‹ Histoire de Charles XIIChapitre 12 sur 16 · HIST »I CHARLES III, T. IW · texte numérisé non relu

HIST »I CHARLES III, T. IW

» Ce que faisant, comme vous lui recommanderez bien expressément de faire, il recevra tous les honneurs et les égards dus à Sa Majesté de la part des polonais, ce dont nous ont fait assurer les ambassadeurs du roi Auguste et de la république, en s’offrant même à cette condition, aussi bien que quelques autres nobles Polonais, si nous le requérons, pour otages et sûreté de son passage.

* Lorsque le temps dont vous serez convenu avec le très noble Delvet Cherai pour la marche sera venu, vous vous mettrez à la tête de vos braves soldats, entre lesquels seront les Tartares, ayant à leur tête le han, et vous conduirez le roi de Suède avec ses gens.

» Qu’ainsi il plaise au seul Dieu tout puissant de diriger vos pas et les leurs ! Le pacha d’Aulos restera à Bender, pour le garder en votre absence, avec un corps de spahis et un autre de janissaires; et, en suivant nos ordres et nos intentions impériales en tous ces points et articles, vous vous rendrez dignes de la continuation de notre faveur impériale, aussi bien que des louanges et des récompenses dues à tous ceux qui les observent.

» Fait à notre résidence impériale de Constantinople, le 2 de la lune de cheval, 1214 de l’hégire. *

Pendant qu’on attendait cette réponse du Slrand Seigneur, le roi écrivit à la Porte pour se plaindre de la trahison dont il soupçon-

naît le khan des Tartares ; mais les passages étaient bien gardés; de plus, le ministère lui était contraire; les lettres ne parvinrent point au sultan ; le vizir empêcha même M. Désaleurs de venir à Andrinople, où était la Porte, de peur que ce ministre, qui agissait pour le roi de Suède, ne voulût déranger le dessein qu’on avait de le faire partir.

Charles, indigné de se voir en quelque sorte chassé des terres du Grand Seigneur, se détermina à ne point partir du tout.

Il pouvait demander à s’en retourner par les terres d’Allemagne ou s’embarquer sur la mer Noire, pour se rendre à Marseille par la Méditerranée; mais il aima mieux ne demander rien et attendre les événements.

Quand les douze cents bourses furent arrivées , son trésorier Grothusen, qui avait appris la langue turque dans ce long séjour, alla voir le pacha sans interprète, dans le dessein de tirer de lui les douze cents bourses, et de former ensuite à la Porte quelque intrigue nouvelle, toujours sur cette fausse supposition que le parti suédois armerait enfin Tempire ottoman contre le czar.

Grothusen dit au pacha que le roi ne pouvait avoir ses équipages prêts sans argent : « Mais, dit le pacha, c’est nous qui ferons tous les frais de votre départ; votre maître n’a rien à dépenser tant qu’il sera sous la protection du mien. *

Grothusen répliqua qu’il y avait tant de dif« férence entre les équipages turcs et ceux des Francs, qu’il fallait avoir recours aux artisans suédois et polonais qui étaient à Varnitza.

Il l’assura que son maître était disposé a partir, et que cet argent faciliterait et avancerait son départ. Le pacha, trop confiant, donna les douze cents bourses. Il vint quelques jours après demander au roi, d’une manière très respectueuse, les ordres pour le départ.

Sa surprise fut extrême quand le roi lui dit qu’il n’était pas prêt à partir, et qu’il lui fallait encore mille bourses. Le pacha, confondu à cette réponse, fut quelque temps sans pouvoir parler; il se retira vers une fenêtre, où on le vit verser quelques larmes. Ensuite, s’adressant au roi : Il m’en coûtera la tête, dit-il, pour avoir obligé Ta Majesté; j’ai donné les douze cents bourses malgré l’ordre exprès de mon souverain. » Ayant dit ces paroles , il s’en retourna plein de tristesse.

Le roi l’arrêta et lui dit qu’il l’excuserait auprès du sultan : « Ah ! repartit le Turc en s’en allant, mon maître ne sait point excuser îes fautes, il ne sait que les punir. »

Ismaël-Pacha alla apprendre cette nouvelle au khan des Tartares, lequel ayant reçu le même ordre que le pacha de ne point souffrir que les douze cents bourses fussent données avant le départ du roi. et ayant consenti qu’on

délivrât eet argent, appréhendait aussi bien que le pacha l’indignation du Grand Seigneur. Ils écrivirent tous deux à la Porte pour se justifier; ils protestèrent qu’ils n’avaient donné les douze cents bourses que sur les promesses positives d’un ministre du roi de partir sam délai , et ils supplièrent Sa Hautesse que le refus du roi ne fût point attribué à leur désobéissance.

