LETTRE A M. NORBERG
CEAPELAIN DU ROI ©R SUÈDE CHARLES EiS
ET ACTEUR R’UHE HISTOIRE DE CE MONARûüB
Souffrez, monsieur, qu’ayant entrepris la tâche de lire ce qu’on a déjà publié de votre histoire de Charles XII, on vous adresse quelques justes plaintes et sur la manière dont vous traitez cette histoire et sur celle dont vous en usez dans votre préface avec ceux qui l’ont traitée avant vous.
Nous aimons la vérité, mais l’ancien proverbe : « Toutes vérités ne sont pas bonnes à dire , » regarde surtout les vérités inutiles. Daignez vous souvenir de ce passage de la préface de l’histoire de M. de Voltaire : « L’histoire d*un prince, dit-il, n’est pas tout ce qn’il a fait, mais seulement ce qu’il a fait de digne d’être transmis à la postérité. »
Il y a peut-être des lecteurs qui aimeront voir le catéchisme qu’on enseignait à Char-
les XIî, et qui apprendront avec plaisir qu’en $693 le docteur Pierre Rudbeckius donna le bonnet de docteur au maître ès arts Aquinus, à Samuel Virenius, à Ennegius, à Herlandus. à Stukius et autres personnages très estimables , sans doute , mais qui ont eu peu de part aux batailles de votre héros , à ses triomphes et à ses défaites.
C’est peut-être une chose importante pour l’Europe qu’on sache que la chapelle du château de Stockholm, qui fut brûlée il y a cinquante ans, était dans la nouvelle aile du côté du nord , et qu’il y avait deux tableaux de l’intendant Klober, qui sont à présent à l’église Saint-Nicolas ; que les sièges étaient couverts de bleu les jours de sermon ; qu’ils étaient les uns de chêne et les autres de noyer; et qu’au lieu de lustres il y avait de petits chandeliers plats, qui ne laissaient pas de faire un bel effet ; qu’on y voyait quatre figures de plâtre et que le carreau était blanc et noir.
Nous voulons croire encore qu’il est d’une extrême conséquence d’être instruit à fond qu’il n’y avait point d’or faux dans le dais qui servit au couronnement de Charles XII ; de savoir quelle était la largeur du baldaquin , si c’était de drap rouge ou de drap bleu que l’église était tendue et de quelle hauteur étaient les bancs. Tout cela peut avoir son mérite pour ceux qui veulent s’instruire des intérêts des princes.
Vous nous dites, après le détail de toutes ces grandes choses, à quelle heure Charles XII fut couronné ; mais vous ne dites point pourquoi il le fut avant l’âge prescrit par la loi ; pourquoi on ôta la régence à la reine-mère*, comment le fameux Piper eut la confiance du roi ; quelles étaient alors les forces de la Suède, quel nombre de citoyens elle avait , quels étaient ses alliés, son gouvernement, ses défauts et ses ressources.
Vous nous avez donné une partie du journal militaire de M. Adlerfeld ; mais, monsieur, un journal n’est pas plus une histoire que les matériaux ne sont une maison. Souffrez qu’on vous dise que l’histoire ne consiste point ainsi à détailler de petits faits , à produire des manifestes, des répliques, des dupliques. Ce n’est point ainsi que Quinte-Curce a composé l’histoire d’Alexandre; ce n’est point ainsi que Tite-Live et Tacite ont écrit l’histoire romaine. Il y a mille journalistes; à peine avons-nous deux ou trois historiens modernes. Nous souhaiterions que tous ceux qui broyent les couleurs les donnassent à quelque peintre pour en faire un tableau.
Vous n’ignorez pas que M. de Voltaire avait publié cette déclaration, que votre traducteur rapporte :
« J’aime la vérité, et je n’ai d'autre but et d’autre intérêt que de la connaître. Les endroits de mon histoire de Charles XII où je
me serai trompé seront changés. Il est très naturel que M. Norberg , Suédois et témoin oculaire, ait été mieux instruit que moi étranger. Je me réformerai sur ses mémoires; j’aurai le plaisir de me corriger. »
Voilà, monsieur, avec quelle politesse M. de Voltaire parlait de vous, et avec quelle déférence il attendait votre ouvrage, quoiqu’il eût des mémoires sur le sien des mains de beaucoup d’ambassadeurs , avec lesquels il paraît que vous n’avez pas eu grand commerce , et même de la part de plus d’une tête couronnée.
