‹ Histoire de Charles XIIChapitre 6 sur 16 · MS · texte numérisé non relu

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ville de Pétersbourg , dont il fit depuis sa résidence et le centre du commerce ; elle est située entre la Finlande et l’Ingrie, dans une île marécageuse, autour de laquelle la Néva se divise en plusieurs bras avant de tomber dans le golfe de Finlande ; lui-même traça le plan de la ville, de la forteresse, du port, des quais qui l’embellissent et des forts qui en défendent l’entrée. Cette île inculte et déserte, qui n’était qu’un amas de boue pendant le court été de ces climats, et, dans l’hiver, qu’un étang glacé, où l’on ne pouvait aborder par terre qu’à travers des forêts sans route et des marais profonds, et qui n’avait été jusqu’alors que le repaire des loups et des ours, fut remplie, en 1703, de plus de trois cent mille hommes, que le czar avait rassemblés dans ses Etats. Les paysans du royaume d’ Astrakan et ceux qui habitent les frontières de la Chine furent transportés à Pétersbourg. Il fallut percer des forêts, faire des chemins, sécher des marais, élever des digues, avant de jeter les fondements de la ville : la nature fut forcée partout. Le czar s’obstina à peupler un pays qui semblait n’être pas destiné pour des hommes; ni les inondations qui ruinèrent ses ouvrages, ni la stérilité du terrain, ni l’ignorance des ouvriers, ni la mortalité même, qui fit périr deux cent mille hommes dans ces commencements, ne lui firent point changer de résolution : la ville fut fondée

parmi les obstacles que la nature, le génie des peuples et une guerre malheureuse y apportaient. Pétersbourg était déjà une ville en 1705, et son port était rempli de vaisseaux : l’empereur y attirait les étrangers par des bienfaits, distribuant des terres aux uns, donnant des maisons aux autres, et encourageant tous les arts, qui venaient adoucir ce climat sauvage. Surtout il avait rendu Pétersbourg inaccessible aux efforts des ennemis : les généraux suédois, qui battaient souvent ses troupes partout ailleurs, n’avaient pu endommager cette colonie naissante ; elle était tranquille au milieu de la guerre qui l’environnait.

Le czar, en se créant ainsi de nouveaux Etats, tendait toujours la main au roi Auguste, qui perdait les siens; il lui persuada, par le général Patkoul, passé depuis peu au service de Moscovie, et alors ambassadeur du czar en Saxe, de venir à Grodno conférer encore une fois avec lui sur l’état malheureux de ses affaires. Le roi Auguste y vint avec quelques troupes , accompagné du général Schulenbourg, que son passage de l’Oder avait rendu illustre dans le nord, et en qui il mettait sa dernière espérance. Le czar y arriva, faisant marcher après lui une armée de soixante et dix mille hommes. Les deux monarques firent de nouveaux plans de guerre. Le roi Auguste, détrôné, ne craignait plus d’irriter les Polonais en abandonnant leur pays aux trou-

pes moscovites : il fut résolu que l’armée du czar se diviserait en plusieurs corps pour arrêter le roi de suède à chaque pas. Ce fut dans le temps de cette entrevue que le roi Auguste renouvela l’ordre de l’ Aigle-Blanc, faible ressource alors, pour lui attacher quelques seigneurs polonais, plus avides d’avantages réels que d’un vain honneur, qui devient ridicule quand on le tient d’un prince qui n’est roi que de nom. La conférence des deux rois finit d’une manière extraordinaire : le czar partit soudainement, et laissa ses troupes à son allié pour courir éteindre lui-même une rébellion dont il était menacé à Astrakan. A peine était-il parti que le roi Auguste ordonna que Patkoul fut arrêté à Dresde. Toute l’Europe fut surprise qu’il osât, contre le droit des gens, et, en apparence contre ses intérêts, mettre en prison l’ambassadeur du seul prince qui le protégeait.

Voici le nœud secret de cet événement, selon ce que le maréchal de Saxe, fils du roi Auguste, m’a fait l’honneur de me dire. Patkoul, proscrit en Suède pour avoir soutenules privilèges de la Livonie, sa patrie, avait été général du roi Auguste; mais son esprit vil et altier s’accomodantmal des hauteurs du général Flemming, favori du roi, plus impérieux et plus vif que lui, il avait passé au service du czar, dont il était alors général et ambassadeur auprès d’Auguste

CTétait un esprit pénétrant ; il avait démêlé que les vues de Flemming et du chancelier de Saxe étaient de proposer la paix au roi de Suède à quelque prix que ce fût; il forma aussitôt le dessein de les prévenir, de ménager un accommodement entre le czar et la Suède. Le chancelier éventa son projet, et obtint qu’on se saisit de sa personne; le roi Auguste dit au czar que Patkoul était un perfide qui les trahissait tous deux. Il n’était pourtant coupable que d’avoir trop bien servi son nouveau maître; mais un service rendu mal à propos est souvent puni comme une trahison.

Cependant, 'd’un côté, les soixante mille Russes, divisés en plusieurs petits corps, brûlaient et ravageaient les terres des partisans de Stanislas; de l’autre, Schulenbourg s’avancait avec ses nouvelles troupes ; la fortune des Suédois dissipa ces deux armées en moins de deux mois. Charles XII et Stanislas attaquèrent les corps séparés de Moscovites l’im après l’autre, mais si vivement, qu’un général moscovite était battu avant qu’il sût la défaite de son compagnon.

Nul obstacle n’arrêtait le vainqueur; s’il se trouvait une rivière entre les ennemis et lui, Charles XII et «es Suédois la passaient à la nage. Un parti suédois prit le bagage d’Au* guste, où fi avait deux cent mille écus d’argent monnayé; Stanislas saisit huit cen?

mille ducats appartenant au prince Menzicoff, général moscovite. Charles, à la tête de sa cavalerie, fit trente lieues en vingt-quatre heures, chaque cavalier menant un cheval en main pour le monter quand le sien serait rendu. Les Moscovites épouvantés, et réduits à un petit nombre, fuyaient en désordre au delà du Borysthéne.