Charles, persistant toujours dans l’idée que le khan et le pacha voulaient le livrer à ses ennemis, ordonna à M. Funk , alors son envoyé auprès du Grand Seigneur, de porter contre eux ses plaintes, et de demander encore mille bourses. Son extrême générosité et le peu de cas qu’il faisait de l’argent l’empêchaient de sentir qu’il y avait de l’avilissement dans cette proposition ; il ne la faisait que pour s’attirer un refus , et pour avoir un nouveau prétexte de ne point partir; mais c’était être réduit à d’étranges extrémités que d’avoir besoin de pareils artifices. Savari, son interprète, homme adroit et entreprenant, porte sa lettre à Andrinople , malgré la sévérité avec laquelle le grand vizir faisait garder les passages.

Funk fut obligé d’aller faire cette demande dangereuse. Pour toute réponse, on le fit mettre en prison. Le sultan, indigné, fit assembler un divan extraordinaire , et y parla luimême, ce qu’il ne fait que très rarement. Tel

fut son discours, selon la traduction qu’on en fit alors :

« Je n’ai presque connu le roi de Suède que par la défaite de Pultava et par la prière qu’il m’a faite de lui accorder un asile dans mon empire; je n’ai, je crois, nul besoin de lui, et n’ai sujet ni de Faimer ni de le craindre: cependant, sans consulter d’autres motifs que l’hospitalité d’un musulman et ma générosité, qui répand la rosée de ses faveurs sur les grands comme sur les petits, sur les étrangers comme sur mes sujets, je l’ai reçu et secouru de tout, lui, ses ministres, ses officiers, ses soldats, et n’ai cessé pendant trois ans et demi de l’accabler de présents.

» Je lui ai accordé une escorte considérable pour le conduire dans ses Etats. Il a demandé mille bourses pour payer quelques frais, quoique je les fasse tous; au lieu de mille, j’en ai accordé douze cents. Après les avoir tirées de la main du séraskier de Bender, il en demande encore mille autres, et ne veut point partir, sous prétexte que l’escorte est trop petite, au lieu qu’elle n’est que trop grande pour passer par un pays ami.

» Je demande donc si c’est violer les lois de Tkospitalité que de renvoyer ce prince , et si les puissances étrangères doivent m’accuser de violence et d’injustice en cas qu’on soit réduit à le faire partir par force. *

Tout le divan répondit que 18 Grand Sei-

gneur agissait avec justice. Le muphti déclara que l’hospitaiîté n’est point de commande aux musulmans envers les infidèles, encore moins envers les ingrats, et il donna son tetfa, espèce de mandement qui accompagne presque toujours les ordres importants du Grand Seigneur; ces fetfa sont révérés comme des oracles, quoique ceux dont ils émanent soient des esclaves du sultan comme les autres.

L’ordre et le fetfa furent portés a Bender par le bouyouk-imraour , grand maître des écuries, et un chiaoux-pacha, premier huissier. Le pacha de Bender reçut l’ordre chez le khan des Tartares; aussitôt il alla â Varnitf demander si le roi voulait partir comme anL ou le réduire à exécuter les ordres du sul tan.

Charles XII, menacé, n’était pas maître de sa colère : « Obéis à ton maître si tu l’oses, lui dit-il, et sors de ma présence. * Le pacha, indigné, s’en retourna au grand galop, contre l’usage ordinaire des Turcs. En s’en retournant, il rencontra Fabrice, et lui cria, toujours en courant : « Le roi ne veut point écouter la raison ; tu vas voir des choses bien étranges » Le jour même, il retrancha les vivres au roi et lui ôta sa garde de janissaires; il fit dire aux Polonais et aux Cosaques qui étaient à Varnitza aue, s’ils voulaient avoir des vivres, il fallait quitter le camp du roi de Suède et venir se mettre dans la ville de Ben-

de? sous la protection de la ^ Porte. Tous obéirent, et laissèrent le roi réduit aux officiers de sa maison et à trois cents soldats suédois contre vingt mille Tartares et six mille Turcs.

