‹ Histoire de Charles XII, roi de SudeChapitre 52 sur 285 · Î.IVRE SECOND · texte numérisé non relu

Î.IVRE SECOND

deur, lui dit-il en latin (car il ne voulait jamais parler français), vous n’avez rien à démêler avec les Danois : vous n’irez pas plus loin, s’il vous plaît. — Sire, lui répondit le comte de Guiscard ^ en français, le roi mon maître m’a ordonné de résider auprès de Votre Majesté ; je me flatte que vous ne me chasserez pas aujourd’hui de voire cour, qui n’a jamais été si brillante. » En disant ces paroles, il donna la main au roi, qui sauta dans la chaloupe où le comte de Piper et l’ambassadeur entrèrent. On s’avançait sous les coups de canon des vaisseaux qui favorisaient la descente. Les bateaux de débarquement n’étaientencore qu’à trois cents pas du rivage. Charles XIi, impatient de ne pas aborder assez près ni assez tôt, se jette de sa chaloupe dans la mer, l’épée à la main, ayant de l’eau par delà la ceinture : ses ministres, l’ambassadeur de France, les officiers, les soldats, suivent aussitôt son exemple, et marchent au rivage, malgré une grêle de moLisquetades Leroi, qui n’avait jamais entendu de sa vie de mousqueterie chargée à balle, demanda au major général Stuart, qui se trouva auprès de lui, ce que c’était que ce petit sifflement qu’il entendait à ses oreilles. « C’est le bruit que font les balles de fusil qu’on vous tire, » lui dit le major. « Bon, dit le roi, ce sera là dorénavant ^ ma musique. » Dans le même moment le major, qui expliquait le bruit des mousquelades, en reçut une dans l’épaule, et un lieutenant tomba mort à l’autre côté du roi.

Il est ordinaire à des troupes attaquées dans leurs retranchements d’êtrebattues, parce que ceux qui attaquent ont toujours une impétuosité que ne peuvent avoir ceux qui se défendent, et qu'attendre les ennemis dans ses lignes c’est souvent un aveu de sa faiblesse et de leur su-

1. Le comte de Guiscard avait succédé au comte d’Avaux ; lui-même fut remplacé par M. de Bonac ; il avait eu le tort de faire quelques remontrances à Charles XII, qui se plaignit de lui, et obtint son rappel.

2. Mousquetades. — Coups de mousquet. Mousqueterie, décharge de plusieurs mousquets, de plusieurs fusils tirés en même temps. Mousquetade, dit l’Académie, est un mot qui a vieilli, et

qui devait vieillir, depuis que le fusil a remplacé le mousquet.

3. Dorénavant. — Ce mot a été singulièrement formé : de cette heure [hac hora) en avant. On voit déjà, dans le fameux serment de Strasbourg, le plus ancien monument de la langue française (842', dist di en avant y de ce jour en avant.

4. Lignes. — Ce mot , en termes de fortiO cation, signifie retranchement, et s'emploie ordinairement au pluriel.

périorité La cavalerie danoise et les milices s’enfuirent après une faible résistance. Le roi, maître de leurs retranchements, se jeta à genoux pour remercier Dieu du premier succès de ses armes. Il fit sur-le-champ élever des redoutes vers la ville, et marqua lui-même un campement 2. En même temps il renvoya ses vaisseaux en Scanie, partie de la Suède voisine de Copenhague, pour chercher neuf mille.hommes de renfort. Tout conspirait à servir la vivacité de Charles. Les neuf mille hommes étaient sur le rivage, prêts h s’embarquer, et dès le lendemain un vent favorable les lui amena.

Tout cela s’était fait à la vue de la flotte danoise, qui n’avait osé s’avancer. Copenhague, intimidée, envoya aussitôt des députés au roi pour le supplier de ne point bombarder la ville. 11 les reçut à cheval, à la tête de son régiment des gardes : les députés se mirent à genoux devant lui; il fît payer à la ville quatre cent mille rixdales avec ordre de faire voiturer au camp toutes sortes de provisions, qu’il promit de faire payer fidèlement. On lui apporta des vivres, parce qu’il fallait obéir ; mais on ne s’attendait guère que des vainqueurs daignassent payer; ceux qui les apportèrent furent bien étonnés d’être payés généreusement et sans délai par les moindres soldats de l’armée. Il régnait depuis longtemps dans les troupes suédoises une discipline qui n’avait pas peu contribué à leurs victoires : le jeune roi en augmenta encore la sévérité. Un soldat n’eût pas osé refuser le paiement de ce qu’il achetait, encore moins aller en maraude ^ pas même sortir du camp. Il voulut de plus que, dans une victoire, ses troupes ne dépouillassent les morts qu’après en avoir

1. « Une rivière ni une ligne quelconque ne peuvent se défendre qu’en ayant des points offensifs; car, quand on n’a fait que se défendre, on a couru des chances sans rien obtenir. Mais, lorsqu’on peut combiner la défense avec un mouvement offensif, on fait courir à l’ennemi plus de chances qu’il n’en fait courir au corps attaqué. » Lettre de Napoléon !««• à Bernadotte.

2. Marquer un campement, c’est désigner, déterminer un endroit où l’on

doit camper. L’Académie dit que campement a vieilli, excepté dans les locutions : matériel de campement, effets de campement.

3. Rixdales. — Monnaie d’argent , dit Voltaire, frappée en Allemagne, et valant un écu ou trois livres; le rixda- 1er ou écu danois vaut maintenant 2 francs 80 cent.

