TOME II. i
aucune des catastrophes de ces époques de remaniement social ; elle fut prise et reprise au XVe siècle par les Armagnacs et les Rourguignous , les Français et les Anglais, assiégée deux fois au XVIe siècle par les huguenots du prince de Condé et de Henri IV , tiraillée en sens divers au XVIIe siècle par les petites passions de la Fronde. Cette seconde période de l'histoire chartrainc présente donc encore des parties incidentées et son étude nous paraît digne du plus grand intérêt.
Le chapitre de Notre-Dame , rendu au repos par la mort de Robert de Joigny (1 326) , passa quelques années sans avoir de contestations avec les seigneuries épiscopales et séculières. Il est vrai que Pierre de Chappes, successeur de Robert , éloigné de son diocèse par des missions diplomatiques et administratives, puis nommé cardinal, ne paraît pas avoir pris possession. D'un autre coté , Philippe de Valois avait de la dévotion à la Vierge-aux-Miracles , gloire de son domaine patrimonial , et de la bienveillance pour les serviteurs de Marie. Ces dispositions, de part et d'autre pacifiques et amicales, tournèrent bientôt à l'avantage des chanoines. Le monarque vint à Chartres au mois d'octobre 1328, deux mois après la victoire de Cassel, offrit à Notre-Dame son coursier de bataille et son armure de guerre , et en fixa le rachat à 1 ,000 livres tournois payables au trésor de l'église *. Comme, à cette occasion, Philippe avait pris gîte à l'abbaye de Josaphat, le Chapitre, par courtoisie , donna à M* Jean Pate, Pasté ou du Plessis- Pasté , évêque nommé mais non reçu , l'autorisation de célé-
' On nclieLa des renies avec mie partie de cet argent et on fonda avec le surplus un anniversaire solennel qui était célébré le lendemain de l'Assomption. Chaque chanoine assistant ce jour-là aux premières vêpres , aux matines et à la prana messe , recevait, pour droit de présence, (50 sons 0 deniers tournois; ce qui lait qui; personne n'y manquait, hicri yraciu. (Livre de G. liourart, rituel composé par le chanoine Lefaivre, en 153H. — Arch. dép.)
En commémoration de la victoire de Cassel et de l'hommage fait à Notre-Dame par Philippe de Valois , on exposait le jour de l'anniversaire , à l'un des piliers de la grande nef, un tableau en bois sculpte représentant le monarque armé en guerre et monté sur un cheval bardé. Le Chapitre donnait 5 sous au serviteur chargé, chaque année, de l'exhibition de ce tableau
brer l'office divin à ce couvent, <mi présence du Roi, sam tirer à conséquence
Ces bons rapports se manifestèrent encore en 1329 : au mois de janvier Simon Jure, nouveau prévôt royal, assisté du bailli Robert Bretel , prêta, en séance capitulairc , le serment prescrit par la convention de 1 300 , et , le 2 mars suivant, le Roi , à la sollicitation du Sous-Doyen, délégué par ses confrères, octroya aux chanoines des lettres-patentes portant confirmation de cette fameuse convention \ Philippe visita deux fois Chartres en 1329; au commencement de l'année, il assista dans l'église Notre-Dame au mariage de Jean de Montfort et de Marguerite de Flandre, futurs compétiteurs du duché de Bretagne; il revint au mois de mars, avec le duc de Bourgogne et les comtes de Bloisetd'Eu, pour être témoin des noces de Jean 111 , duc de Bretagne, et de Jeanne , fille du comte de Savoie \ 11 est probable (pie ces solennités auxquelles toute la Cour prit part, ne nuisirent pas aux intérêts du Chapitre.
Mais si la personne royale continuait à demeurer en bons termes avec les chanoines, il ne pouvait en être toujours de
* Ht.g. capital.; Séance du vendredi après la Saint-Rémi 1328. D'après les privilèges du Chapitre, l 'Kvèquc eie pouvait due la m«*>se à Chartres et banlieue, avant d'avoir prêté serment et d'avoir rte introduit à l'église avec le cérémonial ordinaire.