Il n’y avait plus de provisions dans le camp pour les hommes ni pour les chevaux. Le roi ordonna qu’on tuât hors du camp, à coups de fusil, vingt de ces beaux chevaux arabes que le Grand Seigneur lui avait envoyés, en disant : « Je ne veux ni de leurs provisions ni de leurs chevaux. » Ce fut un régal pour les troupes tartares, qui, comme on sait, trouvent la chair de cheval délicieuse. Cependant les Turcs et les Tartares investirent de tous côtés le petit camp du roi.

Ce prince, sans s’étonner, fit faire des retranchements réguliers par ses trois cents Suédois : il y travailla lui-même; son trésorier, ses secrétaires, les valets de chambre, tous ses domestiques, aidaient à l'ouvrage : les uns. barricadaient les fenêtres, les autres enfonçaient des solives derrière les portes en forme d’arcs-boutants.

Quand on eut bien barricadé la maison, et que le roi eut fait le tour de ses prétendus retranchements, il se mit à jouer aux échecs tranquillement avec son favori Grothusen, comme si tout eût été dans une sécurité profonde. Heureusement, Fabrice, l’envoyé de Holstein, ne s'était point logé à Yarnitza, mais

dans un petit village entre Varnîtza et Bender, où demeurait aussi M. Jeffrey s, envoyé d’Angleterre auprès du roi de Suède. Ces deux ministres, voyant l’orage prêt à éclater, prirent sur eux de se rendre médiateurs entre les Turcs et le roi. Le khan, et surtout le pacha de Bender, qui n’avait nulle envie de faire violence à ce monarque, reçurent avec empressement les offres de ces deux ministres ; ils eurent ensemble à Bender deux conférences , où assistèrent cet huissier du sérail et le grand maître des écuries, qui avaient apporté l’ordre du sultan et le fetfa du muphti.

M. Fabrice leur avoua que Sa Majesté suédoise avait de justes raisons de croire qu’on voulait le livrer à ses ennemis en Pologne. Le khan , le pacha et les autres jurèrent sur leurs têtes, prirent Dieu à témoin qu’ils détestaient une si horrible perfidie, qu’ils verseraient tout leur sang plutôt que de souffrir qu’on manquât seulement de respect au roi en Pologne; ils dirent qu’ils avaient entre leurs mains les ambassadeurs russes et polonais, dont la vie leur répondait du moindre affront qu’on oserait faire au roi de Suède : enfin, ils se plaignirent amèrement des soupçons outrageants que le roi concevait sur des personnes qui l’avaient si bien reçu et si bien traité. Quoique les serments ne soient souvent que le langage de la perfidie, Fabrice se laissa persuader; il crut voir dans leurs protesta-

tiens cet atr de vérité que le mensonge n’imite jamais qu’imparfaitement ; il savait bien qu’il y avait eu une secrète correspondance entre le khan tartare et le roi Auguste ; mai» il demeura convaincu qu'il ne s’était agi, dans leur négociation, que de faire sortir Charles XII des terres du Grand Seigneur. Soit que Fabrice se trompât ou non, il les assura qu’il représenteiait au roi l’injustice de ses défiances. « Mais prétendez- vous le forcer à partir ? ajouta-t-il. — Oui, dit le pacha, tel est l’ordre de notre maître. » Alors, il les pria encore une fois de bien considérer si cet ordre était de verser le sang d’une tête couronnée. « Oui, répliqua le khan en colère, si cette tête couronnée désobéit au Grand Seigneur dans son empire. »

Cependant tout étant prêt pour l’assaut, la mort de Charles XII paraissait inévitable ; et l'ordre du sultan n’étant pas positivement de le tuer en cas de résistance, le pacha engagea le khan à souffrir qu’on envoyât dans le moment un exprès à Andrinople , où était alors le Grand Seigneur, pour avoir les derniers ordres de Sa Hautesse.

M. Jeffreys et M. Fabrice ayant obtenu ce peu de relâche , courent en avertir le roi : ils arrivent avec l’empressement de gens qui apportaient une nouvelle heureuse ; mais ils furent très froidement reçus : il les appela médiateurs volontaires, persista à soutenir que

Tordre du sultan et le fetfa dumuphti étaient forgés , puisqu’on venait d’envoyer demander de nouveaux ordres à la Porte.