Vous avez répondu, monsieur, à cette politesse française d’une manière qui paraît dans tan goût un peu gothique.
Vous dites, dans votre préface, que i’hiatoire donnée par M. de Voltaire ne vaut pas la. peine d’être traduite, quoiqu’elle l’ait été dans presque toutes les langues de l’Europe, et qu’on ait fait à Londres huit éditions de la traduction anglaise. Vous ajoutez ensuite très poliment qu’un Puffendorf le traiterait, comme Varillas, d’archimenteur.
Pour donner des preuves de cette supposition si flatteuse, vous ne manquez pas de mettre dans les marges de votre livre toutes les fautes capitales où il est tombé.
Vous marquez expressément que le major général Stuart ne reçut point une petite blessure à l’épaule, comme l’avance témérairement Fauteur français d’après un auteur
mand; mais, dites-vous, une contusion un peu forte. Vous ne pouvez nier que M. de Voltaire n’ait fidèlement rapporté la bataille de Narva, laquelle produit chez lui au moins une description intéressante; vous devez savoir qu’il a été le seul écrivain qui ait osé affirmer que Charles XII donna cette bataille de Narva avec huit mille hommes seulement. Tous les autres historiens lui en donnaient vingt mille ; ils disaient ce qui était vraisemblable, et M. de Voltaire a dit le premier îa vérité sur cet article important. Cependant vous rappelez archimenteur, parce qu’il fait porter au général Liewen un habit rouge galonné au siège df Thorn, et vous relevez cette erreur énorme en assurant positivement que le galon n’était pas sur un fond rouge.
Mais, monsieur, vous qui prodiguez sur des choses si graves le beau nom d’archimenteur, non-seulement à un amateur de la vérité, mais h tous les autres historiens qui ont écrit l’histoire de Charles XII , quel nom voudriezvous qu’on vous donnât, après la lettre que vous rapportez du Grand Seigneur à ce monarque? Voici le commencement de cette lettre :
« Nous, sultan bassa, au roi Charles XII, par la grâce de Dieu, roi de Suède et des Goths, salut, etc. »
Vous qui avez été chez les Turcs, et qui semblez avoir appris d’eux à ne pas ménager
ies termes, comment pouvez-vous ignorer leur style? Quel empereur turc s’est jamais intitulé sultan bassa? quelle lettre du divan a jamais ainsi commencé? Quel prince a jamais écrit qu’il enverra des ambassadeurs plénipotentiaires à la première occasion, pour s’informer des circonstances d’une bataille? Quelle lettre du Grand Seigneur a jamais fini par ces expressions*. A la garde de Dieu? Enfin, où avezvous jamais vu une dépêche de Constantinople datée de l’année de la création, et non pas de l’année de l’hégire? L’iman de l’auguste sultan qui écrira l’histoire de ce grand empereur et de ses sublimes vizirs , pourra bien vous dire de grosses injures, si la politesse turque le permet.
Vous sied-il bien, après la production d’une pièce pareille, qui ferait tant de peine à ce M. le baron de Puffendorf, de crier au mensonge sur un habit rouge?
Etes-vous bien d’ailleurs un zélé partisan de la vérité, quand vous supprimez les duretés exercées par la chambre des liquidations sous Charles XI? quand vous feignez d’oublier, en parlant de Patkoul , qu’il avait défendu les droits des Livoniens , qui respirent aujourd’hui sous la douce autorité de l’illustre Sémiramis du Nord? Ce n’est pas là seulement trahir la vérité , monsieur, c’est trahir la cause du genre humain , c’est manquer à votre illustre patrie, ennemie de l’oppression.
Cessez donc de prodiguer dans votre eom pilation des épithètes vandales et hérules à ceux qui doivent écrire l’histoire ; cessez de vous autoriser du pédantisme barbare que vous imputez à ce Puffendorf.
