LIVRE SEGOiND
gardait, entre les rochers, un poste où cent hommes résolus pouvaient arrêter une armée entière, s’enfuit h la première approche des Suédois. Les vingt mille hommes quiétaientderrière,voyantfuir leurs compagnons, prirent l’épouvante, et allèrent porter le désordre dans le camp. Tous les postes furent emportés en deux jours et ce qui, en d’autres occasions, eût été compté pour trois victoires 2, ne retarda pas d’une heure la marche du roi. Il parut donc enfin, avec ses huit mille hommes fatigués d’une si longue marche, devant un camp de quatre-vingt mille Russes, bordé de cent cinquante canons. A peine ses troupes eurent-elles pris quelque repos, que, sans délibérer, il donna ses ordres pour l’atlaque
Le signal était deux fusées, et le mot, en allemand. Avec Vaide de Dieu, Un officier général lui ayant représenté la grandeur du péril: « Quoi! vous doutez, dit-il, qu’avec mes huit mille braves Suédois je ne passe sur le corps à quatre-vingt mille Moscovites? » Un moment après, craignant qu’il n’y eût un peu de fanfaronnade dans ces paroles, il courut lui-meme après cet officier: (( N’êtes-vous donc pas de mon avis ? lui dit- il; n’ai-je pas deux avantages sur les ennemis? l’un, que leur cavalerie ne pourra leur servir; et l’autre, que le lieu étant resserré, leur grand nombre ne fera que les incommoder; et ainsi je serai réellement plus fort qu’eux. )> L’officier n’eut garde d’être d’un autre avis, et on marcha aux Moscovites, à midi, le 30 novembre 1700.
Dès que le canon des Suédois eut fait brèche aux retranchements, ils s’avancèrent la baïonnette au bout du fusil, ayantau dos une neige furieuse qui donnait au visage des ennemis. Les Russes se firent tuer pendant une demi-
1, Le 28 et le 29 noyembre 1700.
2. Trois victoires. — Voltaire n’a parlé que de deux combats contre les cinq mille hommes , puis contre les vingt mille qui étaient derrière; mais en disant que tous les postes furent enlevés en deux jours, il donne à entendre que les trente mille hommes, postés à une lieue de Narva , furent entraînés dans la fuite générale. Il y a eu beau-
coup de discussions sur le nombre des Russes, qui combattaient à Narva ; et la plupart s’accordent à penser qu’ils étaient de 60 à 80,000 hommes.
3. Charles, dit Geyer, fut sourd à toutes les représentations qu’on lui fit sur la supériorité des forces de rcimemi, et sur la nécessité d’attendre des secours : «Dieu soutiendra la justice de notre » cause^ » fut sa seule réponse.
heure sans quitter le revers des fossés. Le roi altaquait à la droite du camp où était le quartier ^ du czar; il espérait le rencontrer, ne sachant pas que l’empereur luimême avait été chercher ^ ces quarante mille hommes ^ qui devaient arriver dans peu. Aux premières décharges de la mouscjueterie ennemie, le roi reçut une balle à la gorge; mais c’était une balle morte qui s’arrêta dans les plis de sa cravate noire, et qui ne lui ht aucun mal. Son cheval fut tué sous lui. M. de Sparrem’a dit que le roi sauta légèrement sur un autre cheval, en disant: « Ces gens-ci me font faire mes exercices, » et continua de combattre et de donner les ordres avec la même présence d’esprit. Après trois heures de combat, les retranchements furent forcés de tous côtés. Le roi poursuivit la droite des ennemis jusqu’à la rivière de Narva avec son aile gauche, si Ton peut appeler de ce nom environ quatre mille hommes qui en poursuivaient près de quarante mille. Le pont rompit sous les fuyards ; la rivière fut en un moment couverte de morts. Les autres, désespérés, retournèrent à leur camp sans savoir où ils allaient : ils trouvèrent quelques baraques derrière lesquelles ils se mirent ^ ; là, ils se défendirent encore, parce qu’ils ne pouvaient pas se sauver; mais enfin leurs généraux Dolgorowki Golow-