Le ministre anglais se retira, bien résolu de ne plus se mêler des affaires d’un prince si inflexible. M. Fabrice, aimé du roi, et plus accoutumé à son humeur que le ministre anglais, resta avec lui pour le conjurer de ne pas hasarder une vie si précieuse dans une occasion si inutile.

Le roi, pour toute réponse, lui fit voir ses retranchements et le pria d’employer sa médiation seulement pour lui faire avoir des vivres. On obtint aisément des Turcs de laisser passer des provisions dans le camp du roi, en attendant que le courrier fût revenu d’Andrinople ; le khan même avait défendu à ses Tartares, impatients de pillage, de rien attenter contre les Suédois jusqu’à nouvel ordre ; de sorte que Charles XII sortait quelquefois de son camp avec quarante chevaux et courait au milieu des troupes tartares qui lui laissaient respectueusement le passage libre ; il marchait même droit à leurs rangs, et ils s’ouvraient plutôt que de résister.

Enfin, Tordre du Grand Seigneur étant venu de passer au fil de l’épée tous les Suédois qui feraient la moindre résistance et de ne pas épargner la vie du roi, le pacha eut la complaisance de montrer cet ordre à M. Fabrice, afin qu’il fît un dernier effort sur l’esprit cU

Charles. Fabrice vint faire aussitôt ce triste rapport. « Avez-vous vu l’ordre dont vous parlez? dit le roi. — Oui répondit Fabrice. — Eh bien, dites-leur de ma part que c’est un second ordre qu’ils ont supposé, et que je ne veux point partir. » Fabrice se jeta à ses pieds, se mit en colère, lui reprocha son opiniâtreté ; tout fut inutile. « Retournez à vos Turcs, lui dit le roi en souriant ; s’ils m’attaquent, je saurai bien me défendre. »

Les chapelains du roi se mirent aussi à genoux devant lui, le conjurant de ne pas exposer à un massacre certain les malheureux restes de Pultava, et surtout sa personne sacrée ; l’assurant de plus que cette résistance était injuste, qu’il violait les droits de l’hospitalité en s’opiniâtrant à rester par force chez des étrangers qui l’avaient si longtemps et si généreusement secouru. Le roi, qui ne s’était point fâché contre Fabrice, se mit en colère contre ses prêtres, et leur dit qu’il les avait pris pour faire des prières et non pour lui dire leurs avis.

Le général Hord et le général Dardoff, dont le sentiment avait toujours été de ne pas tenter un combat dont la suite ne pouvait être que funeste, montrèrent au roi leurs estomacs couverts de blessures reçues à son service ; et l’assurant qu’ils étaient prêts à mourir pour lui, ils le supplièrent que ce fût au moins dams une occasion plus nécessaire. « Je sais

par vos blessures et par les miennes, leur dît Charles XII, que nous avons vaillamment combattu ensemble ; vous avez fait votre devoir jusqu’à présent, faites-le encore aujourd’hui.» Il n’y eut plus alors qu’à obéir ; chacun eut honte de ne pas chercher à mourir avec le roi. Ce prince, préparé à l’assaut, se flattait en secret du plaisir et de l’honneur de soutenir avec trois cents Suédois les efforts de toute une armée. Il plaça chacun à son poste : son chancelier Mullern, le secrétaire Empreus et les clercs devaient défendre la maison de la chancellerie; le baron Fief, à la tête des officders de la bouche, était à un autre poste; les palefreniers, les cuisiniers, avaient un autre endroit à garder, car, avec lui, tout était soldat; il courait à cheval de ses retranchements à sa maison, promettant des récompenses à tout le monde, créant des officiers, et assurant de faire capitaines les moindres valets qui combattraient avec courage.

On ne fut pas longtemps sans voir l’armée des Turcs et des Tartares qui venaient attaquer le petit retranchement avec dix pièces de canon et de mortiers; les queues de cheval flottaient en l’air, les clairons sonnaient, les cris de Allah , Allah! se faisaient entendre de tous côtés.

