LIVRE SIXIÈME
ciers des janissaires et les plus vieux soldats ; il leur lut et leur fit voir l’ordre positif du sultan et le fetfa du mufti. Soixante des plus vieux qui avaient des barbes blanches vénérables, et qui avaient reçu mille présents des mains du roi, proposèrent d’aller eux-mêmes le supplier de se remettre entre leurs mains, et de souffrir qu’ils lui servissent de gardes.
Le bacha le permit ; il n’y avait point d’expédient qu’il n’eût pris, plutôt que d’être réduit à faire tuer ce prince. Ces soixante vieillards allèrent donc le lendemain matin à Varnitza, n’ayant dans leurs mains que de longs bâtons blancs, seules armes des janissaires quand ils ne vont point au combat ; car les Turcs regardent comme barbare la coutume des chrétiens de porter des épées en temps de paix, et d’entrer armés chez leurs amis et dans leurs églises
Ils s’adressèrent au baron de Grothusen et au chancelier Muller; ils leur dirent qu’ils venaient dans le dessein de servir de fidèles gardes au roi ; et que, s’il voulait, ils le conduiraient à Andrinople, où il pourrait parler lui-même au Grand-Seigneur ^ . Dans le temps qu’ils faisaient cette proposition, le roi lisait des lettres qui arrivaient de Constantinople, et que Fabrice, qui ne pouvait plus le voir, lui avait fait tenir secrètement par un janissaire. Elles étaient du comte Poniatowski, qui ne pouvait le servir à Bendernià Andrinople, étant retenu à Constantinople par ordre de la Porte, depuis l’indiscrète demande des mille bourses. Il mandait au roi que les ordres du sultan pour saisir ou massacrer ^ sa personne royale, en cas de résistance, n’étaient que trop réels ; qu’à la vérité le sultan était trompé par ses ministres, mais que plus l’empereur était trompé dans cette affaire, plus il voulait être obéi ; qu’il fallait céder au temps et plier sous la nécessité ; qu’il prenait la liberté de lui conseiller de tout tenter auprès
1. M. de Ferriol, comme nous l’avons •^u page 175, n’ayant pas voulu quitter son épée au moment de paraître devant le sultan, ne put obtenir son audience et fut renvoyé du sérail.
2. Rien n’est plus touchant que cette démarche des janissaires ; mais rien ne montre mieux l’insensibilité de Charles.
3. Massacrer se dit habituellement lorsqu’il s’agit de plusieurs personnes.
des ministres par la voie des négociations; de ne point mettre de l’inflexibilité où il ne fallait que de la douceur, et d’attendre de la politique et du temps le remède à un mal que la violence aigrirait sans ressource.
Mais ni les propositions de ces vieux janissaires, ni les lettres de Poniatowski, ne purent donner seulement au roi l’idée qu’il pouvait fléchir sans déshonneur. Il aimait mieux mourir de la main des Turcs que d’être en quelque sorte leur prisonnier: il renvoya ces janissaires sans les vouloir voir, et leur fit dire que, s’ils ne se reliraient, ü leur ferait couper la barbe, ce qui est dans l’Orient le plus outrageant de tous les affronts.
Les vieillards, remplis de l’indignation la plus vive, s’en retournèrent en criant: « Ah ! la tête de fer ! puis- ») qu’il veut périr, qu’il périsse !» Ils vinrent rendre compte au hacha de leur commission , et apprendre à leurs camarades de Bender l’étrange réception qu’on leur avait faite. Tous jurèrent alors d’obéir aux ordres du bacha sans délai, et eurent autant d’impatience d’aller à l’assaut qu’ils en avaient eu peu le jour précédent. L’ordre est donné dans le moment : les Turcs marchent aux retranchements : les Tartares les attendaient déjà, et les canons commençaient à tirer.
Les janissaires d’un côté, et les Tartares de l’autre, forcent en un instant ce petit camp ; à peine vingt Suédois tirèrent l’épée; les trois cents soldats furent enveloppés et faits prisonniers sans résistance. Le roi était alorsàcheval, entre sa maison et son camp, avec les généraux Hord, Dahldorf et Sparre : voyant que tous les soldats s’étaient laissé prendre en sa présence, il dit de sang-froid à ces trois officiers : « Allons défendre la maison ; nous combat- » trons, ajouta-t-il en souriant, joro am et focis, »
Aussitôt il galope avec eux vers cette maison, où il avait mis environ quarante domestiques en sentinelle, et qu’on avait fortifiée du mieux qu’on avait pu.
Gesgénéraux, tout accoutumésqu’ilsétaientà l’opiniâtre intrépidité de leur maître, ne pouvaient se lasser d’admirer^