* D'après la coutume oui fixait alors le commencement de l'année au jour de Pâques, les registres capitulaircs donnent à relie séance la date du mois de janvier iliu de l'année i Ï32K. J'ai respecté jusqu'à présent cet usa^e , qui ne fut aboli que par l'édit de lTrfii; mais en touchant de plus près à l'histoire moderne, je crois devoir a{rir comme l'ont fait la plupart des écrivains, c'est-à-dire rectilier le texte et commencer l'année au mois de janvier.
3 Le Snus-Doven reçut du Cha[»itre une somme de 20 livres tournois, comme indemnité des dépenses qu'il avait lailes à Paris, dans l'intérêt de la compagnie, pour obtenir ces lettres-patentes. t lieg. rapitul.; S'anee du mardi après Oculi 1320.) Il fut énoncé dans la confirmation que la juridiction du Chapitre s étendait sur les chanoines, les prêtres, les clercs de clueur, les lamiliers des chanoines, Luit clercs que laïcs, les marguilliers clercs et laïcs couchant dans l'église, les notaires et tabellions du Chapitre, le maire du Chapitre, le maître de l'œuvre de Notre-Dame, les portiers et les gardiens du cloître , les geôliers de Loëns, le maître maçon, deuv charpentiers, deux verriers, deux plombiers, les hommes de corps et les hôtes du Chapitre. (Pièces mss. de Pintard; coll. Lejeiine.)
* Voir les histoires de d'Argentié , dom Lohiurau et dom Morice. — Du Tillet, linentoire <1r Hrelar/nc , reg. 72. p. 80. — Maison de France. I. 1", I. 35, p. 82.
même des représentants locaux de la royauté , qui en contact direct avec les officiers de Locns, se trouvaient exposés, pour la moindre infraction , aux foudres de l'Eglise. C'est ce qui arriva, en novembre 1329, au bailli Robert Brelel, à propos de quelques abus de pouvoir commis par des sergents royaux sur les hôtes du Four-Boël; il fut excommuuié et n'obtint l'absolution que vers la fin du carême 1330, par la médiation du bourgeois Simon Druet, ancien prévôt, son procureur fondé \
Au surplus, il est bon de remarquer, au point de vue de l'état des personnes, avec quelle persévérance et quelle habileté le Chapitre sut amener les seigneurs de son voisinage à respecter le domaine et la justice temporelle de Notre-Dame. Ainsi , la convention de 1 306 avait complètement séparé les droits du Chapitre de ceux du Comte, tout en les rendant égaux et mitoyens , si l'on peut s'exprimer ainsi ; par la ratification de 1329, Philippe de Valois consentit à substituer purement et simplement le Roi au Comte dans la jouissance de cette co-propriété ; mais il fallait encore amener sur le terrain du renoncemeut d'autres voisins moins puissants et par cela même plus rapaces et moins disposés à céder aux gens d'église. L'un d'eux était Philippe d'Evreux, roi de Navarre, qui se tenait souvent à son château de Nogent-le-Roi et dont les officiers ne se faisaient pas faute de justicier les hommes de corps du Chapitre ou de lever taille sur les terres ecclésiastiques. Après plusieurs pourparlers , le Doyen alla trouver ce Prince à Nogent-le-Roi au mois d'avril 1330, et sut obtenir non-seulement le redressement des empiétements de justice passés, mais encore des assurances pour l'avenir. Ce premier succès
1 lieg. capitul.; Séances du vendredi après la Saint-André 1329, du mardi après (kuli met el du samedi après l.crtare 1330. — Robert Fournigaut , vice— bailli , c'est-à-dire lieutenant-général du bailliage , obtint par grâce insigne que la restitution solennelle des droits fiscaux indûment perçus et des uiens saisis mal à propos sur les hôtes du four Bocl , se ferait , non à l'endroit même du délit , comme l'usage le voulait , mais, sans bruit, dans l'hAtel du Doyen.