Savez-vous que ce Puffendorf est un auteur quelquefois aussi incorrect qu’il est en vogue! Savez-vous qu’il est lu parce qu’il est le seul de son genre qui fût supportable en son temps ? Savez-vous que ceux que vous appelez archimenteurs auraient à rougir s’ils n’étaient pas mieux instruits de l’histoire du monde que votre Puffendorf? Savez-vous que M. de la Martinière a corrigé plus de mille fautes dans la dernière édition de son livre ?
Ouvrons au hasard ce livre si connu. Je tombe sur l’article des papes. Il dit, en parlant de Jules II, « qu’il avait laissé, ainsi qu’Alexandre VI, une réputation honteuse. * Cependant les Italiens révèrent la mémoire de Jules II ; ils voient en lui un grand homme qui, après avoir été à la tête de quatre conclaves , et avoir commandé des armées, suivit jusqu’au tombeau le magnifique projet de chasser les barbares d’Italie. Il aima tous les arts, il jeta le fondement de cette église qui est le plus beau monument de l’univers ; il encourageait la peinture, la sculpture, l’architecture, tandis qu’il ranimait la valeur éteinte des Romains.
Les Italiens méprisent avec raison la ma-
nière ridicule dont la plupart des ultramon tains écrivent l'histoire des papes. Il faut savoir distinguer le pontife du souverain ; il faut savoir estimer beaucoup de papes, quoiqu’on soit né à Stockholm ; il faut vous ressouvenir de ce que disait le grand Côme de Médicis « qu’on ne gouverne pas des Etats avec des patenôtres; * il faut enfin n’ëtre d’aucun pays, et dépouiller tout esprit de parti quand on écrit l’histoire.
Je trouve en ouvrant le livre de Puffendorf , à l’article de la reine Marie d’Angleterre, fille de Henri VIII , qu’elle ne put être reconnue pour fille légitime sans l’autorité du pape. » Que de bévues dans ces mots ! Elle avait été reconnue par le parlement ; et comment d’ailleurs aurait-elle eu besoin de Rome pour être légitimée, puisque jamais Rome n’avait ni dû ni voulu casser le mariage de sa mère?
Je lis l’article de Charles-Quint : j’y vois que « dès avant l’an 1516, Charles-Quint avait toujours devant les yeux son nec plus ultra ; » mais alors il avait quinze ans ; et cette devise ne fut faite que longtemps après.
Dirons-nous pour cela que Puff endorf est un archimenteur? non ; nous dirons que dans un ouvrage d’une si grande étendue, il lui est pardonnable d’avoir erré ; et nous vous prierons, monsieur, d’être plus exact que lui, mieux instruit que vous n’êtes du style des Turcs, plus poli avec les Français, et enfin plus
équitable et plus éclairé dans le choix des pièces que vous rapportez.
C’est un malheur inséparable du bien qu'a produit l'imprimerie, que cette foule de pièces scandaleuses publiées à la honte de l’esprit et des mœurs. Partout où il y a une foule d’écrivains, il y a une foule de libelles : ces misérables ouvrages, nés souvent en France, passent dans le Nord, ainsi que nos mauvais vins y sont vendus pour du bourgogne ou du champagne. On boit les uns et on lit les autres , souvent avec aussi peu de goût; mais les hommes qui ont une vraie connaissance savent rejeter ce que la France rebute.
Vous citez, monsieur, des pièces bien indignes d’être connues du chapelain de Charles XII. Votre traducteur, M. Walmoth, a eu l'équité d'avertir dans ses notes que ce sont de ces mauvaises et ténébreuses satires qu’il n’est pas permis à un honnête homme de citer.
Un historien a bien des devoirs. Permettezmoi de vous en rappeler ici deux qui sont de quelque considération : celui de ne point calomnier, et celui de ne point ennuyer. Je puis vous pardonner le premier, parce que votre ouvrage sera peu lu ; mais je ne puis vous pardonner le second, parce que j’ai été obligé de vous lire. Je suis d’ailleurs, autant que je peux, votre très humble et très obéissant serviteur.