LIVRE SEPTIEME
Le marquis de Fierville, envoyé secrètement de la part de la France auprès de Charles à Bendet\ était pour lors h Andrinople. Il osa imaginer de rendre service à ce prince dans le temps que tout l’abandonnait ou l’opprimait. Il fut heureusement secondé dans ce dessein par un gentilhomme français, d’une ancienne maison de Champagne, nommé de Villelongue^ homme intrépide, qui, n’ayant pas alors une fortune selon son courage, et charmé d’ailleurs de la réputation du roi de Suède, était venu chez les Turcs dans le dessein de se mettre au service de ce prince.
M. de Fierville, avec l’aide de ce jeune homme, écrivit un mémoire au nom du roi de Suède, dans lequel ce monarque demandait vengeance au sultan de l’insulte faite en sa personne à toutes les têtes couronnées, et delà trahison vraie ou fausse du kan et du hacha de Bender.
On y accusait le vizir et les autres ministres d’avoir été corrompus par les Moscovites, d’avoir trompé le Grand- Seigneur, d’avoir empêché les lettres du roi de parvenir jusqu’à Sa Hautesse, et d’avoir, par ses artifices arraché du sultan cet ordre si contraire à l’hospitalité, musulmane, par lequel on avait violé le droit des nations d’une manière si indigne d’un grand empereur, en attaquant avec vingt mille hommes un roi qui n’avait, pour se défendre, que ses domestiques, et qui comptait sur la parole sacrée du sultan.
Quand ce mémoire fut écrit, il fallut le faire traduire en turc, et l’écrire d’une écriture particulière sur un papier fait exprès, dont on doit se servir pour tout ce qu’on présente au sultan.
On s’adressa à quelques interprètes français qui étaient dans la ville ; mais les affaires du roi de Suède étaient si désespérées, et le vizir déclaré si ouvertement contre lui, qu’aucun interprète n’osa seulement traduire l’écrit de M. de Fierville. On trouva enfin un autre étranger, dont la main n’élait point connue à la Porte, qui, moyennant quelque récompense et l’assurance d’un secret profond,
1. Il faudrait leurs artifices, puisqu’il y a précédemment « le -vizir et les autres ministres. »
traduisit le mémoire en turc, et Récrivit sur le papier convenable : le baron d’Arvidson, officier des troupes de Suède, contrefit la signature du roi. Fierville, qui avait le sceau royal, l’apposa à Récrit, et on cacheta le tout avec les armes de Suède. Villelongue se chargea de remettre lui-même ce paquet entre les mains du Grand-Seigneur, lorsqu’il irait à la mosquée, selon la coutume. On s’était déjà servi d"une pareille voie pour présenter au sultan des Kiémoires contre ses ministres; mais cela même rendait le succès de cette entreprise plus difficile, et le danger beaucoup plus grand.
Le vizir, qui prévoyait que les Suédois demanderaient justice à son maître, et qui n’était que trop instruit par le malheur de ses prédécesseurs, avait expressément défendu qu’on laissât approcher personne du Grand-Seigneur, et avait ordonné surtout qu’on arrêtât tous ceux qui se présenteraient auprès de la mosquée avec des placets.
Villelongue savait cet ordre, et n’ignorait pas qu’il y allait de sa tête. Il quitta son habit franc prit un vêtement à la grecque ; et, ayant caché dans son sein la lettre qu’il voulait présenter, il se promena de bonne heure près de la mosquée où le Grand-Seigneur devait aller. Il contrefit l’insensé, s’avança en dansant au milieu de deux haies de janissaires, entre lesquelles le Grand-Seigneur allait passer; il laissait tomber exprès quelques pièces d’argent de ses poches pour amuser les gardes.
Dès que le sultan approcha, on voulut faire retirer Villelongue ; il se jeta à genoux, et se débattit entre les mains des janissaires : son bonnet tomba ; de grands cheveux qu’il portait le firent reconnaître pour un Franc; il reçut plusieurs coups, et fut très-maltraité. Le Grand-Seigneur, qui était déjà proche, entendit ce tumulte, et en demanda la cause. Villelongue luicria de toutes ses forces : ammani ammani mhéricordel en tirant la lettre de son sein. Le sultan commanda qu’on le laissât approcher ; Villelongue court à lui dans le moment, embrasse son
1. Son habit franc, c’est-à-dire le vêteraent que portaient les Francs, les Européens.