Tandis que Charles chassait devant lui les Moscovites jusqu’au fond de la Lithuanie, Schulenbourg repassa enfin l’Oder, et vint, à la tête de vingt mille hommes, présenter la bataille au grand maréchal de Renschild, qui passait pour le meilleur général de Charles XII, et qu’on appelait le Parménion de l’Alexandre du Nord. Ces deux illustres généraux, qui semblaient participer à la destinée de leurs maîtres, se rencontrèrent assez près de Punits, dans un lieu nommé Frauenstadt, territoire déjà fatal aux troupes d’Auguste : Renschild n’avait que treize bataillons et vingt-deux escadrons, qui faisaient en tout près de dix mille hommes ; Schulenbourg en avait une fois autant.

Il est à remarquer qu’il y avait dans son armée un corps de six à sept mille Moscovites, que l’on avait longtemps disciplinés, et sur lesquels on comptait comme sur des soldats aguerris. Cette bataille de Frauenstadt se donna le 12 février 1706; mais ce même général Schulenbourg, qui, avec qua-

tre mille hommes, avait en quelque façon troublé la fortune du roi de Suède , succomba sous celle du général Renschild. Le combat ne dura pas un quart d’heure ; les Saxons ne résistèrent pas un moment; les Moscovites jetèrent leurs armes dés qu’ils virent les Suédois : l’épouvante fut si subite et le désordre si grand, que les vainqueurs trouvèrent sur le champ de bataille sept mille fusils tout chargés qu’on avait jetés à terre sans tirer. Jamais déroute ne fut plus prompte, plus complète et plus honteuse ; et cependant jamais général n’avait fait une si belle disposition que Schulenbourg, de l’aveu de tous les officiers saxons et suédois, qui virent en cette journée combien la prudence humaine est peu maîtresse des événements.

Parmi les prisonniers, il se trouva un régiment entier de Français. Ces infortunés avaient été pris par les troupes de Saxe, Pan 1704, à cette fameuse bataille de Hochstett, si funeste à la grandeur de Louis XIV : ils avaient passé depuis au service du roi Auguste , qui en avait fait un régiment de dragons, et en avait donné le commandement à un Français de la maison de Joyeuse. Le colonel fut tué à la première ou plutôt à la seule décharge des Suédois ; le régiment tout entier fut fait prisonnier de guerre. Dès le jour même ces Français demandèrent à servir Charles XII, et ils furent reçus à son service, par une des*

taée singulière qui les réservait à change? encore de vainqueur et de maître.

A l’égard des Moscovites, ils demandèrent la vie à genoux; mais on les massacra inhumainement plus de six heures après le combat, pour punir sur eux les violences de leurs compatriotes , et pour se débarrasser de ces prisonniers, dont on n’eût su que faire.

Auguste se vit alors sans ressources. Il ne lui restait plus que Cracovie, où il s’était enfermé avec deux régiments de Moscovites, deux de Saxons, et quelques troupes de l’armée de la couronne, par lesquelles même iî craignait d’être livré au vainqueur ; mais son malheur fut au comble quand il sut que Charles XII était enfin entré en Saxe Le S®* sep tembre 1706.

Il avait traversé la Silésie sans daigner seulement en faire avertir la cour de Vienne. L’Allemagne était consternée : la diète de Ratisbonne, qui représente l’empire, mais dont les résolutions sont souvent aussi infructueuses que solennelles, déclara le roi de Suède ennemi de l’empire s’il passait au delà de l’Oder avec son armée; cela même le détermina à venir plus tôt en Allemagne.

A son approche, les villages furent déserts, les habitants fuyaient de tous côtés. Charles en usa alors comme à Copenhague; il fit afficher partout qui n’était venu que pour donner la paix; que tous ceux qui reviendraient

chez eux, et qui payeraient les contributions qu’il ordonnerait, seraient traités comme ses propres sujets, et les autres poursuivis sans quartier. Cette déclaration d’un prince qu’on savait n’avoir jamais manqué à sa parole fit revenir en foule tous ceux que la peur avait écartés. Il choisit son camp à Aistranstadt, près de la campagne de Lutzen, champ de bataille fameux par la victoire et par la mort de Gustave- Adolphe. Il alla voir la place où ce grand homme avait été tué. Quand on l’eut conduit sur le lieu : * J’ai tâché, dit-il, de vivre comme lui; Dieu m’accordera peutêtre aussi un jour une mort aussi glorieuse. » De ce camp, il ordonna aux États de Saxe de s’assembler, et de lui envoyei sans délai les registres des finances de l’électorat. Dès qu’il les eut en son pouvoir, et qu’il fut informé au juste de ce que la Saxe pouvait fournir, il la taxa à stx cent vingt mille rixdales par mois. Outre cette contribution, les Saxons furent obligés de fournir à chaque soldat suédois deux livres de viande, deux livres de pain, deux pots de bière, et quatre sous par jour, avec du fourrage pour la cavalerie. Les contributions ainsi réglées, le roi établit une nouvelle police pour garantir les Saxons des Insultes de ses soldais : il ordonna, dans toutes les villes où il mit garnison, que chaque hôte chez qui les soldats logeraient donnerait des certificats tousies mois de leur

conduite, faute de quoi le soldat n’aurait point sa paye ; de plus, des inspecteurs allaient tous les quinze jours de maison en maison s’informer si les Suédois n’avaient point commis de dégât; ils avaient soin de dédommager les hôtes et de punir les coupables.

On sait sous quelle discipline sévère vivaient les troupes de Charles XII ; qu’elles ne pillaient pas les villes prises d’assaut avant d’en avoir reçu la permission, qu’elles allaient même au pillage avec ordre, et le quittaient au premier signal. Les Suédois se vantent encore aujourd’hui de la discipline qu’ils observèrent en Saxe, et cependant les Saxons se plaignent des dégâts affreux qu’ils y commirent, contradictions qu’il serait impossible de concilier si l’on ne savait combien les hommes voient différemment les mêmes objets: il était bien difficile que les vainqueurs n’abusassent quelquefois de leurs droits, et que les vaincus ne prissent les plus légères lésions pour des brigandages barbares. Un jour, le roi se promenant à cheval près de Leipsick, un paysan saxon vint se jeter à ses pieds pour lui demander justice d’un grenadier qui venait de lui enlever ce qui était destiné pour le dîner de sa famille. Le ro; fit venir le soldat : « Est-il vrai, dit-il d’un visage sévère, que vous avez volé cet homme ? — Sire, dit le soldat, je ne lui ai pas fait tant de mal que Votre Majesté en a fait à son maître ;

tous lui avez ôté un royaume, et je n’ai pris à ce manant qu’un dindon. » Le roi donna dix ducats de sa main au paysan, et pardonna au soldat en faveur de la hardiesse du bon mot, en lui disant : « Souviens-toi, mon ami, que si j’ai ôté un royaume au roi Auguste, je n’en ai rien pris pour moi. »

La grande foire de Leipsick se tint comme à l’ordinaire ; les marchands y vinrent avec une sûreté entière : on ne vit pas un soldat suédois dans la foire; on eût dit que l’armée du roi de Suède n’était en Saxe que pour veiller à la conservation du pays ; il commandait dans tout l’électorat avec un pouvoir aussi absolu et une tranquillité aussi profonde que dans Stockholm.

