LIVRE SEPTIÈME
se croyant en sûreté dans un pays où le roi de Suède avait été si respecté : il était bien loin de soupçonner ce qui se passait alors.
On lui demande qui il est : il se dit major d’un régiment au service de Charles XII. On l’arrête à ce seul nom; il est mené devant le hospodar de Moldavie S qui, sachant déjà par les gazelles ^ que Stanislas s’étail éclipsé de son armée, concevait quelques soupçons de la vérité. On lui avait dépeint la figure du roi, très-aisé à reconnaître à un visage plein et aimable, et à un air de douceur assez rare.
Le hospodar l’interrogea, lui fit beaucoup de questions captieuses, etenfjn lui demanda quel emploi il avait dans l’armée suédoise. Stanislas et le hospodar'parlaient latin. Majorsum^\\x\ dit Stanislas; Imo maximuses^ lui répondit le Moldave ; et aussitôt, lui présentant un fauteuil, il le traita en roi : mais aussi il le traita en roi prisonnier, et on fit une garde exacte autour d’un couvent grec, dans lequel il fut obligé de rester jusqu’à ce qu’on eût les ordres du sultan Les ordres vinrent de le conduire à Bender, dont on faisait partir Charles.
La nouvelle en vint au bacha dans le temps qu’il accompagnait le chariot du roi de Suède. Le bacha le dit à Fabrice : celui-ci, s’approchant du chariot de Charles XII, lui apprit qu’il n’était pas le seul roi prisonnier entre les mains des Turcs, et que Stanislas était à quelques milles de lui, conduit par des soldats. « Courez à lui, mon cher » Fabrice, lui dit Charles, sans se déconcerter d’un tel )) accident : dites-lui bien qu’il ne fasse jamais de paix avec )) le roi Auguste, et assurez-le que dans peu nos affaires » changeront. » Telle était l’inflexibilité de Charles dans ses opinions, que, tout abandonné qu’il était en Pologne, tout poursuivi dans ses propres États, tout captif dans une litière turque, conduit prisonnier, sans savoir où on le
1. On dit V hospodar, sans que Vh soit aspirée. Après la trahison de Canteroir, on avait replacé sur le trône de Moldavie Nicolas Maurocordato.
2. Gazette. Journal, écrit périodique, contenant les nouvelles politiques, littéraires, etc. Il est aujourd'hui moins usité que journal.
3. « Le bon chapelain Nordberg prétend qu’on se contredit ici en disant que le roi Stanislas fut retenu en prisonnier et servi en roi dans Bender.
^jOmment ce pauvre homme ne voyait-il pas qu’on peut être à la fois honoré et prisonnier ? » (Note de Voltaire.)
menait, il comptait encore sur sa fortune, et espérait toujours un secours de cent mille hommes de la Porte Ottomane.Fabrice courut s’acquitter desacommission, accompagné d’un janissaire, avec la permission du hacha. Il trouva à quelques milles le gros de soldats^ qui conduisaient Stanislas : il s’adressa au milieu d’eux à un cavalier vêtu à la française et assez mal monté, et lui demanda en allemand où était le roi de Pologne. Celui à qui il parla élait Stanislas lui-même, qu’il n’avait pas reconnu sous ce déguisement. « Hé quoi! dit le roi, ne vous souvenez-vous )) donc plus de moi? » Alors Fabrice lui apprit le triste état où était le roi de Suède, et la fermeté inébranlable mais inutile de ses desseins.
Quand Stanislas fut près de Bender, le hacha, qui revenait après avoir accompagné Charles XII quelques milles, envoya au roi polonais un cheval arabe avec un harnais magnifique.
Il fut reçu dans Bender au bruit de l’artillerie, et, à la liberté près qu’il n’eut pas d’abord, il n’eut point à se plaindre du traitement qu’on lui fit. Cependant on conduisait Charles sur le chemin d’Andrinople. Cette ville était déjà remplie du bruit de son combat.Les Turcs le condamnaient et l’admiraient; mais le divan, irrité, menaçait déjà de le reléguer dans une île de l’Archipel.
Le roi de Pologne, Stanislas, qui m"a fait l’honneur de m’apprendre la plupart de ces particularités, m’a confirmé aussi qu’il fut proposé dans le divan de le confiner luimême dans une île de la Grèce ; mais, quelques mois après, le Grand-Seigneur, adouci, le laissa partir.
M. Désaleurs, qui aurait pu prendre le parti de Charles, et empêcher qu’on ne fît cet affront aux rois chrétiens, élait à Constantinople, aussi bien que M. Poniatowski, dont on craignait toujours le génie fécond en ressources. La plupart des Suédois, restés dans Andrinople, étaient en prison; le trône du sultan paraissait inaccessible - de tous côtés aux plaintes du roi de Suède.