LIVRE SECOND
Auguste de lui faire sur cela des représentations. Le roi de Pologne ne se fit pas longtemps prier. Il consentit à lever le siège plutôt que de causer le moindre dommage à ses alliés, qui ne furent point étonnés de cet excès de complaisance, dont ils surent la véritable cause L
Il ne restait donc plus à Charles XII, pour achever sa première campagne, que de marcher contre son rival de gloire, Pierre Alexiowilz. Il était d'autant plus animé contre lui, qu’il y avait encore à Stockholm trois ambassadeurs moscovites qui venaient de jurer le renouvellement d’une paix inviolable 2. Il ne pouvait comprendre, lui qui se piquait d’une probité sévère, qu’un législateur comme le czar se fît un jeu de ce qui doit être si sacré. Le jeune prince, plein d’honneur, ne pensait pas qu’il y eût une morale différente pour les rois et pour les particuliers. L’empereur de Moscovie venait de faire paraître un manifeste^, qu’il eût mieux fait de supprimer. Il alléguait, pour raison de la guerre, qu’on ne lui avait pas rendu assez d’honneurs lorsqu’il avait passé ^ incognito à Riga, et qu’on avait vendu les vivres trop cher à ses ambassadeurs^. C’étaient là les griefs pour lesquels il ravageait ringrie avec quatre-vingt mille hommes.
Il parut devant Narva^ à la tête de cette grande armée, le octobre, dans un temps plus rude en ce climat que
1. Auguste commençait à craindre les Suédois victorieux ; il rechercha la médiation de la France et de l’Angleterre; mais Charles ne voulut pas déposer les armes, et répondit qu’il n’avait pas foi dans les paroles du roi de Pologne.
2. Charles avait envoyé en 1699 une ambassade solennelle à Pierre , et lui avait offert, entre autres présents, trois cents canons de fer; le 18 novembre, Pierre confirma les anciens traités, et fit au roi de Suède des protestations d’amitié sincère pour l’avenir, au moment où il s’unissait avec Auguste contre lui.
3. C’était la première fois que les Russes s’essayaient à adopter les usages de la diplomatie européenne; ils ont fait de rapides progrès.
4. On conjugue ordinairement les verbes monter, descendre, entrer, sortir bipasser avec avoir, quand ils ont un régime direct, et avec être, lorsqu’ils
n’en ont pas. Cependant , comme ces verbes peuvent exprimer une action-, même lorsqu’ils n’ont pas de régime, on écrira correctement : Il a passé en Amérique l’année dernière [Académie), — Elle a passé sa jeunesse dans !a dissipation (Voltaire). L’armée a passé par ce pays ; etc.
5. Le comte Dahlberg n’avait pas voulu permettre à Pierre de visiter les forÇfications de Riga, et avait paru témoigner peu d’égards à l’ambassade moscovite. Lévesque, dans son Histoire de Itussie, a donné de curieux détails sur le passage de Pierre à Riga.
6. Narva, ville de l’Esthonie, sur la Narova, qui sort du lac Peypous, et se jette dans le golfe de Finlande ; fondée ou fortifiée par Valdcmar 11 de Danemark, en 1223, devint l’une des villes hanséatiques ; elle est maintenant dans le gouvernement de Saint-Pétersbourg:
12,000 hab.
HISTOIRE DE GI1AR[.ES XH
ne Test le mois de janvier à Paris. Le czar, qui, dans de pareilles saisons, faisait quelquefois quatre cents lieues en poste à cheval, pour aller visiter lui-même une mine ou quelque canal, n’épargnait pas plus ses troupes que lui-même. Il savait d’ailleurs que les Suédois, depuis le temps de Gustave-Adolphe^, faisaient la guerre au cœur de l’hiver comme dans Tété : il voulut accoutumer aussi ses Moscovites à ne point connaître de saisons, et les rendre un jour pour le moins égaux aux Suédois. Ainsi, dans un temps où les glaces et les neiges forcent les autres nations, dans des climats tempérés, à suspendre la guerre^, le czar Pierre assiégeait Narva à trente degrés du pôle, et Charles XII s’avançait pour la secourir. Le czar ne fut pas plus tôt arrivé devant la place, qu’il se hâta de mettre en pratique ce qu’il venait d’apprendre dans ses voyages. Il traça son camp, le fit fortifier de tous côtés, éleva des redoutes de distance en distance, et ouvrit lui-même la tranchée^. Il avait donné le commandement de son armée au duc de Groï^, Allemand, général habile, mais peu secondé alors par les officiers russes. Pour lui, il n’avait dans ses propres troupes que le rang de simple lieutenant. Il avait donné l’exemple de l’obéissance militaire à sa noblesse, jusque-là indisciplinable, laquelle était en possession de ^ conduire sans expérience et en tumulte des esclaves mal armés. Il n’était pas étonnant que celui qui s’était fait charpentier à Amsterdam
1. Depuis le temps de Gustave- Adolphe. — Ce prince avait fait faire des fourrures de peau de mouton à ses soldats, afin qu’ils pussent sans danger tenir la campagne, même par les plus fortes gelées. Lorsque le général impérial lui fit demander une trêve pour l’hiver, il ne put obtenir que cette réponse désespérante : « Les Suédois sont I soldats en hiver comme en été ; en * tout cas les Impériaux sont maîtres de a se reposer; quant à nous, nous ne a resterons pas oisifs. »
2. On trouva surprenant que Loui s XI V eût fait la conquête delà Franche-Comté pendant Thiver de 1668. Les Espagnols étaient persuadés que la saison suspendrait les hostilités.