Le roi Auguste, errant dans la Pologne, privé à la fois de son royaume et de son électorat, écrivit enfin une lettre de sa main à Charles XII pour lui demander la paix ; il chargea en secret le baron d’Imhoff d’aller porter la lettre, conjointement avecM.Fingsten, référendaire du conseil privé; il leur donna à tous deux ses pleins pouvoirs, et son blanc signé. « Allez, leur dit-il en propres mots, tâchez de m’obtenir des conditions raisonnables et chrétiennes. » Il était réduit à la nécessité de cacher ses démarches pour la paix et de ne recourir à la médiation d’aucun prince ; car, étant alors en Pologne à la merci des Moscovites, il craignait avec raison que

le dangereux allié qu'il abandonnait ne se vengeât sur lui de sa soumission au vainqueur. Ses deux plénipotentiaires arrivèrent de nuit au camp de Charles XII : ils eurent une audience secréte. Le roi lut la lettre : « Messieurs, dit-il aux plénipotentiaires, vous aurez dans un moment ma réponse. » Il se retira aussitôt dans son cabinet, et ût écrire ce qui suit :

« Je consens de donner la paix aux conditions suivantes, auxquelles il ne faut pas s’attendre que je change rien.

* I. Que le roi Auguste renonce pour jamais à la couronne de Pologne ; qu'il reconnaisse Stanislas pour légitime roi , et qu’il promette de ne jamais songer à remonter sur le trône, même après la mort de Stanislas.

* IL Qu’il renonce à tous autres traités, et particulièrement à ceux qu’il a faits avec la Moscovie.

» III. Qu’il renvoie avec honneur, en mon camp, les princes Sobiesky et tous les prisonniers qu’il a pu faire.

» IV. Qu’il me livre tous les déserteurs qui ont passé à son service, et nommément Jean Patkoul , et qu’il cesse toute procédure contre ceux qui de son service ont passé dans ie mien. »

Il donna ce papier au comte Piper, le chargeant de négocier le reste avec les plénipotentiaires du roi Auguste. Iis furent épouvan*

tés de la dureté de ces propositions; ils mirent en usage le peu d’art qu’cn peut employer, quand on est sans pouvoir, pour tâcher de fléchir la rigueur du roi de Suède. Ils eurent plusieurs conférences avec le comte Piper ; ce ministre me répondit autre chose à toutes leurs insinuations, sinon : « Telle est la volonté du roi mon maître ; il ne change jamais ses résolutions. »

Tandis que cette paix se négociait sourdement en Saxe, la fortune sembla mettre le roi Auguste en état d’en obtenir une plus honorable et de traiter avec son vainqueur sur un pied plus égal.

Le prince Menzikoff, généralissime des armées moscovites, vint avec trente mille hommes le trouver en Pologne, dans le temps que, non-seulement il ne souhaitait plus ses secours, mais que même il les craignait ; il avait avec lui quelques troupes polonaises et saxonnes, qui faisaient en tout six mille hommes. Environné avec ce petit corps de l’armée du prince Menzikoff, il avait tout à redouter en cas qu’on découvrît sa négociation : il se voyait en même temps détrôné par son ennemi et en danger d’être arrêté prisonnier par son allié. Dans cette circonstance délicate, l’armée se trouva en présence d’un des généraux suédois, nommé Meyerfeld, qui était à la tête de dix mille hommes à Kalich, près du palatinat de Posnanie. Le

prince Menzikoft pressa le roi Auguste de donner bataille. Le roi, très embarrassé, différa sous divers prétextes : car quoique les ennemis fussent trois fois moins forts que lui, il y avait quatre mille Suédois dans l’armée de Meyerfeld, et c’en était assez pour rendre l’événement douteux. Donner bataille aux Suédois pendant les négociations et la perdre, c’était creuser l’abîme où il était. Il prit le parti d’envoyer un homme de confiance au général ennemi, pour lui donner part du secret de la paix et l’avertir de se retirer. Mais cet avis eut un effet tout contraire à ce qu’il en attendait : le général Meyerfeld crut qu’on lui tendait un piège pour l’intimider, et, sur cela seul, il se résolut à risquer le combat.

Les Russes vainquirent, ce jour-là, les Suédois en bataille rangée pour la première fois. Cette victoire, que le roi Auguste remporta presque malgré lui, fut complète; il entra triomphant, au milieu de sa mauvaise fortune, dans Varsovie , autrefois sa capitale, ville alors démantelée et ruinée, prête à recevoir le vainqueur, quel qu’il fût, et a reconnaître le plus fort pour son roi. Il fut tenté de saisir ce moment de prospérité, et d’aller attaquer en Saxe le roi de Suède avec l’armée moscovite; mais ayant réfléchi que Charles XII était à la tête d’une armée suédoise jusqu’alors invincible ; que les Russes l’abandonneraient au premier bruit de mn traité

commencé; que la Saxe, son pays héréditaire, déjà épuisée d’argent et d’hommes* serait ravagée également par les Suédois et par les Moscovites ; que Fempire , occupé de la guerre contre la France, ne pouvant le secou rir; qu’il demeurerait sans Etats, sans argent, sans amis : il conçut qu’il fallait fléchir sous la loi qu’imposait le roi de Suède. Cette loi ne devint que plus dure quand Charles eut appris que le roi Auguste avait attaqué ses troupes pendant la négociation. Sa colère et le plaisir d’humilier davantage un ennemi qui venait de le vaincre le rendirent plus inflexible sur tous les articles du traité. Ainsi, la victoire du roi Auguste ne servit qu’à rendre sa situation plus malheureuse, ce qui peut-être n’était jamais arrivé qu’à lui.

