LIVRE PREMIER
lo génie domptèrent en lui cette faiblesse machinale.
H fit construire un beau port auprès d’Azof ^ à ^embouchure du Tanaïs ^ : il voulait y entretenir desgalères; et dans la suite, croyant que ces vaisseaux longs, plats et légers, devaient réussir dans la mer Baltique, il en a fait construire plusde trois cents dans sa ville favorite de Petersbourg; il a montré à ses sujets Part de les bâtir avec du simple sapin et celui de les conduire. Il avait appris jusqu’à la chirurgie : on l’a vu, dans un besoin, faire la ponction un hydropique; il réussissait dans les mécaniques^, et instruisait les artisans.
Les finances du czar étaient à la vérité peu de chose par rapport à l’immensité de ses États ; il n’a jamais eu vingtquatre millions de revenu, à compter le marc ® à près de cinquante livres, comme nous faisons aujourd’hui, et comme nous ne ferons peut-être pas demain; mais c’est être très-riche chez soi que de pouvoir faire de grandes choses. Ce n’est pas la rareté de l’argent, mais celle des hommes et des talents qui rend un empire faible.
La nation russe n’est pas nombreuse, quoique les femmes y soient fécondes et les hommes robustes. Pierre luimême, en poliçantses États, a malheureusement contribué à leur dépopulation. De fréquentes recrues dans des guerres longtemps malheureuses, des nations transplantées
1. c’est Taganrog, sur la mer d’Azov ; cette ville fondée en 1698, démolie en 1711 , rebâtie en 1769, fait un grand commerce par le Don et même par le Volga; Pierre le Grand voulait en faire l’une de ses capitales ; mais les eaux sont si peu profondes devant le port , que les navires restent éloignés de la terre de 4 à 5 kilomètres. L’empereur Alexandre I®*" y est mort en 1825; 25 000 habit.
2. Le Don ou Tanais , grand fleuve de Russie, coule à peu près du nord au sud, n’est séparé pendant quelque temps du Volga que de 60 kiloin., et se jette dans la baie de Taganrog , après un cours de 1,000 kilom., dont 650 navigables ; sa navigation, sûre et régulière, est fort active, mais ne s’opère qu’à la descente, à cause de la rapidité du fleuve; son embouchure est encombrée de sables pendant l’hiver.
3. S13IPLE SAPIN. — Simple placé avant le substantif a le sens de seul, unique. La Bruyère a fait une faute, en disant des apôtres, que c’étaient de simples gens, pour des gens simples.
4. Ponction, de pungere, piquer, opération (jui consiste à faire une ouverture, pour enlever les eaux accumulées dans une partie du corps,
5. Les mécaniques , c’est-à-dire les arts, les travaux mécaniques.
6. Le marc est la moitié de la livre (poids) ; on voit que la valeur d’une livre d’argent était alors à peu près la même qu’aujourd’hui. — Voltaire, dans cette remarque satirique, fait allusion aux nombreuses variations dans la valeur des monnaies, qui affligent la lin du xvii® siècle et le commencement du xviii®. Depuis la déclaration du 15 juin 1726, la valeur nominale de la monnaie d’argent a peu varié.
des bords de la mer Caspienne à ceux de la mer Baltique, consumées dans les travaux, détruites par les maladies, les trois quarts des enfants mourant en Moscovie de la petite vérole, plus dangereuse en ces climats qu’ailleurs; enfin, les tristes suites d’un gouvernement longtemps sauvage et barbare, meme dans sa police sont cause que cette grande partie du continent a encore de vastes déserts. On compte à présent en Russie cinq cent mille familles de gentilshommes, deux cent mille de gens de loi, un peu plus de cinq millions de bourgeois et de paysans payant une espèce de taille, six cent mille hommes dans les provinces conquises sur la Suède; les Cosaques de l’Ukraine, et les Tartares vassaux de la Moscovie, ne montent pas à plus de deux millions : enfin l’on a trouvé que ces pays immenses ne contiennent pas plus de quatorze millions d’hommes, c’est-à-dire un peu plus des deux tiers des habitants de France 2.
Le czar Pierre, en changeant les mœurs, leslois, la milice, la face de son pays, voulut aussi être grand par le commerce, qui fait à la fois la richesse d’un État et les avantages du monde entier. Tl entreprit de rendre la Russie le centre du négoce de l’Asie et de l’Europe. Il voulait
1. Police. — Ce mot signifie l’ordre élabli dans l’État pour tout ce qui regarde la sûreté, la tranquillité et la commodité des habitants. Ici même il a un sens encore plus général, c’cst l’ensemble de toutes les mesures qui servent à policer, c’est-à-dire à civiliser un État.
2. La population, disait Voltaire dans une note , a augmenté depuis par les conquêtes, par la police et par le soin
Clergé national
Clergé des cultes tolérés 35,000 |
Noblesse héréditaire 540,000 )
Nobles fonctionnaires 155,000 )
Petite bourgeoisie
Étrangers
Cosaques
Classes inférieures des villes 5,000,000
Campagnes 45,000,000
Nomades. 500,000
Pologne 4,300,000
Finlande 1 ,400,000
Transcausasie, etc 1,400,000
La population totale serait de 63 millions.
d’attirer les étrangers. Dans son Hist, de Russie^ il ajouta : « Je puis, d’après « les rôles de capitation (en 1747), et « du dénombrement des marchands, des « artisans, des paysans mâles, assurer « qu’aujourd’hui (vers 1760) la Russie « contient au moins 24 millions d’ha- « bitants. » Il est curieux de connaître les résultats du dernier dénombrement, fait par les ordres de l’empereur Alexandre II, en 1857 :