obtenu, les chanoines se tournèrent vers Gui de Chàtillon, comte de Blois; les démarches ne furent pas épargnées et il en résulta une convention datée du jeudi après la Saint-Martin d'été 1330, dont voici l'analyse : Les hommes de corps du Chapitre cstagiers (domiciliés) dans la terre du Comte seront soumis à la justice du Comte pour les causes civiles et pécuniaires, ainsi que ceux de ces hommes qui n'étant pas estagiers dans ladite terre déclareront se soumettre à la juridiction du Comte pour lesdites causes. Le Comte accorde au Chapitre le môme droit sur ceux de ses hommes de corps estagiers ou non-estagiers dans la terre de l'Eglise. Quant aux causes criminelles, le Comte déclare que le Chapitre en aura la connaissance sur ses hommes de corps estagiers dans la terre de l'Eglise ; à l'égard des cas criminels commis par les hommes de corps de l'Eglise sur la terre du Comte, les prévenus seront arrêtés par les soins des officiers du Comte et remis au Chapitre qui en fera justice. Cette composition , nouveau monument de la prépondérance du Chapitre , fut proclamée solennellement en séance capitulaire du samedi après le synode 1330, en présence des députés du Comte, de Pévèque Jean Pasté, du Doyen et de tous les chanoines \
Robert Bretel ne semble pas avoir tenu grand compte des mesures de rigueur des chanoines, car une mention des capitulaires, en date du lendemain de la Purification 1332, fait connaître que les vexations des gens du Roi étant continuelles , on procédera contre eux par voie d'excommunication et d'interdit sur la ville et banlieue. Cette lutte finit, comme
1 La condition des hommes de corps ecclésiastiques , comparée à celle des hommes de corps des Seigneurs, était certainement beaucoup meilleure quant à la perception de la taille, à la jouissance du sol, à la protection effective des biens, à l'administration de la justice. Mais le Chapitre était fort sévère pour tout ce qui ressemblait à un empiétement sur ses droits de seigneurie ou constituait Hn acte d'indépendance. Ainsi, le mardi après les Hrandom 1330, André des Ormes pava une amende pour avoir marié sa fille , nonobstant la défense du Chapitre , et , le vendredi après le svnode de la même année, on imposa une autre amende à la nommée Alice, dite liestesle, pour avoir contesté sa condition servile. (ftey. capit.; mss. de la Biblioth.)
d'ordinaire, par la chute du bailli; Robert Bretel fut remplacé par Nicolas Trouillart ou Troillart, et Philippe de Valois ordonna, le 30 août 1333, à ce nouveau magistrat de prêter au Chapitre le serment voulu par la convention. A cette époque, le bailli, qui était encore un légiste, avait la coutume de se transporter périodiquement dans chaque prévôté et mairie royales du comté et d'y tenir des assises où se jugeaient les causes d'appel et les cas criminels d'une certaine importance, il advint qu'aux assises tenues à Bonneval en 1334, Nicolas Trouillart, prétendant que la convention de 1306 ne s'appliquait pas aux domaines ruraux, enjoignit au prévôt et aux sergents royaux de cette ville de citer et de justicier dorénavant les hôtes du Chapitre , de môme que les hommes du Roi. Les chanoines résistèrent de toutes leurs forces à cette entreprise ; ils tirent homologuer leurs privilèges en Parlement et les signifièrent au prévôt de Bonneval dans le but d'atténuer reflet des paroles du bailli , puis ils suivirent la contestation devant les gens des requêtes du Palais. Le procès fut vidé dans l'année au profit de l'église.
L'évèque Jean Pasté, dont toute la carrière s'était passée en missions diplomatiques, mourut au mois de mars 1331 et fut remplacé par un prélat d'au-delà les monts , appelé Aimery de Château-Luisant. Ce personnage, conseiller intime du pape Jean XXII , ne prit possession de son siège chartrain qu'à la Toussaint 1334 *. Le droit de régale fut exercé par le Roi jusqu'à la prise de possession du nouvel évèque; on voit, en effet, que par lettres datées de Ponloise, le 23 mars 1333, Philippe de Valois nomma Me Gilles de Ruilly , son conseillerclerc, au bénéfice vacant en l'église de Chartres par le décès de M0 Pierre Leblanc, chapelain du Pape *. Le moment était
1 Un des premiers actes d'Aimerv de ChAteau-Luisant fut d'acheter du Chapitre un li<ïtc| situé à Paris, dans la me Sainte-Ceneviève , qui avait appartenu à sou prédécesseur. (Heq. rapil.; Séance du jour de la lune après CnntaW \',\'.\\.\
* Hnj. rapit.; Séance du jeudi après la Résurrection i'.YM
bien choisi pour exploiter la régale aussi largement que possible, et le clergé n'avait garde de s'en plaindre , car un projet de croisade était entré dans l'esprit chevaleresque du Roi , et , pour l'exécuter , il fallait remplir les coffres de l'État. Cette croisade, qui ne devait pas aboutir, avait été approuvée par le Pape dès l'année 1331 ; le Roi prit la croix le 1er octobre 1333 et la France se couvrit de préj>aratifs. Le Saint-Père prescrivit des prières publiques; à Chartres, ville épiscopale de son principal conseiller, il fut décidé, en Chapitre du mercredi après la Quasiniodo 1334, que l'on célébrerait chaque vendredi à Notre-Dame , et en alternant , une messe de la Sainte Vierge , de la Croix et de la Trinité , à l'intention des croisés.