Il venait de faire chanter le Te Deum dans Varsovie, lorsque Fingsten, l’un de ses plénipotentiaires, arriva de Saxe avec ce traité de paix qui lui ôtait la couronne. Auguste hésita, mais il signa et partit pour la Saxe, dans la vaine espérance que sa présence pourrait fléchir le roi de Suède, et que son ennemi se souviendrait peut-être des anciennes alliances de leurs maisons et du sang qui les unissait.

Ces deux princes se virent pour la première fois dans un lieu nommé Gutersdorf, au quartier du comte Piper, sans aucune cérémonie. Charles XII était en grosses bottes, ayam

BIST. DI CHABLIS Xfl, T. I.

pour cravate un taffetas noir qui lui serrait le cou ; son habit était, comme à l’ordinaire, d’un gros drap bleu, avec des boutons de cuivre doré. Il portait au côté une longue épée qui lui avait servi à la bataille de Narva, et sur le pommeau de laquelle il s’appuyait souvent. La conversation ne roula que sur ses grosses bottes ; Charles XII dit au roi Auguste qu’il ne les avait quittées depuis six ans que pour se coucher, ces bagatelles furent le seul entretien de deux rois, dont l’un ôtait une couronne à l’autre ; Auguste surtout parlait avec un air de complaisance et de satisfaction, que les princes et les hommes accoutumés aux grandes affaires savent prendre au milieu les mortifications les plus cruelles. Les deux rois dînèrent deux fois ensemble. Charles XII affecta toujours de donner la droite au roi Auguste; mais loin de rien relâcher de ses demandes, il en fit encore de plus dures. C’était déjà beaucoup qu’un souverain fût forcé à lirrer un général d’armée, un ministre public; c’était un grand abaissement d’être obligé d’envoyer à son successeur Stanislas les pierreries et les archives de la couronne; mais ce fut le comble à cet abaissement, d’être réduit enfin à féliciter de son avènement au trône celui qui allait s’y asseoir à sa place. Charles exigea une lettre d’Auguste à Stanislas : le roi détrôné se le fit dire plus d’une fois; mais Charles voulait cette lettre, et il fallait l’écrire.

La voici telle que je l*ai vue depuis peu, copiée fidèlement sur l’originale, que le roi Stanislas garde encore :

« Monsieur et frère,

» Nous avions jugé qu’il n’était pas nécessaire d’entrer dans un commerce particulier de lettres avec Votre Majesté; cependant pour faire plaisir à Sa Majesté suédoise, et afin qu’on ne nous impute pas que nous faisons difficulté de satisfaire à son désir, nous vous félicitons par celle-ci de votre avènement à la couronne, et vous souhaitons que vous trouviez dans votre patrie des sujets plus fidèles que ceux que nous y avons laissés. Tout le monde nous fera la justice de croire que nous n’avons été payés que d’ingratitude pour tous nos bienfaits, et que la plupart de nos sujets ne se sont appliqués qu’à avancer notre ruine. Nous souhaitons que vous ne soyez pas exposé à de pareils malheurs, vous remettant k la protection de Dieu.

9 A Dresde, le 8 avril 1707.

* Votre frère et voisin, àtouste, roi. r

H fallut qu’ Auguste ordonnât lui-même à. ous ses officiers de magistrature de ne plus le qualifier de roi de Pologne, et qu’il fît effa-

ter des prières publiques ce titre auquel il renonçait. Il eut moins de peine à élargir les Sobiesky : ces princes, au sortir de leur prison, refusèrent de le voir ; mais le sacrifice de Patkoul fut ce qui dut lui coûter davantage *. d’un côté le czar le redemandait hautement comme son ambassadeur; de l’autre, le roi de Suède exigeait en menaçant qu’on le lui livrât. Patkoul était alors enfermé dans le château de Kœnigstein, en Saxe. Le roi Auguste crut pouvoir satisfaire Charles XII et son honneur en même temps : il envoya des gardes pour livrer ce malheureux aux troupes suédoises; mais auparavant il envoya au gouverneur de Kœnigstein un ordre secret de laisser échapper son prisonnier. La mauvaise fortune de Patkoul l’emporta sur le soin qu’on prenait de le sauver. Le gouverneur, sachant que Patkoul était très riche, voulut lui faire acheter sa liberté. Ce prisonnier, comptant encore sur le droit des gens, et informé des intentions du roi Auguste, refusa de payer ce qu’il pensait devoir obtenir pour rien. Pendant cet intervalle, les gardes commandés pour saisir le prisonnier arrivèrent, et le livrèrent immédiatement à quatre capitaines suédois, qui l’emmenèrent d’abord au quartier général d’Altranstadt, où il demeura trois mois attaché à un poteau avec une grosse chaîne de fer ; de là il fut conduit à Casimir.

Charles XII, oubliant que Patkoal était am-

bassadeur du czar, et se souvenant seulement qu’il était né son sujet, ordonna au conseil de guerre de le juger avec la dernière rigueur. Il fut condamné à être rompu vif et à être mis en quartiers. Un chapelain vint lui annoncer qu’il fallait mourir, sans lui apprendre le genre du supplice. Alors cet homme, qui avait bravé la mort dans tant de batailles, se trouvant seul avec un prêtre, et son courage n’étant plus soutenu par la gloire ni la colère, sources de l’intrépidité des hommes, répandit amèrement des larmes dans le sein du chapelain. Il était fiancé avec une dame saxonne, nommée madame d’Einsieded, qui avait de la naissance, du mérite et de la beauté, et qu’il avait compté d’épouser à peu près dans le temps même qu’on le livra au supplice. Il recommanda au chapelain d’aller la trouver pour la consoler et de l’assurer qu’il mourait plein de tendresse pour elle. Quand on l’eut conduit au lieu du supplice, et qu’il vit les roues et les pieux dressés, il tomba dans des convulsions de frayeur, et se rejeta dans les bras du ministre, qui l’embrassa en le couvrant de son manteau et en pleurant. Alors un officier suédois lut à haute voix un papier dans lequel étaient ces paroles : « On fait savoir que l’ordre très exprès de Sa Majesté, notre seigneur très clément, est que cet homme, qui est traître à la patrie, soit roué et écartelé pour réparation de ses crimes et pour l’exemple des autres. Que

chacun se donne de garde de la trahison, et serve son roi fidèlement. * A ces mots de prince très clément ; « Quelle clémence! * dit Patkoul; et à ceux de «traître à la patrie, » « Hélas! dit-il, je l’ai trop bien servie. » Il reçut seize coups, et souffrit le supplice le plus long et le plus affreux qu’on puisse imaginer. Ainsi périt l’infortuné Jean-Reginold Patkoul, ambassadeur et général de l’empereur de Russie.

