LIVRE SECOND
cardinal-primat. Cet homme prétendait peut-être garder jusqu’au boutla décencede son caractère^, et chasser sou roi avec des dehors respectueux; il lui fit entendre que le roi de Suède paraissait disposé à un accommodement raisonnable, et demanda humblement lapermission d’aller le trouver. Le roi Auguste accorda ce qu’il ne pouvait refuser, c’est-à-dire la liberté de lui nuire.
Le cardinal-primat courut incontinent voir le roi de Suède, auquel il n’avait point encore osé se présenter. Il vit ce prince à Praag près de Varsovie, mais sans les cérémonies dont on avait usé avec les ambassadeurs de la république. 11 trouva ce conquérant vêtu d’un habit de gros drap bleu, avec des boutons de cuivre doré, de grosses bottes, des gants de buffle qui lui venaient jusqu’au coude, dans une chambre sans tapisserie, où étaient le duc de Holstein son beau-frère, le comte Piper son premier ministre, et plusieurs officiers généraux. Le roi avança quelques pas au-devant du cardinal ; ils eurent ensemble debout une conférence d’un quart d’heure, que Charles finit en disant tout haut : « Je ne donnerai point la paix aux Polonais qu’ils n’aient élu un autre roi. » Le cardinal, qui s’attendait à cette déclaration, la fit savoir aussitôt à tous les palatinats, les assurant de l’extrême déplaisir qu’il disait en avoir, et en même temps de la nécessité où l’on était de complaire au vainqueur.
A cette nouvelle, le roi de Pologne vit bien qu’il fallait perdre ou conserver son trône par une bataille. Il épuisa ses ressources pour cette grande décision. Toutes ses troupes saxonnes étaient arrivées des frontières de Saxe; la noblesse du palatinat de Cracovie, où il était encore, venait en foule lui offrir ses services. Il encourageait luimême chacun de ses gentilshommes à se souvenir de de leurs serments; ils lui promirent de verser pour lui
1. décence de son CARACTÈRE, c’est-àdire, comme Voltaire l'explique d’ail leurs, les dehors respectueux, qui convenaient au caractère dont il était revêtu, à la dignité qui le distinguait.