‹ Histoire de Charles XII, roi de SudeChapitre 211 sur 285 · LIVRE SEPTIEME · texte numérisé non relu

LIVRE SEPTIEME

Argument. — Les Turcs transfèrent Charles à Démirtash. Le roi Stanislas est pris dans le même temps. Action hardie de M. de

Villelongue. Révolution dans le

1. Ex üx MOMEXT. Le clin est le mouvement rapide de la paupière qu’on baisse et qu’on relève au même instant.

2. Cette journée a été nommée par les Turcs le jour de V échauff purée,

3. M. Nordberg, qui n’était pas présent à cet événement, n’a fait que suivre ici dans son histoire celle de Voltaire ; mais il l’a tronquée, il en a supprimé les circonstances intéressantes, et n’a pu justifier la témérité de Charles XII. Tout ce qu’il a pu dire contre M. de Voltaire, au sujet de cette affaire de Bender, se réduit à l’aventure du sieur

sérail. Bataille donnée en Pomé-

Frédéric, valet de chambre du roi de Suède, que quelques-uns prétendaient avoir été brûlé dans la maison du roi, et que d’autres disaient avoir été coupé en deux par les Tartares. La Motraye prétend aussi que le roi de Suède ne dit point ces paroles : o Nous combattrons pro aris et focis. » Mais M. Fabrice, qui était présent, assure que le roi prononça ces mots, que La Motraye n’était pas plus à portée d’écouter qu’il n’était capable de les comprendre, ne Sachant pas un mot de latin. (Note de Voltaire.)

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ranie. Altona brûlé par les Suédois. Charles part enfin pour retourner dans ses Etats. Sa manière étrange de voyager. Son arrivée h Stralsund. Disgrâces de Charles. Succès de ÉHerre le Grand. Son triomphe dans Pétersbourg.

Le bacha de Bender attendait Charles gravement dans sa tente, ayant près de lui Marco pour interprète. Il reçut ce prince avec un profond respect, et le supplia de se reposer sur un sopha ; mais le roi, ne prenant pas seulement garde aux civilités du Turc, se tint debout dans la tente, a Le Tout-Puissant soit béni, dit le bacha, de ce que » Ta Majesté est en vie ! mon désespoir est amer d’avoir )) été réduit par Ta Majesté à exécuter les ordres de Sa » Hautesse. » Le roi, fâché seulement de ce que ses trois cents soldats s’étaient laissé prendre dans leurs retranchements, dit au hacha: « Ah I s’ils s’étaient défendus comme » ils devaient, on ne nous aurait pas forcés en dix jours. )) — Hélas! dit le Turc, voilà du courage bien mal employé. » 11 lit reconduire le roi à Bender sur un cheval richement caparaçonné L Ses Suédois étaient ou tués ou pris ; tout son équipage, ses meubles, ses papiers, ses hardes les plus nécessaires, pillés ou hrûlés; on voyait sur les chemins les officiers suédois presque nus, enchaînés deux à deux, et suivant à pied des Tartares ou des janissaires. Le chancelier, les généraux, n’avaient point un autre sort; ils étaient esclaves des soldats auxquels ils étaient échus en partage.

Ismaël bacha, ayant conduit Charles XÏI dans son sérail 2 de Bender, lui céda son appartement et le fit servir en roi, non sans prendre la précaution de mettre des janissaires en sentinelleà la porte de la chambre. On lui prépara un lit; mais il se jeta tout botté sur un sopha et dormitprofondément. Un officier, qui se tenait debout auprès de lui, lui couvrit la tête d’un bonnet, que le roi jeta en se réveillant de son premier sommeil; et le Turc voyait avec étonnement un souverain qui couchait en. bottes et nu- tête. Le lendemain matin, Ismaël introduisit Fabrice

1. Le caparaçon est une sorte de | 2. Sérail. Voir la note 4 de la

couverture qu’on met sur les chevaux . î page 167,

dans la chambre du roi. Fabrice trouva ce prince avec ses habits déchirés, ses bottes, ses mains et toute sa personne couvertes de sang et de poudre, les sourcils brûlés, mais Tair serein dans cet état affreux. Il se jeta à genoux devant lui sans pouvoir proférer une parole : rassuré bientôt par la manière libre et douce dont le roi lui parlait, il reprit avec lui sa familiarité ordinaire, et tous deux s’entretinrent en riantdu combat de Bender. « On prétend, dit )) Fabrice, que Votre Majesté a tué vingt janissaires de » sa main. — Bon, bon ! dit le roi, on augmente toujours » les choses de la moitié. » Au milieu de cette conversation, le bacba présenta au roi son favori Grothusen et le colonel Ribbing, qu’il avait eu la générosité de racheter à ses dépens. Fabrice se chargea de la rançon des autres prisonniers.