Philippe de Valois faisait de fréquents voyages à Chartres ou dans les environs. Il était à Epernon le 2 novembre 1334 , et il vint à Chartres le lw octobre 1335 , peu de temps avant son départ pour Avignon. Pendant ce dernier séjour, il transporta, par ordonnance, de Verneuil à Janville le siège d'appel de la justice épiscopale 1 et il régla, par lettrespatentes, le gouvernement municipal de la ville de Soissons \ On sait que les affaires de Flandre et d'Angleterre rappelèrent le Roi à Paris et firent échouer les projets d'outre-mer. Des troubles locaux furent les avant-coureurs de l'orage qui allait éclater; on vit des bandes d'aventuriers ravager les campagnes, non sans jeter l'effroi dans les villes. Les chanoines de Notre-Dame crurent devoir prendre quelques mesures de précaution pour leur propre sûreté; dans la séance du samedi avant la Purification 1 337 , ils enjoignirent aux gardiens du cloître de tenir les portes bien fermées pendant la nuit et de veiller sur toutes les issues à l'heure des matines. Parmi les hommes d'armes qui figurèrent dans Yost royal en 1 337 , se trouvait Pierre d'Aubigny, dit de Muret, écuyer chartrain;
1 Voir volume 1". p. 555.
» Ordonnances des Ilots de France , vol. XII, |». 28
ce personnage avait alors une querelle avec le Chapitre, on ignore pour quelle cause; Philippe qui l'aimait fit défense aux chanoines , par lettres datées de Maubuisson-lez-Pon toise le 19 octobre, de continuer les poursuites et de porter la main sur les biens de son homme d'armes avant son retour de la mission de guerre qui lui avait été confiée. Le Roi vint faire ses dévotions à Chartres le jour de la Purification 1338; mais il fut quelques années sans revenir, car les affaires politiques attirèrent toute son attention vers d'autres lieux.
Quoique l'organisation municipale chartraine, au commencement du XIVe siècle , ne nous soit pas connue dans tous ses détails, nous avons lieu de penser que la présidence du corps de ville fut toujours dévolue aux baillis; à ce titre, nous devons enregistrer les séances de ces magistrats. Les baillis n'étaient pas encore de grands seigneurs ; ils remplissaient en personne les devoirs de leur charge et la plupart appartenaient à des familles notables du pays. Nicolas Trouillart, d'une famille qui habita très-longtemps Chartres, eut pour successeur, vers 1335, Henri de Gyvès, issu d'une souche dont les rameaux existent encore dans l'Orléanais, la Touraine, le Poitou et l'Angoumois. En 1338, le bailli était Vincent Michiel ou Michau, et ce fut lui qui apaisa, par une transaction interprétative, les différends que continuaient à faire naître, entre les officiers royaux et le Chapitre , quelques articles ambigus de la convention de 1306. Cette nouvelle composition fut jurée daus la séance du samedi de la Purification 1340, par le Bailli , le Prévôt et les sergents royaux , pour le Comte (le Roi), et par le Doyen el les chanoines Haymon et Foucher de Corona, pour le Chapitre.