3* Tranchée, en termes de guerre.
c’est un fossé qu’on creuse pour se mettre à couvert du feu en approchant d’une place qu’on assiège , et dont les terres, jetées du côté de la place, forment un parapet. Académie,
4. Il appartenait à l’illustre maison de Croy , que l’on fait descendre du roi de Hongrie, André III, et qui a pris son nom du village de Croy (Somme), que Henri IV érigea en duché pour Charles de Croy. Elle a fourni des évêques, des cardinaux, un maréchal de France, des maréchaux de l’Empire, etc. Charles- Eugène de Croy appartenait à la brandie de Croy et du Saint-Empire; il mourut prisonnier des Suédois, en Livonie (1702).
5. En possession de. — Comme plus haut ; laquelle avait le droit, le privilège, l’habitude....
LIVRP] SECOND.
pour avoir des flottes, fût lieutenant à Narva pour enseigner à sa nation l’art de la guerre.
Les Russes sont robustes, infatigables, peut-être aussi courageux que les Suédois; mais c’est au temps à aguerrir les troupes, et à la discipline à les rendre invincibles. Les seuls régiments dont on pût espérer quelque chose étaient commandés par des officiers allemands, mais ils étaient en petit nombre. Le reste était des barbares arrachés à leurs forêts, couverts de peaux de bêtes sauvages, les uns armés de flèches, les autres de massues ; peu avaient des fusils; aucun n’avait vu un siège régulier: il n’y avait pas un bon canonnier dans toute l’armée. Cent cinquante canons, qui auraient dû réduire la petite ville de Narva en cendres, y avaient à peine fait brèche, tandis que l’artillerie de la ville renversait à tout moment des rangs entiers dans les tranchées. Narva était presque sans fortifications : le baron de Horn qui y commandait, n’avait pas mille hommes de troupes réglées; cependant cette armée innombrable n’avait pu la réduire en six semaines:
On était déjà au 15 de novembre^, quand le czar apprit que le roi de Suède, ayant traversé la mer avec deux cents vaisseaux de transport, marchait pour secourir Narva. Les Suédois n’étaient que vingt mille. Le czar n’avait que la supériorité du nombre. Loin donc de mépriser son ennemi, il employa tout ce qu’il avait d’art pour l’accabler. Non content de quatre-vingt mille hommes, il se prépara à lui opposer encore une autre armée, et à l’arrêteràcliaque pas. Il avait déjà mandé près de trente mille hommes qui s’avançaient de Pleskow^ à grandes journées. Il fit alors une démarche qui l’eût rendu méprisable, si un lé-
1. Il était d’une famille qui avait fourni à la Suède beaucoup de grands généraux.
2. On Était au 15 de novembre. — Voltaire écrit indifféremment 15 de novembre ou 15 novembre; la première construction est plus raisonnable, puisque 15 est pour quinzième, et que l’on dit toujours le quinzième jour de....
Mais si l’on consulte l’usage, on dira toujours, comme écrivaient Racine et la plupart des bons auteurs, le trois mars, le quinze novembre.
3. PsKOF, que les Français nomment Pleskof, est située au confluent de la Pskova et de la Velikaïa, qui se jette dans le lac Peypous; sa fondation remonte à Olga, veuve du grand prince Igor; jusqu en 1509, elle formait une sorte de république indépendante, sœur cadette de Novogorod, comme on l’appelait, et unie aux villes hanséatiques ; son commerce était florissant ; elle est bien déchue; 10,000 hab.; c’est le cheflieu du gouvernement de Pskof, l’un de ceux de la Grande-Russie.
gislateur qui a fait de si grandes choses pouvait Tôtre. Il quitta son camp, ou sa présence était nécessaire, pour aller chercher ce nouveau corps de troupes, qui pouvait très-bien arriver sans lui, et sembla, par cette démarche, craindre de combattre dans un camp retranché'un jeune princesans expérience, qui pouvait venir TattaquerL Quoi quhlensoit, il voulait enfermer Charles XII entre deux armées. Ce n’était pas tout : trente mille hommes, détachés du camp devant Narva, étaient postés à une lieue de cette ville, sur le chemin du roi de Suède; vingt mille strélitz^ étaient plus loin sur le meme chemin; cinq mille autres faisaient une garde avancée. Il fallait passer sur le ventre^ à toutes ces troupes, avant que d’arriver devant le camp, qui était muni d’un rempart et d’un double fossé. Le roi de Suède avait débarqué à Pernaw^ dans le golfe de Riga, avec environ seize mille hommes d’infanterie, et un peu plus de quatre mille chevaux. De Pernaw il avait précipité sa marche jusqu’à Revel^, suivi do toute sa cavalerie, et seulement de quatre mille fantassins . Il marchait toujours en avant, sans attendre le resle de ses troupes. Il se trouva bientôt avec ses huit mille hommes seulement devant les premiers postes des ennemis. Il ne balança pas à les attaquer tous les uns après les autres, sans leur donner le temps d’apprendre à quel petit nombre ils avaient affaire. Les Moscovites, voyant arriver les Suédois à eux, crurent avoir toute, une armée à combattre. La garde avancée de cinq mille hommes, qui
1. Voltaire, dans son Histoire de Russie^ dit que Pierre, comptant sur la prise de la \ille, était allé à Novogorod, avec son favori Menzikolî, et qu’il voulait se concerter avec le roi de Pologne; mais ses explications sont peu satisfaisantes, et assez embarrassées, comme sa narration, où la triple répétition du moi pouvait ne produit pas un heureux effet.
2. Vingt mille etrélitz. — N’y a-til pas là quelque contradiction avec ce qui est écrit plus haut ? Les strélitz cassés ou dispersés, en 1698, étaient-ils encore à Narva au nombre de 25,000 ?