Ceux qui ne voyaient en lui qu’un sujet révolté contre son roi disaient qu’il avait mé rité la mort; ceux qui le regardaient comme un Livonien né dans une province, laquelle avait des privilèges à défendre, et qui se souvenaient qu’il n’était sorti de la Livonie que pour en avoir soutenu les droits, l’appelaient le martyr de la liberté de son pays : tous convenaient d’ailleurs que le titre d’ambassadeur du czar devait rendre sa personne sacrée. Le seul roi de Suède, élevé dans les principes du despotisme, crut n’avoir fait qu’un acte de justice, tandis que toute l’Europe condamnait sa cruauté.

Ses membres, coupés en quartiers, restèrent exposés sur les poteaux jusqu’en 1713, qu’ Auguste, étant remonté sur son trône, fit rassembler ces témoignages de la nécessité où il avait été réduit à Altranstadt. On les lui apporta à Varsovie dans >une cassette,’ en présence de Buzenval, envoyé de France. Le roi de Pologne

montrant la cassette à ce ministre : « Voilà, lui dit-il simplement, les membres de Patkoul, » sans rien ajouter pour blâmer ou pour plaindre sa mémoire, et sans que personne de ceux qui étaient présents osât parler sur un sujet si délicat et si triste.

Environ ce temps-là, un Livonien nommé Paikel, officier dans les troupes saxonnes, fait prisonnier les armes à la main , venait d’être jugé à mort à Stockholm par arrêt du sénat; mais il n’avait été condamné qu’à perdre la tête. Cette différence de supplice dans le même cas faisait trop voir que Charles, en faisant périr Patkoul d’une mort si cruelle, avait plus songé à se venger qu’à punir. Quoi qu’il en soit, Paikel, après sa condamnation, fit proposer au sénat de donner au roi le secret de faire de l’or si on voulait lui pardonner; il fit faire l’expérience de son secret dans la prison, en présence du colonel Hamiltcn et des magistrats de la ville; et, soit qu’il eût en effet découvert quelque art utile, soit qu’il n’eût que celui de tromper habilement, ce qui est beaucoup plus vraisemblable, on porta à la monnaie de Stockholm l’or qui se trouva dans le creuset à la fin de l’expérience, et on en fit au sénat un rapport si juridique et qui parut si important, que la reine, aïeule de Charles, ordonna de suspendre l’exécution jusqu’ à ce que le roi, informé de cette singularité, envoyât ses ordres à Stockholm.

Le roi répondit qu’il avait refusé à ses amis la grâce du criminel, et quTl n’accorderait jamais à l’intérêt ce qu’il n’avait pas donné à l’amitié. Cette inflexibilité eut quelque chose d’héroïque dans un prince qui, d’ailleurs, croyait le secret possible. Le roi Auguste, qui en fut informé, dit : « Je ne m’étonne pas que le roi de Suède ait tant d’indifférence pour la pierre philosophale ; il l’a trouvée en Saxe. »

Quand le czar eut appris l’étrange paix que le roi Auguste , malgré leurs traités, avait conclue à Altranstadt, et que Patkoul, son ambassadeur plénipotentiaire, avait été livré au roi de Suède au mépris des lois des nations, il fit éclater ses plaintes dans toutes les cours de l’Europe : il écrivit à l’empereur d’Allemagne, à la reine d’Angleterre, aux états généraux des Provinces-Uniesril appelait lâcheté et perfidie la nécessité douloureuse sous laquelle Auguste avait succombé; il conjura toutes ces puissances d’interposer leur médiation pour lui faire rendre son ambassadeur, et pour prévenir l’affront qu’on allait faire en sa personne à toutes les têtes couronnées ; il les pressa, par le motif de leur honneur, de ne pas s’avilir jusqu’à donner de 1? paix d* Altranstadt une garantie que Cnarles XII leur arrachait en menaçant. Ces lettres n’eurent d’autre effet que de mieux faire voir la puissance du roi

de Suède. L’empereur, l’Angleterre et la Hollande avaient alors à soutenir contre la France une guerre ruineuse ; ils ne jugèrent pas à propos d’irriter Charles XII par le refus de la vaine cérémonie de la garantie d’un traité. A l’égard du malheureux Patkoul, il n’y eut pas une puissance qui interposât ses bons offices en sa faveur et qui ne fît voir combien peu un sujet doit compter sur des rois et combien tous les rois alors craignaient celui de Suède.

On proposa dans le conseil du czar d’user de représailles envers les officiers suédois prisonniers à Moscou : le czar ne voulut point consentir à une barbarie qui eût eu des suites si funestes : il y avait plus de Moscovites prisonniers en Suède que de Suédois en Moscovie.

Il chercha une vengeance plus utile. La grande armée de son ennemi était en Saxe sans agir. Lewenhaupt, général du roi de Suède, qui était resté en Pologne à la tête d’environ vingt mille hommes, ne pouvait garder les passages dans un pays sans forteresses et plein de factions. Stanislas était au camp de Charles XII. L’empereur moscovite saisit cette conjoncture et rentre en Pologne avec plus de soixante mille hommes : il les sépare en plusieurs corps et marche avec un camp volant jusqu’à Léopol , où il n’y avait point de garnison suédoise. Toutes les villes

de Pologne sont à celui qui se présente è leurs portes avec des troupes. Il fit convoque* une assemblée à Léopol , telle à peu près qu$ celle qui avait détrôné Auguste à Varsovie.