Il est juste de dire qu'au moment où les chanoines, d'accord avec les délégués du monarque, sauvegardaient leurs intérêts temporels, ils songeaient à défendre leur spirituel contre l'atteinte des mœurs du temps. Rien n'égalait, en effet, a dépravation des seigneurs et des ecclésiastiques de France ;
on connaît le tableau énergique que la chronique de Saint- Denis a tracé du luxe et de l'orgueil de cette noblesse qui se fît battre à Crécy, et Phistoire a conservé les paroles sévères adressées, en 1351, par le pape Clément M, aux prélats et abbés du royaume \ Dans le but d'éviter le mal, une délibération capitulaire du lundi après la Saint-Jean 1340, enjoignit aux chanoines et prêtres de Notre-Dame de vêtir des habits décents et en rapport avec leur profession, et leur défendit expressément de faire usage de bottines vertes ou d'autre couleur éclatante , de porter de grandes manches pendantes attachées à leurs robes et manteaux , de jouer dans les lieux publics à la paume ou à d'autres jeux malséants , de hanter les tripots, de conduire des chœurs de danse ou de trompettes, enfin de fréquenter de jour ou de nuit des sociétés déshonnétes. De pareilles recommandations caractérisent bien une époque.
La succession de Bretagne, ouverte en 1341 par la mort de Jean III , fut un nouveau brandon jeté entre la France et l'Angleterre. Philippe de Valois soutint les droits de Jeanne , nièce du feu duc et épouse de Charles de Blois ; Edouard embrassa avec chaleur le parti de ce Jean de Bretagne , comte de Montfort , frère consanguin de Jean III , qui s'était marié à Chartres, en 1329, avec Marguerite de Flandre. Les faits de cette guerre sont étrangers à notre histoire ; nous dirons seulement qu'en 1341 les chanoines payèrent au domaine une somme de cent livres à cause de la taxe d'un double décime octroyé au Roi , par le Pape , sur les biens du clergé , pour les urgentes affaires du royaume. L'esprit chartrain était généralement favorable à la cause patronée par le Roi ; le Chapitre prouva sa sympathie en infligeant, dans la séance capitulaire du vendredi après la Purification 1342, un blâme sévère et une amende à Étienne de Sancheville, prêtre clerc de chœur, pour avoir scandalisé l'église de Chartres et diffamé les senti-
1 Histoire de France, par H. Martin, vol 5. p. W3.
ments de ses membres en disant publiquement devant des Anglais et d'autres étrangers que les Anglais étaient beaucoup plus généreux que les Français \
L'évèque Aimery do Château-Luisant , promu au cardinalat en 1342 *, résigna son siège qui fut donné à Guillaume Amy. Ce nouveau prélat résidant habituellement à Avignon près du Pape, ne vint pas immédiatement à Chartres, et il eut un coadjuteur nommé Bertrand. Guillaume Amy obtint de Clément VI, en 1343, l'autorisation de lever un don caritatif sur le clergé de son diocèse pour réparer les grandes pertes que l'église de Notre-Dame avait faites pendant les dernières années ; les chanoines furent naturellement exemptés de cette contribution. Nous ne savons quelles pertes il s'agissait de réparer , à moins qu'on n'entendît par là les dévastations et les saisies illicites reprochées fréquemment aux hommes de corps et aux gens du Comte. Il paraît que des sévices graves avaient été commis dans plusieurs maisons canoniales et en particulier dans celle de M" Pierre de Chappes, chanoine, chez lequel on avait pris un volume de lois, un bréviaire, de la vaisselle d'argent et un chaperon fourré. Ces méfaits amenèrent les parties à la barre duParlemeut, et un arrêt du 6 décembre 1343, rendu sur le rapport de M" Simon de Bucy et Ferry Briart, conseillers, condamna à la restitution le bailli Vincent Michicl, le prévôt Hémeric Courrat et les sieurs Jean Courrat, Denisot de la Porte, Perrot Barbou, Denisot Romain et Jean Bazin, officiers du Comte \
Souchet et les autres écrivains ses copistes disent qu'il y eut, en 1342 et 1345, de grandes inondations à Chartres. La récolte fut très-mauvaise en 1342, si l'on en juge par les prix élevés du blé * ; mais l'année suivante donna en Beauce des
• Voir volume 1", p. 414.
' 1b., p. 211, note 2.