Le baron de Grothusen remarqua que les Turcs ne mêlaient dans leurs cris aucune injure contre le roi, et qu’ils l’appelaient seule-

ment demirbash , tête de fer. Aussitôt il prend le parti de sortir seul, sans armes, des retranchements : il s’avança dans les rangs des janissaires, qui presque tous avaient reçu de l’argent de lui. « Eh quoi ! mes amis, leur ditil en propres mots, venez- vous massacrer trois cents Suédois sans défense? vous, braves janissaires, qui avez pardonné à cent mille Russes quand ils vous ont crié amman (pardon)? avez-vous oublié les bienfaits que vous avez reçus de nous? et voulez-vous assassiner ce grand roi de Suède que vous aimez tant, et qui vous a fait tant de libéralités? Mes amis? il ne demande que trois jours, et les ordres du sultan ne sont pas si sévères qu’on vous le fait croire. »

Ces paroles firent un effet que Grothusen n’attendait pas lui-même; les janissaires jurèrent sur leurs barbes qu’ils n’attaqueraient point le roi, et qu’ils lui donneraient les trois jours qu’il demandait. En vain on donna le signal de l’assaut, les janissaires, loin d’obéir, menacèrent de se jeter sur leurs chefs si l’on n’accordait pas trois jours au roi de Suède; ils vinrent en tumulte à la tente du pacha de Bender, criant que les ordres du sultan étaient supposés. A cette sédition inopinée, le pacha n’eut a opposer que la patience.

Il feignit d’être content de la généreuse résolution des janissaires, et leur ordonna de se retirer à Bender. Le khan des Tartares,

homme violent, voulait donner immédiatement l’assaut avec ses troupes ; mais le pacha, qui ne prétendait pas que les Tartares eussent seuls l’honneur de prendre le roi, tandis qu’il serait puni peut-être de la désobéissance de ces janissaires, persuada au khan d’attendre jusqu'au lendemain.

Le pacha, de retour à Bender, assembla tous les officiers des janissaires et les plus vieux soldats ; il leur lut et leur fit voir l’ordre positif du sultan et le fetfa du muphti. Soixante des plus vieux, qui avaient des barbes blanches vénérables, et qui avaient reçu mille présents des mains du roi, proposèrent d’aller eux-mêmes le supplier de se remettre entre leurs mains , et de souffrir qu’ils lui servissent de gardes.

Le pacha le permit ; il n’y avait point d’expédient qu’il n’eût pris plutôt que d’être réduit à faire tuer ce prince. Ces soixante vieillards allèrent donc le lendemain matin à Varnitza, n’ayant dans leurs mains que de longs bâtons blancs, seules armes des janissaires quand ils ne vont point aux combats, car les Turcs regardent comme barbare la coutume des chrétiens de porter des épées en temps de paix, et d’entrer armés chez leurs amis et dans leurs églises.

Ils s’adressèrent au baron de Grothusen et au chancelier Mullern ; ils leur dirent qu’ils venaient dans le dessein de servir de fidèles gardes au roi, et que s’il voulait ils le condui-

raient à Andrinople, où il pourrait parier luimême au Grand Seigneur. Dans le temps qu’ils faisaient cette proposition, le roi lisait des lettres qui arrivaient de Constantinople , et que Fabrice, qui ne pouvait plus le voir, lui avait fait tenir secrètement par un janissaire; elles étaient du comte Poniatowski, qui ne pouvait la servir à Bender ni à Andrinople , étant retenu à Constantinople par ordre de la Porte depuis Findiscrète demande des mille bourses; il mandait au roi que les ordres du sultan pour saisir ou massacrer sa personne royale, en cas de résistance, n’étaient que trop réels; qu’à la vérité , le sultan était trompé par ses ministres , mais que plus l’empereur était trompé dans cette affaire, plus il voulait être obéi ; qu’il fallait céder au temps et plier sous la nécessité ; qu’il prenait la liberté de lui cou* seiller de tout tenter auprès des ministres par la voie des négociations , de ne point mettre de l’inflexibilité où il ne fallait que de la douceur, et d’attendre de la politique et du temps le remède à un mal que la violence aigrirait sans ressource.

Mais ni les propositions de ces vieux janissaires ni les lettres de Poniatowski ne purent donner seulement au roi l’idée qu’il pouvait fléchir sans déshonneur ; il aimait mieux mourir de la main des Turcs que d’être en quelque sorte leur prisonnier. Il renvoya ces janissaires sans les vouloir voir, et leur fit dire que

— Si ~~

«ffis ne se retiraient il leur ferait couper la barbe, ce qui est, dans l’Orient, le plus outrageant de tous les affronts.