La Pologne avait alors deux primats, aussi bien que deux rois, l’un de la nomination d’Auguste, l’autre de Stanislas. Le primat nommé par Auguste convoqua l’assemblée de Léopol , où se rendirent tous ceux que ce prince avait abandonnés par la paix d’ Altran» stadt et ceux que l’argent du czar avait gagnés. On proposa d’élire un nouveau souverain. Il s’en fallut peu que la Pologne n’eût alors trois rois, sans qu’on eût pu dire quel était le véritable.

Pendant les conférences de Léopol , le czar, lié d’intérêt avec l’empereur d’Allemagne par la crainte commune où ils étaient du roi de Suède, obtint secrètement qu’on lui envoyât beaucoup d’officiers allemands. Ceux-ci venaient de jour en jour augmenter considérablement ses forces, en apportant avec eux la discipline et l’expérience, n les engageait à son service par des libéralités ; et, pour mieux encourager ses propres troupes, il donna son portrait enrichi de diamants aux officiers généraux et aux colonels qui avaient combattu à la bataille de Kalieh; les officiers subalternes eurent des médailles d’or ; les simples soldats en eurent d’argent. Ces monunients de la victoire de Kalieh furent tous

îrappés dans sa nouvelle ville de Pétersbourg, où les arts fleurissaient à mesure qu’il apprenait à ses troupes à connaître l’émulation et la gloire.

La confusion, la multiplicité des factions, les ravages continuels en Pologne, empêchèrent la diète de Léopol de prendre aucune résolution. Le czar la fit transférer à Lublin. Le changement de lieu ne diminua rien des troubles et de l’incertitude où tout le monde était : rassemblée se contenta de ne reconnaître ni Auguste, qui avait abdiqué, ni Stanislas, élu malgré eux ; mais ils ne furent ni assez unis ni assez hardis pour nommer un roi. Pendant ces délibérations inutiles, le parti des princes Sapieha, celui d’Oginsky, ceux qui tenaient en secret pour le roi Auguste, les nouveaux sujets de Stanislas, se faisaient tous la guerre, pillaient les terres les uns des autres, et achevaient la ruine de leur pays. Les troupes suédoises, commandées par Lewenhaupt, dont une partie était en Livonie, une autre en Lithuanie, une autre en Pologne, cherchaient toutes les troupes moscovites : elles brûlaient tout ce qui était ennemi de Stanislas. Les Russes ruinaient également amis et ennemis ; on ne voyait que des villes en cendres, et des troupes errantes de Polonais dépouillés de tout, qui détestaient également et leurs deux rois, et Charles XII, et le czar.

Le roi Stanislas partit d’Altranstadt avec le

général Renschild, seize régiments suédois, et beaucoup d’argent, pour apaiser tous ces troubles en Pologne, et se faire reconnaître paisiblement- Il fut reconnu partout où il passa : la discipline de ses troupes, qui faisait mieux sentir la barbarie des Moscovites, lui gagna les esprits; son extrême affabilité lui réunit presque toutes les factions à mesure qu’elle fut connue ; son argent lui donna la plus grande partie de l’armée de la couronne.

Le czar, craignant de manquer de vivres dans un pays que ses troupes avaient désolé, se retira en Lithuanie, où était le rendez* vous de ses corps d’armée, et où il devait établir des magasins. Cette retraite laissa le roi Stanislas paisible souverain de presque toute la Pologne.

Le seul qui le troublât alors dans ses Etats était le comte Siniawsky, grand général de la couronne, de là nomination du roi Auguste. Cet homme, qui avait d’assez grands talents et beaucoup d’ambition, était à la tête d’un tiers parti : il ne reconnaissait ni Auguste, ni Stanislas, et, après avoir tout tenté pour se faire élire lui-même, il se contentait d’être chef de parti, ne pouvant être roi. Les troupes de la couronne, qui étaient demeurées sous ses ordres, n’avaient guère d’autre solde que la liberté de piller impunément leur propre pays. Tons ceux qui craignaient ces brigandages ou qui en souffraient se donnèrent

bientôt à Stanislas, dont la puissance s’affermissait de jour en jour.

Le roi de Suède recevait alors dans son camp d’Altranstadt les ambassadeurs de presque tous les princes de la chrétienté. Les uns venaient le supplier de quitter les terres de l’empire ; les autres eussent bien voulu qu’il eût tourné ses armes contre l’empereur ; le bruit s’était même répandu partout qu’il devait se joindre à la France pour accabler la maison d’Autriche. Parmi tous ces ambassadeurs vint le fameux Jean, duc de Marlborough, de la part d’Anne, reine de la Grande- Bretagne. Cet homme, qui n’a jamais assiégé de ville qu’il n’ait prise, ni donné de bataille qu’il n’ait gagnée, était à Saint- James un adroit courtisan ; dans le parlement, un chef de parti; dans les pays étrangers, le plus habile négociateur de son siècle. Il avait fait autant de mal à la France par son esprit que par ses armes. On a entendu dire au secrétaire des états généraux, M. Fagel, homme d'un très grand mérite, que plus d’une fois les états généraux ayant résolu de s’opposer à ce que le duc de Marlborough devait leur proposer, le duc arrivait, leur parlait en français, langue dans laquelle il s'exprimait très mal, et les persuadait tous ; c’est ce que le lord Bolingbroke m’a confirmé.

Il soutenait avec le prince Eugène, compagnon de ses victoires, et avec Heinsius, grand-

pensionnaire de Hollande, tout le poids des entreprises des alliés contre la France. Il savait que Charles était aigri contre l’empire et contre l’empereur; qu’il était sollicité secrètement par les Français, et que, si ce conquérant embrassait le parti de Louis XIV, les alliés seraient opprimés.