3 Pièces du Chapitre, Juridiction temporelle , Arcli. départ
* Voir vol. 1", appendice nn 14, p. 501
produits meilleurs que dans les autres provinces, et Philippe de Valois, qui était venu à la Forte-Maison, près Chartres, au mois d'octobre 1313 ', put faire exporter une grande quantité de grains de notre pays pour la Bourgogne, où il y avait disette. Les prix exagérés reprirent en 1346 et en 1347 pour retomber au taux moyen de six sous six deniers tournois le setier,en 1348. Nous n'avons trouvé aucun document local qui fasse mention des événements si graves de l'année 1346; cependant il est bien probable que Chartres ne put échapper complètement aux malheurs de cette funeste époque. En efîet, une partie de l'armée royale destinée à guerroyer en Guyenne se rassembla au mois de mars dans la Beauce et dans l'Orléanais; en juillet et août, les Anglais ravagèrent Vernon, Breteuil , le Vexin, le Hurepoix et campèrent à Poissy, ville du diocèse de Chartres; les comtes d'Alençon et de Blois, dont les possessions s'avançaient jusqu'au cœur du comté de Chartres et qui avaient sans doute des Beaucerons sous leurs bannières , périrent le 26 août à la journée de Crécy. En 1347, 1348 et 1349, la peste noire vint ajouter ses horreurs à celles de la guerre. Cette affreuse maladie , après avoir ravagé le midi , sévit cruellement à Paris et dans les environs; Jeanne de France, reine de Navarre, comtesse d'Evreux , dame de Nogent-le-Roi et mère de Charles-le- Mauvais , fut une de ses plus illustres victimes.
Au mois d'avril 1349, Philippe de Valois nomma le bailli de Chartres gardien de l'abbaye royale de Saint-Mesmin , près Orléans \ A peine avait-il donné cette marque de confiance au premier magistrat chartrain, que le Roi découvrit les malversations du second fonctionnaire de la ville , l'argentier ou receveur du domaine; dans cette circonstance, il exprima, par lettres-patentes datées de Remilly, en Champagne, le
1 Oriionn. des Hois de Frnine, vol. 11. p. 1 1*1 . — Philippe data de la Forte- Maison de lez Chartres, le 2ti ortolira IIJW. une ordonnance- sur l«s monnaies.
»//>., vol. 7, p. iStî
1 4 juillet, tout son mécontentement au chancelier et aux gens des comptes, lesquels avaient commis pour les recettes royales, en qualité de receveurs, des individus qui appliquaient à leur proGt particulier les deniers qu'ils touchaient; « comme a faict » et faict, dit le Roi , le receveur de Chartres qui par vous genz » de noz ditz comptes a été faict, dont nous avons eu et pou- » rions avoir ou temps à venir grans dommages. » Il leur signiûa qu'ils n'avaient pas d'autre mission que de ouir et recevoir les comptes et faire payer ce qui était dû au trésor royal, et il ajouta qu'il entendait que dorénavant les receveurs du domaine fussent nommés par élection , ainsi qu'il a été ordonné pour les sénéchaux et baillis \ Cette dernière disposition explique pourquoi les baillis chartrains de ce temps' appartenaient ordinairement à des familles du pays.
D'après Souchet , Philippe de Valois se rendit à Chartres au mois de janvier 1350 avec Louis de Vaucemain, évèquc nommé sur la résignation de Guillaume Amy qui avait été élevé à la dignité de patriarche de Jérusalem *. Le monarque, quoique âgé de 58 ans, venait d'épouser (19 janvier) Blanche de Navarre , princesse de 1 8 ans, fille de la feue reine de Navarre et sœur de Charles-le-Mauvais. Cette alliance disproportionnée lui fut fatale; saisi d'une maladie d'épuisement, il succomba au château de Nogent-le-Roi , domaine de sa nouvelle tarai lie, le 22 août 1350.
Jean , nouveau roi , fit un pèlerinage à Chartres , avec la reine Jeanne, sa femme, aux fêtes de Pâques 1351 . Il y passa en revue une partie de ses hommes d'armes et il y signa les privilèges de la ville d'Orchies \ La Reine revint encore au mois de janvier 1352; Souchet raconte qu'elle délivra pour sa
1 Ordonn. des Rots de France, vol. II, p. 304.
* Guillaume Amy léjjua à Notre-Dame ses ornements et habits épiscopaux en soie violette rehaussée de léopards d'or. (Livre de Guillaume Bouvart ; mss. des Archives dép.)