Les vieillards , remplis de Pindignation la plus vive, s’en retournèrent en criant : « Ah ! la tête de fer î puisqu’il veut périr, qu’il périsse ! » Ils vinrent rendre compte au pacha de leur commission, et apprendre à leurs camarades à Bender l’étrange réception qu’on leur avait faite. Tous jurèrent alors d’obéir aux ordres du pacha sans délai, et eurent autant d’impatience d’aller à l’assaut qu’ils en avaient eu peu le jour précédent.

L’ordre est donné dans le moment : les Turcs marchent aux retranchements ; les Tartares les attendaient déjà, et les canons commençaient à tirer : les janissaires d’un côté, et les Tartares de l’autre, forcent en un instant ce petit camp. A peine vingt Suédois tirèrent l’épée ; les trois cents soldats furent enveloppés et faits prisonniers sans résistance.

Le roi était alors à cheval entre sa maison et son camp, avec les généraux Hord, Dardof? et Sparre; voyant que tous les soldats s’étalent laissé prendre en sa présence, il dit de sang-froid à ces trois officiers : « Allons défendre la maison ; nous combattrons, ajouta-t-il en souriant, pro ans et focis. »

Aussitôt il galope avec eux vers cette maison, où il avait mis environ quarante dômes*

tiques en sentinelle, et qu’on avait fortifiée du mieux qu’on avait pu.

Ces généraux, tout accoutumés qu’ils étaient à l’opiniâtre intrépidité de leur maître, ne pouvaient se lasser d’admirer qu’il voulût de sang-froid et en plaisantant se défendre contre dix canons et toute une armée : ils le suivirent avec quelques gardes et quelques domestiques, qui faisaient en tout vingt personnes.

Mais quand ils furent à la porte, ils la trouvèrent assiégée de janissaires ; déjà près de deux cents Turcs ou Tartares étaient entrés par une fenêtre et s’étaient rendus maîtres de tous les appartements , à la réserve d’une grande salle où les domestiques du roi s’étaient retirés. Cette salle était heureusement près de la porte par où le roi voulait entrer avec sa petite troupe de vingt personnes : il s’était jeté en bas de son cheval le pistolet et l’épée à la main, et sa suite en avait fait autant.

Les janissaires tombent sur lui de tous côtés ; ils étaient animés par la promesse qu’avait faite le pacha de huit ducats d'or à chacun de ceux qui auraient seulement touché son habit, en cas qu’on pût le prendre. ïl blessait et il tuait tous ceux qui s’approchaient de sa personne. Un janissaire qu’il avait blessé lui appuya son mousqueton sur le visage ; si le bras du Turc n’avait fait un mouvement.

causé par la foule qui allait et qui venait comme des vagues, le roi était mort ; la balle glissa sur son nez , lui emporta un bout de l’oreille et alla casser le bras au général Hord, dont la destinée était toujours d’être blessé à côté de son maître.

Le roi enfonça son épée dans l’estomac du janissaire , en même temps, ses domestiques, qui étaient enfermés dans la grande salle, en ouvrent la porte; le roi entre comme un trait, suivi de sa petite troupe, on referme la porte dans l’instant, et on la barricade avec tout ce qu’on peut trouver. Voilà Charles XII dans cette salle , enfermé avec toute sa suite, qui consistait en près de soixante hommes, officiers, gardes, secrétaires, valets de chambre, domestiques de toute espèce.

Les janissaires et les Tar tares pillaient le reste de la maison, et remplissaient les appartements. « Allons un peu chasser de chez moi ces barbares, » dit-il; et, se mettant à la tête de son monde, il ouvrit lui-même la porte de la salle qui donnait dans son appartement à coucher; il entre, et fait feu sur ceux qui pillaient.

Les Turcs, chargés de butin, épouvantés de la subite apparition de ce roi qu’ils étaient accoutumés à respecter, jettent leurs armes, sautent par la fenêtre, ou se retirent jusque dans les caves; le roi, profitant de leur désordre, et les siens animés nar le succès, pour-

suivent les Turcs de chambre en chambre, tuent ou blessent ceux qui ne fuient point, et en un quart d’heure nettoient la maison d’ennemis.