Il est vrai que Charles avait donné sa parole de ne se mêler en rien de la guerre de Louis XIV contre les alliés; mais le duc de Marlborough ne croyait pas qu’il y eût un prince assez esclave de sa parole pour ne pas sacrifier à sa grandeur et à son intérêt. Il partit donc de la Haye dans le dessein d’aller sonder les intentions du roi de Suède. M. Fabrice, qui était alors auprès de Charles XII, m’a assuré que le duc de Marlborough, en arrivant, s’adressa secrètement, non pas au comte Piper, premier ministre, mais au baron de Gœrtz, qui commençait à partager avec Piper la confiance du roi : il arriva même dans le carrosse de ce baron au quartier de Charles XII, et il y eut des froideurs marquées entre lui et le chancelier Piper. Présenté ensuite par Piper, avec Robinson, ministre d’Angleterre, il parla au roi en français : il lui dit qu’il s’estimerait heureux de pouvoir apprendre sous ses ordres ce qu’il ignorait de l’art de la guerre. Le roi ne répondit à ce compliment par aucune civilité, et parut oublier que c’était Marlboroug qui lui parlait. Je sais même

qu’il trouva que ce grand homme était vêtu d’une manière trop recherchée, et avait l’air trop peu guerrier. La conversation fut fatigante et générale, Charles XII s’exprimant en suédois, et Robinson servant d’interprète. Marlborough,qui ne se hâtait jamais de faire ses propositions, et qui avait, par une longue habitude, acquis l’art de démêler les hommes, et de pénétrer les rapports qui sont entre leurs plus secrètes pensées, leurs actions, leurs gestes, leurs discours, étudia attentivement le roi. En lui parlant de guerre en général, il crut apercevoir dans Charles XII une aversion naturelle pour la France; il remarqua qu’il se plaisait à parler des conquêtes des alliés. Il lui prononça le nom du czar, et vit que les yeux du roi s’allumaient toujours k ce nom, malgré la modération de cette conférence : il aperçut de plus sur une table une carte de Moscovie. Il ne lui en fallut pas davantage pour juger que le véritable dessein du roi de Suède et sa seule ambition étaient de détrôner le czar après le roi de Pologne. Il comprit que si ce prince restait en Saxe, c’était pour imposer quelques conditions un peu dures à l’empereur d’Allemagne. Il savait bien que l’empereur ne résisterait pas, et qu’ainsi le» affaires se termineraient aisément. 11 laissa Charles XII à son penchant naturel ; et, satisfait de l’avoir pénétré, il ne lui fit aucune proposition. Ces particularités m’ont été corn

Armées par madame la duchesse de Marlborough, sa veuve, encore Vivante (i).

Comme peu de négociations s’achèvent sans argent, et qu’on voit quelquefois des ministres qui vendent la haine ou la faveur de leur maître, on crut dans toute l’Europe que le duc de Marlborough n’avait réussi auprès du roi de Suède qu’en donnant à propos une grosse somme au comte Piper, et la mémoire de ce Suédois en est restée flétrie jusqu’aujourd’hui. Pour moi, qui ai remonté autant qu’il m’a été possi-ble à la source de ce bruit, j’ai su que Piper avait reçu un présent médiocre de l’empereur, par les mains du comte Wratislau, avec le consentement du roi son maître, et rien du duc de Marlborough. Il est certain que Charles était inflexible dans le dessein d’aller détrôner l’empereur des Russes, qu’il ne recevait alors conseil de personne , et qu’il n’avait pas besoin des avis du comte Piper pour prendre de Pierre Alexiowitz une vengeance qu’il cherchait depuis si longtemps'

Enfin, ce qui achève de justifier ce ministre, c’est l’honneur rendu longtemps après à sa mémoire par Charles XII, qui, ayant appris que Piper était mort en Russie, fit transporter

(l) L’auteur écrivait en 1727. On voit par d’autres dates que l’ouvrage a été retouché depuis à plusieurs reprises.

son corps à Stockholm , et lui ordonna à ses dépens des obsèques magnifiques.

Le roi , qui n’avait point encore éprouvé de revers ni même de retardement dans ses succès, croyait qu’une année lui suffirait pour détrôner le czar, et qu’il pourrait ensuite revenir sur ses pas s’ériger en arbitre de l’Europe; mais il voulait auparavant humilier l’empereur d’Allemagne.

Le baron de Stralheim , envoyé de Suède à Vienne, avait eu, dans un repas, une querelle avec le comte de Zobor , chambellan de l’empereur : celui-ci ayant refusé de boire à la santé de Charles XII, et ayant dit durement que ce prince en usait trop mal avec son maître, Stralheim lui avait donné un démenti et un soufflet, et avait osé, après cette insulte, demander réparation à la cour impériale. La crainte de déplaire au roi de Suède avait forcé l’empereur à bannir son sujet qu’il devait venger. Charles XII ne fut pas satisfait; il voulut qu’on lui livrât le comte de Zobor. La fierté de la cour de Vienne fut obligée de fléchir; on mit le comte entre les mains du roi, qui le renvoya, après l’avoir gardé quelque temps prisonnier à Stettin.

Il demanda de plus, contre toutes les lois des nations, qu’on lui livrât quinze cents malheureux Moscovites, qui, ayant échappé à ses armes, avaient fui jusque sur les terres de l’empire. Il fallut encore que la cour de Vienne

consentît à cette étrange demande; et si renvoyé moscovite à Vienne n’avait adroitement fait évader ces malheureux par divers chemins, ils étaient tous livrés à leurs ennemis.

La troisième et la dernière de ses demandes fut la plus forte. Il se déclara le protecteur des sujets protestants de l’empereur en Silésie, province appartenant à la maison d’Autriche, non à l’empire. Il voulut que l’empereur leur accordât des libertés et des privilèges, établis à la vérité par les traités de Westphalie, mais éteints, ou du moins éludés par ceux de Ryswyk. L’empereur, qui ne cherchait qu’à éloigner un voisin si dangereux, plia encore, et accorda tout ce qu’on voulut. Les luthériens de Silésie eurent pius de cent églises, que les catholiques furent obligés de leur céder par ce traité ; mais beaucoup de ces concessions, que leur assurait la fortune du roi de Suède, leur furent ravies dès qu’il ne fut plus en état d’imposer des lois.