4. Aller en maraude, ou a la maraude, c’est piller dans les environs du camp, en s’éloignant de l’armée.

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eu la permission ; et il parvint aisément à faire observer celte loi. On faisait toujours dans son camp la prière deux fois par jour, à sept heures du matin, et à quatre heures du soir : il ne manqua jamais d’y assister, et de donner à ses soldats l’exemple de la pieté, qui fait toujours impression sur les hommes quand ils n’y soupçonnent pas de l’hypocrisie. Son camp, mieux policé^ que Copenhague, eut tout en abondance ; les paysans aimaient mieux vendre leurs denrées aux Suédois, leurs ennemis, qu’aux Danois, qui ne les payaient pas si bien. Les bourgeois de la ville furent même obligés de venir plus d’une fois chercher au camp du roi de Suède des provisions qui manquaient dans leurs marchés.

Le roi de Danemark était alors dans le Holstein, où il semblait ne s’être rendu que pour lever le siège deTonningue. Il voyait la mer Baltique couverte de vaisseaux ennemis, un jeune conquérant déjà maître de la Séeland, et prêt à 2 s’emparer delà capitale. 11 fit publier dans ses États que ceux qui prendraient les armes contre les Suédois auraient leur liberté. Cette déclaration était d’un grand poids dans un pays autrefois libre, où tous les paysans, et même beaucoup de bourgeois, sont esclaves aujourd’hui^. Charles fit dire au roi de Danemark qu’il ne faisait la guerre que pour l’obliger à faire la paix; qu’il n’avait qu’à se résoudre à rendre justice au duc de Holstein, ou à voir Copenhague détruite, et son royaume mis à feu et à sang. Le Danois était trop heureux d’avoir affaire à un vainqueur qui se piquait de justice. On assembla un congrès dans la ville de Travendal^, sur les frontières du Holstein. læroi de Suède ne souffrit pas que l’art des ministres traînât les négociations en longueur: il voulut que le traité s’achevât aussi rapidement qu’il était descendu en Séeland. Effectivement il fut conclu le 5 d’au-

1. Mieux policé. — C’est-à-dire où la police était plus sévère et mieux exercée.

2. Prêt a. — C’est-à-dire disposé à , ayant fait ses dispositions pourj dans le sens de sur le point de s’emparer, il faudrait près de.

3. Le servage n’a été aboli en Danemark qu’à la fin du xviii® siècle, par les eftbrts du ministre André Bernstorf, en 1788.

4. Travendal, château du Holstein, à 25 kil. de Lubeck, près de la rive gauche de la Trave,

gusle à l’avantage du duc de Holstein, qui fut indemnisé de tous les frais de la guerre, et délivré d’oppression. Le roi de Suède ne voulut rien pour lui-même, satisfait d’avoir secouru son allié et humilié son ennemi. Ainsi Charles XII, à dix-huit ans, commença et finit cette guerre en moins de six semaines 2.

Précisément dans le même temps, le roi de Pologne investissait la ville de Riga^, capitale de la Livonie, et le czar s’avançait du côté de l’orient, à la tête de près de ccrt mille hommes. Riga était défendue par le vieux comte Dahlberg, général suédois, qui, à l’âge de quatre-vingts ans, joignait le feu d’un jeune homme à l’expérience de soixante campagnes. Le comte Flemming^, depuis ministre de Pologne, grand homme de guerre et de cabinet, et le Livonien Patkul, pressaient tous deux le siège sous les yeux du roi; mais, malgré plusieurs avantages que les assiégeants avaient remportés, l’expérience du vieux comte Dahlberg rendait inutiles leurs efforts, et le roi de Pologne désespérait de prendre la ville. Il saisit enfin une occasion honorable de lever le siège. Riga était pleine de marchandises appartenantes^ aux Hollandais. Les états généraux ordonnèrent à leur ambassadeur auprès du roi

1. Le b d’auguste. — Voltaire voulait, on le sait, introduire des réformes dans l’orthographe ; « l’orthographe de

> la plupart des livres français est ridi-

> cule, » dit-il quelque part. Plus d’une fois, dans le Siècle de Louis A'/F, il écrit : « Auguste, que nous appelons si U improprement août. » — Dans un autre endroit, il fait cette réflexion générale : B Quand nous commençâmes à parler la langue des Romains, nos vainqueurs, nous la corompîmes. D’augiistus nous fîmes aoust, août ; de pavo, paon ; de junius, juin ; d’unctus, oint. C’est une propriété des barbares d’abréger tous les mots. » Malgré son ardeur et son esprit, Voltaire n’a pas toujours réussi, et l’usage plus fort que lui a prévalu pour le mot août, par exemple.

2. Le traité changeait presque en souveraineté la dépendance féodale du duc de Holstein; il fut signé le 5 août, ou, suivant d’autresj le 18 août; il y avait donc au moins trois mois que Charles avait quitté Stockholm (8 mai, — 5 ou i8 août).

3. Riga, chef-lieu du gouvernement de Livonie, sur la rive droite de la Dwina, à 15 kil. de son embouchure dans le golfe de Livonie : c’est le second ou troisième port de la Russie ; tout y est admirablement disposé pour l’embarquement et le débarquement des marchandises. Elle doit son origine à une colonie de Brême, vers le xii« siècle ; elle arrêta les Français en 1812, quoique ses fortifications ne soient pas excellentes ; 60,000 hab.

4. Flemming ( Jacques - Henri , comte de) , né en 1667 , mort en 1728, feldmaréchal et premier ministre d’Auguste, contribua beaucoup à lui assurer la couronne de Pologne.

5. Appartenantes aux Hollandais. — On a dans plusieurs éditions mis appartenant ; mais c’est à tort ; Voltaire emploie l’adjectif verbal, pour indiquer un état permanent ; c est ainsi que l’Académie autorise a écrire : Les biens appartenants à un tel. — Une maison lui appartenante.

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