirari, s’étonner de
LIVUE SIXIÈME.
qu’il voulût de sang-froid, et en plaisantant, se défendre contre dix canons et toute une armée; ils le suivirent avec quelques gardes et quelques domestiques, qui faisaient en tout vingt personnes.
Mais quand ils furent à la porte, ils la trouvèrent assiégée de janissaires; déjà même près de deux cents Turcs ou Tartares étaient entrés par une fenêtre, et s’étaient rendus maîtres de tous les appartements, à la réserve d’une grande salle où les domestiques du roi s’étaient retirés. Cette salle était heureusement près de la porte par où le roi voulait entrer avec sa petite troupede vingt personnes; il s’était jeté en bas de son cheval, le pistolet et l’épée à la main, et sa suite en avait fait autant.
Les janissaires tombent sur lui de tous côtés ; ils étaient animés par la promesse qu’avait faite le hacha de huit ducats d’or à chacun de ceux qui auraient seulement touché son habit, en cas qu’on pût le prendre. Il blessait et il tuait tous ceux qui s’approchaient de sa personne. Un janissaire qu’il avait blessé lui appuya son mousqueton ^ sur le visage : si le bras du Turc n’avait fait un mouvement, causé par la foule, qui allait et qui venait comme des vagues, le roi était mort : la balle glissa sur le nez, lui emporta un bout de l’oreille, et alla casser le bras au général Bord, dont la destinée était d’être toujours blessé à côté de son maître.
Le roi enfonça son épée dans l’estomac ^ du janissaire ; en même temps ses domestiques, qui étaient enfermés dans la grande salle, en ouvrent la porte : le roi entre comme un trait, suivi de sa petite troupe; on referme la porte dans l’instant, et on la barricade avec tout ce qu’on peut trouver. Voilà Charles Xîl dans cette salle, enfermé avec toute sa suite, qui consistait en près de soixante hommes, officiers, gardes, secrétaires, valets de chambre, domestiques de toute espèce.
Les janissaires et les Tartares pillaient le reste de la
1. Mousqueton. Espèce de fusil dont I donnait au fusil court des cavaliers, le canon est plus court que celui du I 2. Estomac. Voir la note 1 de la fusil ordinaire. C’est aussi le nom qu’on | page 227.
HISTOIRE DE CHARLES XH
maison, et remplissaient les appartements. « Allons un (( peu chasser de chez moi ces Barbares, » dit-il; et, se mettant à la tête de son monde, il ouvrit lui-même la porte de la salle, qui donnait dans son appartement à coucher il entre, et fait feu sur ceux qui pillaient.
Les Turcs, chargés de butin, épouvantés de la subite apparition de ce roi qu’ils étaient accoutumés à respecter, jettent leurs armes, sautent par la fenêtre, ou se retirent jusque dans les caves : le roi profitant de leur désordre, et les siens animés par le succès, poursuivent les Turcs de chambre en chambre, tuent ou blessent ceux qui ne fuient point, et en un quart d’heure nettoient la maison d’ennemis.
Le roi aperçut, dans la chaleur du combat, deux janissaires qui se cachaient sous son lit : il en tua un d’un coup d’épée; l’autre lui demanda pardon en criant amman, (( Je te donne la vie, dit le roi au Turc, à condition que (( tu iras faire au hacha un fidèle récit de ce que tu as vu. » LeTurc promit aisément ce qu’on voulut, eton lui permit de sauter par la fenêtre comme les autres.
Les Suédois, étant enfin maîtres de la maison, refermèrent et barricadèrenlencore les fenêtres. Ils nemanquaient point d’armes : une chambre basse, pleine de mousquets et de poudre, avait échappé à la recherche tumultueuse des janissaires : on s’en servit à propos; les Suédois tiraient à travers les fenêtres, presque à bout portant, sur cette multitude de Turcs, dont ils tuèrent deux cents en moins d’une demi-quart d’heure.
Le canon tirait contre la maison; mais les pierres étant fort molles, il ne faisait que des trous, et ne renversait rien.
Le kan des Tartares, et le hacha, qui voulaient prendre le roi en vie, honteux de perdre du monde et d’occuper une armée entière contre soixante personnes, jugèrent à propos de mettre le feu à la maison, pour obliger le roi de se rendre. Ils firent lancer sur le toit, contre les portes et
1. Ordinairement l’appartement si- I vent à une personne, à une famille, et gnifie l'ensemble des chambres qui ser- | comprend la chambre à coucher.
[JVR1-: SIXIÈME.
contre les fenêtres, des (lèches entortillées de mèches allumées: la maison fut en flammes en un moment. Le toit tout embrasé était près de fondre sur les Suédois i. Le roi donnatranquillementsesordres pour éteindre le feu. Trouvant un petit baril plein de liqueur, il prend le baril luimême, et, aidé de deux Suédois, il le jette à l’endroit où le feu était le plus violent. Il se trouva que ce baril était rempli d’eau-de-vie; mais la précipitation, inséparable d’un tel embarras, empêcha d’y penser. L’embrasement redoubla avec plus de rage: l’appartement du roi était consumé ; la grande salle, où les Suédois se tenaient, était remplied’une fumée affreuse, mêlée de tourbillons de feu qui entraient par les portes des appartements voisins; la moitié du toit était abîmée ^ dans la maison même, l’autre tombait en dehors en éclatant dans les flammes.
Un garde nommé Walberg, osa, dans celte extrémité, crier qu’il fallait se rendre. « Yoilà un étrange homme, ({ dit le roi, qui s’imagine qiTil n’est pas plus beau d’être (( brûlé que d’être prisonnier. » Un autre garde, nommé Rosen, s’avisa de dire que la maison de la chancellerie, qui n’était qu’à cinquante pas, avait un toit de pierre et était à l’é‘preuve du feu; qu’il fallait faire une sortie, gagner cette maison, et s’y défendre, a Voilà un vrai Sué- (( dois! )> s’écria le roi : il embrassa ce garde, et le créa colonel sur-le-champ. «Allons, mes amis, dit-il, prenez « avec vous le plus de poudre et de plomb que vous pour- « rez, et gagnons la chancellerie, l’épée à la main »
Les Turcs, qui cependant entouraient cette maison tout embrasée, voyaient avec une admiration mêlée d’épouvante que les Suédois n’en sortaient point : mais leur étonnement fut encore plus grand, lorsqu’ils virentouvrir les portes, et le roi et les siens fondre sur eux en désespérés. Charles et ses principaux officiers étaient armés d’épées et de pistolets : chacun tira deux coups à la fois à