Le roi aperçut, dans la chaleur du combat, deux janissaires qui se cachaient sous son lit; il en tua un d’un coup d’épée ; l’autre lui demanda pardon en criant amman . « Je te donne la vie, dit le roi au Turc, à condition que tu iras faire au pacha un fidèle récit de ce que tu as vu. * Le Turc promit aisément ce qu’on voulut, et on lui permit de sauter par la fenêtre comme les autres.

Les Suédois étant enfin maîtres de la maison, refermèrent et barricadèrent encore les fenêtres. Ils ne manquaient point d’armes; une chambre basse pleine de mousquets et de poudre avait échappé à la recherche tumultueuse des janissaires; on s’en servit à propos : les Suédois tiraient à travers les fenêtres, presque à bout portant, sur cette multitude de Turcs, dont ils tuèrent deux cents en moins d’un demi quart d’heure.

Le canon tirait contre la maison, mais, les pierres étant fort molles, il ne faisait que des trous et ne traversait rien.

Le khan des Tartares et le pacha, qui voulaient prendre le roi en vie, honteux de perdre du monde et d’occuper une armée entière contre soixante personnes, jugèrent à propos de mettre le feu à la maison pour obliger le

roi de se rendre ; ils firent lancer sur le toit contre les portes et contre les fenêtres, des flèches entortillées de mèches allumées : la maison fut en flammes en un moment; le toit tout embrasé était près de fondre sur les Suédois. Le roi donna tranquillement ses ordres pour éteindre le feu; trouvant un petit baril plein de liqueur, il prend le baril luimême; et, aidé de deux Suédois, il le jette à l’endroit où le feu était le plus violent ; il se trouva que ce baril était rempli d’eau-de-vîe ; mais la précipitation, inséparable d’un tel embarras, empêcha d’y penser. L’embrasement redoubla avec plus de rage : l’appartement du roi était consumé ; la grande salle où les Suédois se tenaient était remplie d’une fumée affreuse, mêlée de tourbillons de feu qui entraient par les portes des appartements voisins: la moitié du toit était abîmée dans la maison même ; l’autre tombait en dehors en éclatant dans les flammes.

Un garde, nommé Walberg, osa, dans cette extrémité, crier qu’il fallait se rendre. « Voilà un étrange homme, dit le roi, qui s’imagine quil n’est pas plus beau d’être brûlé que d’être prisonnier I » Un autre garde, nommé Rosen, s’avisa de dire que la maison de la chancellerie, qui n’était qu’à cinquante pas, avait un toit de pierres et était à l’épreuve du feu, qu’il fallait faire une sortie, gagner cette maison et s’y défendre : « Voilà un vrai Suédois, » s’écria

le roi. Il embrassa ce garde et le créa colonel sur-le -champ. « Allons, mes amis, dit-il, prenez avec vous le plus de poudre et de plomb que vous pourrez, et gagnons la chancellerie l’épée à la main. »

Les Turcs, qui cependant entouraient cette maison tout embrasée, voyaient avec une admiration mêlée d’épouvante que les Suédois n’en sortaient point; mais leur étonnement fut encore plus grand lorsqu’ils virent ouvrir les portes et le roi et les siens fondre sur eux en désespérés. Charles et ses principaux officiers étaient armés d’épées et de pistolets : chacun tira deux coups à la fois à l’instant que la porte s’ouvrit, et, dans le même clin d’œil, jetant leurs pistolets et s’armant de leurs épées, ils firent reculer les Turcs plus de cinquante pas ; mais le moment d’après cette petite troupe fut entourée : le roi, qui était en bottes, selon sa coutume, s’embarrassa dans ses éperons et tomba. Vingt et un janissaires se jettent aussitôt sur lui ; il jette en l’air son épée pour s’épargner la douleur de la rendre. Les Turcs l’emmènent au quartier du pacha, les uns le tenant sous les jambes, les autres sous les bras, comme on porte un malade que l’on craint d’incommoder.

Au mpment que le roi se vit saisi, la violence de son tempérament et la fureur où un combat si long et si terrible avait dû le mettre firent place tout à coup à la douceur et K

la tranquillité : il ne lui échappa pas un met d’impatience, pas un coup d’œil de colère ;

11 regardait les janissaires en souriant, et ceux-ci le portaient en criant : Allah ! avec une indignation mêlée de respect. Ses officiers furent pris au même temps, et dépouillés par les Turcs et les Tartares. Ce fut le

12 février de Fan 1713 qu’arriva cet étrange événement , qui eut encore des suites singulières.

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