Jeffreys, l’envoyé d’Angleterre, se joignit à lui pour fournira cette dépense. Un Français, que la curiosité avait amené à Bender et qui a écrit une partie des événements que l’on rapporte, donna aussi ce qu’il avait. Ces étrangers, assistés des soins et même de l’argent du hacha, rachetèrent non-seulement les officiers, mais encore leurs habits, des mains des Turcs et des Tartares.

Dès le lendemain, on conduisit le roi prisonnier dans un chariot couvert d’écarlate sur le chemin d’Andrinople: son trésorier Grothusen était avec lui: le chancelier Muller et quelques officiers suivaient dans un autre char: plusieurs étaient à cheval, et, lorsqu’ils jetaient les yeux sur le chariot où était le roi, ils ne pouvaient retenir leurs larmes. Le hacha était à la têle de l’escorte. Fabrice lui représenta qu’il était honteux de laisser le roi sans épée, et le pria de lui en donner une. a Dieu m’en pré^ » serve! dit le hacha, il voudrait nous en couper labarbe. » Cependant il la lui rendit quelques heures après.

1. Dans les premières éditions, Voltaire avait écrit : La Motraye, ce gentilhomme français, que... Mais il ajoutait en note ; on s’est éloigné souvent des Mémoires du sieur de La Motraye, pour suivre ceux de MM. Fabrice, de Fierville, Jeffreys et de Yillelongue.

Plus tard, après la publication des Remarques critiques de La Motraye, Voltaire, dans un de ses accès fréquents de susceptibilité un peu puérile, supprima le nom de celui qui avait osé le critiquer, et dont cependant il s’était bien vengé par la moquerie.

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Comme on conduisait ainsi prisonnier et désarmé ce roi qui, peu d’années auparavant, avait donné la loi à tant d'Élats, et qui s’était vu l’arbitre du Nord et la terreur de l’Europe, on vit au même endroit un autre exemple de la fragilité des grandeurs humaines.

Le roi Stanislas avait été arreté sur les terres des Turcs, et on l’amenait prisonnier à Bender, dans le temps même qu’on transférait Charles XII L

Stanislas, n’étant plus soutenu par la main qui l’avait fait roi, se trouvant sans argent, et par conséquent sans parti eu Pologne, s’était retiré d’abord en Poméranie ; et, ne pouvant plus conserver son royaume, il avait défendu, autant qu’il l’avait pu, les États de son' bienfaiteur. Il avait même passé en Suède, pour précipiter les secours ^ dont on avait besoin dans la Poméranie et dans la Livonie : il avait fait tout ce qu’on devait attendre de l’ami de Charles XII. En ce temps, le premier roi de Prusse prince très-sage, s’inquiétant avec raison du voisinage des Moscovites, imagina de se liguer avec Auguste et la république de Pologne, pour renvoyer les Russes dans leur pays, et de faire entrer Charles XII lui-même dans ce projet. Trois grands événements devaient en être le fruit : la paix du Nord, le retour de Charles dans ses États, et une barrière opposée aux Russes, devenus formidables à l’Europe. Le préliminaire ^ de ce traité, dont dépendait la tranquillité publique, était l’abdication de Stanislas. Non-seulement Stanislas l’accepta, mais il se chargea d’être le négociateur d’une paix qui lui enlevait la couronne ; la nécessité, le bien public, la gloire du sacrifice, et l’intérêt de Charles, à qui il devait tout, et qu’il aimait, le déterminèrent. Il écrivit à Bender : il exposa au

1. Transférer est le plus souvent employé avec un régime indirect ; transférer d’un lieu à un autre.

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