L’empereur, qui fit ces concessions forcées, et qui plia en tout sous la volonté de Charles XII, s’appelait Joseph ; il était fils aîné de Léopold, et frère de Charles VI, qui lui succéda depuis. L’internonce du pape, qui résidait alors auprès de Joseph, lui fit des reproches fort vifs de ce qu’un empereur catholique comme lui avait fait céder l’intérêt de sa propre religion à ceux des hérétiques. « Vous êtes bien heureux, lui répondit l’empereur en

riant, que le roi de Suède ne m’ait pas proposé de me faire luthérien; car, s’il l’avait voulu, je ne sais pas ce que j’aurais fait. »

Le comte de Wratisleau, son ambassadeur auprès de Charles XII, apporta à Leipsick le traité en faveur des Silésiens, signé de la main de son maître. Alors Charles dit qu’il était le meilleur ami de l’empereur ; cependant il ne sut pas sans dépit que Rome l’eût traversé autant qu’elle l’avait pu. Il regardait avec mépris la faiblesse de cette cour, qui, ayant aujourd’hui la moitié de l’Europe pour ennemie irréconciliable, est toujours en défiance de l’autre, et ne soutient son crédit que par l’habileté des négociations ; cependant il songeait à se venger d’elle. Il dit au comte Wratislau que les Suédois avaient autrefois subjugué Rome, et qu’ils n’avaient pas dégénéré comme elle. Il fit avertir le pape qu’il lui redemanderait un jour les effets que la reine Christine avait laissés à Rome. On ne sait jusqu’où ce jeune conquérant eût porté ses ressentiments et ses armes, si la fortune eût secondé ses desseins. Rien ne lui paraissait alors impossible : il avait même envoyé secrètement plusieurs officiers en Asie, et jusque dans l’Égypte, pour lever le plan des villes et l’informer des forces de ces Etats. Il est certain que, si quelqu’un eût pu renverser l’empire des Persans et des Turcs, et passer ensuite en Italie* c’était Charles XII. Il était

aussi jeune qu’ Alexandre , aussi guerrier , aussi entreprenant, plus infatigable, plus robuste et plus tempérant; et les Suédois valaient peut-être mieux que les Macédoniens. Mais de pareils projets, qui sont traités de divins quand ils réussissent, ne sont regardés que comme des chimères quand on est mal heureux.

En fin, toutes les difficultés étant aplanies, toutes ses volontés exécutées, après avoir humilié l’empereur, donné la loi dans l’empire, avoir protégé sa religion luthérienne au milieu des catholiques, détrôné un roi, couronné un autre, se voyant la terreur de tous les princes, il se prépara à partir. Les délices de la Saxe, où il était resté oisif une année , n’avaient en rien adouci sa manière de vivre. Il montait à cheval trois fois par jour, se levait à quatre heures du matin, s’habillait seul, ne buvait point de vin, ne restait à table qu’un quart d’heure, exerçait ses troupes tous les jours, et ne connaissait d'autre plaisir que celui de faire trembler l’Europe.

Les Suédois ne savaient point encore où le roi voulait les mener : on se doutait seulement dans l’armée que Charles pourrait aller à Moscou. Il ordonna, quelques jours avant son départ, à son grand maréchal des logis de lui donner par écrit la route depuis Leipsick... Il s’arrêta un moment à ce mot, et, de peur que le maréchal des logis ne pût

rien deviner de ses projets, il ajouta en riant, jusqu’à toutes les capitales de l’Europe. Le maréchal lui apporta une liste de toutes ces routes, à la tête desquelles il avait affecté de mettre en grosses lettres : Route de Leipsick à Stockhlom. La plupart des Suédois n’aspiraient qu’à y retourner, mais le roi était bien éloigné de songer à leur faire revoir leur patrie. « Monsieur le maréchal, dit-il, je vois bien où vous voudriez me mener; mais nous ne retournerons pas à Stockholm si tôt. »

L’armée était déjà en marche, et passait auprès de Dresde : Charles était à la tête courant toujours selon sa coutume deux ou trois cents pas devant ses gardes. On le perdit tout d’un coup de vue; quelques officiers s’avancèrent à bride abattue pour savoir où il pouvait être : on courut de tous côtés, on ne le trouva point ; l’alarme est un moment dans toute l’armée : on fait halte, les généraux Rassemblent; on était déjà dans la consternation; on apprit enfin d’un Saxon qui passait ce qu’était devenu le roi.

L’envie lui avait pris, en passant si prés de Dresde, d’aller rendre une visite au roi Auguste; il était entré à cheval dans la ville, suivi de trois ou quatre officiers généraux. On leur demanda leur nom à la barrière : Charles dit qu’il s’appelait Cari et qu’il était draban; chacun prit un nom supposé. Le comte Flamming, les voyant passer dans la

place, n’eut que le temps de courir avertir son maître. Tout ce qu’on pouvait faire dans une occasion pareille s’était déjà présenté à l’idée du ministre : il en parlait à Auguste : Charles entra tout botté dans la chambre, avant qu’ Auguste eût eu même le temps de revenir de sa surprise. Il était malade alors, et en robe de chambre ; il s’habilla en hâte. Charles déjeuna avec lui comme un voyageur qui vient prendre congé de son ami ; ensuite il voulut voir les fortifications. Pendant le peu de temps qu’il employa à les parcourir, un Livonien proscrit en Suède, qui servait dans les troupes de Saxe, crut que jamais il ne s’offrirait une occasion plus favorable d’obtenir sa grâce; il conjura le roi Auguste de la demander à Charles, bien sûr que le roi ne refuserait pas cette condescendance à un prince à qui il venait d’ôter une couronne, et entre les mains duquel il était en ce moment. Auguste se chargea aisément de cette affaire. Il était un peu éloigné du roi de Suède e,t s’entretenait avec Hord, général suédois.

« Je crois, lui dit-il en souriant, que votre maître ne me refusera pas. — Vous ne le connaissez pas, repartit le général Hord ; il vous refusera plutôt ici que partout ailleurs. » Auguste ne laissa pas de demander au roi, en termes pressants, la grâce du Livonien. Charles la refusa d’une manière à ne se la pas faire demander une seconde fois. Après avoir

passé quelques heures dans cette étrange visite, il embrassa le roi Auguste et partit. Il trouva, en rejoignant son armée, tous ses généraux encore en alarmes : ils lui dirent qu’ils comptaient assiéger Dresde, en cas qu’on eût retenu sa majesté prisonnière.» Bon! dit le roi, on n’oserait. » Le lendemain, sur la nouvelle qu’on reçut que le roi Auguste tenait conseil extraordinaire à Dresde, a Vous verrez, dit le baron de Stratheim, qu’ils délibèrent sur ce qu’ils devaient faire hier. » A quelques jours de là, Renschild étant venu trouver le roi, lui parla avec étonnement de ce voyage de Dresde. « Je me suis fié, dit Charles, sur ma bonne fortune : j’ai vu cependant un moment qui n’était pas bien net ; Flemming n’avait nulle envie que je sortisse de Dresde si tôt. •

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