* Ordonn. des Unis de France, vol. IV, p. 70.
bienvenue un condamné détenu dans les prisons de l'ofticialité. Les débuts de ce règne furent marqués par plusieurs actes de sévérité ; quelques seigneurs payèrent de leur tète ou par la confiscation de leurs biens les sentiments anglais qui les animaient. Le manoir de Gourdez, principal hôtel des Vicomtes, vendu en 1343 par Isabcau de Bochefort, fut confisqué sur le sire Huet de Brion et octroyé en pur don , au mois d'octobre 1351, à Jean de Flçurigny , maître d'hôtel du dauphin Charles \ D'autres confiscations enrichirent le domaine ; mais ce n'était pas assez pour satisfaire la prodigalité du roi Jean : il recourut bientôt à l'altération des monnaies \ Chartres se ressentit vivement de cette mesure désastreuse; en 1353, la monnaie faible, c'est-à-dire altérée, n'était reçue dans le pays que pour moitié de la bonne Cet état de choses jeta dans les esprits et dans le commerce une perturbation à laquelle les mutations perpétuelles des officiers du Roi n'étaient pas faites pour porter remède. Au bailli Vincent Michiel avait succédé, en 1346, Joucelin de Pertuis, en 1348, Joachim Dupont, en 1350, Jean-le-Bascle (le bâtard) de Meudon , et en 1354 , Jean Bigot , dit le Barbe ; ce dernier prêta serment au Chapitre dans la séance du mercredi après la Purification , en même temps qu'un nouveau prévôt du nom de Barthélémy ou Berthelot Prevosteau , personnage dont la famille donna au XIVe siècle plusieurs membres distingués à la haute administration du pays.
1 Charles, mis en possession du Dauphiné par le traité du 25 avril 1343, réalisé en 1349, prit vers cette dernière époque le titre de Dauphin de Viennois. Le plus ancien document chartrain , à ma connaissance , qui donne ce titre au fils aîné du Roi, est une délibération du Chapitre, de l'année 1353. ( Chapitres généraux, S 39, 2e partie, f° 163, verso; mss. de la Bibliot. commun.)
■ • A l'avènement du roi Jean, le marc d'argent valait 5 livres 5 sous; à la fin
• de Pan 1351 , il était porté à 11 livres; la monnaie avait varié de cent pour cent b en un an. Ce n'était là que le début : au mois de février 1352, le marc revint » brusquement de 11 livres à 4 livres 5 sous; il remonta à 13 livres 15 sous, re-
• tomba à l livres 10 sous, puis remonta a 18 livres. On compta jusqu'à seize va- » nations dans une seule année. ■ (Hist. de France, par H. Martin , vol. 5, p. 459.)
* Heg. capit.; Séance du lendemain de la Saint-Jean 1353.
Le moment approchait où la ville allait avoir besoin du dévouement de ses administrateurs, car le roi Jean venait de rompre avec son gendre le jeune Charles-le-Mauvais , roi de Navarre , qui , voisin de la Beauce par Evreux et Xogent-lc- Hoi, se disposait à ravager les terres royales (1354). La paix fut replâtrée entre ces deux princes en 1355; toutefois le Roi ne laissa pas de recommander à ses lieutenants de veiller k la sûreté des places fortes. Il y eut à Chartres , au mois de juillet 1355, une assemblée générale des habitants, à laquelle le Chapitre envoya l'archidiacre de Vendôme et les chanoines Louis de Yieilleville , Etienne Roger et Eticnne-le-Barbe 1 ; on discuta les mesures à prendre pour mettre la ville à l'abri d'une surprise ; peut-être aussi nomma-t-on des députés aux Etats-généraux qui devaient se tenir et qui se tinrent, en effet, à Paris au mois de décembre. Les résultats de cette mémorable assemblée sont connus par l'ordonnance du 28 décembre dont Chartres reçut un exemplaire signé de J. Boyer, secrétaire du Roi. Les trois ordres admettant la nécessité de résister aux Anglais , accordèrent pour un an une gabelle sur le sel et une taxe de huit deniers par livre sur toute marchandise vendue; des élus furent nommés dans chaque bailliage pour faire la levée de ces impôts, et l'on réserva la connaissance des cas contentieux à neuf généraux des finances dont l'abbé de Bonneval et le bourgeois Maurice d'Epernon firent partie. Jean promit de ne plus faire que de bonne monnaie, puis il ordonna aux habitants des villes closes de se munir d'armes et de redoubler de zèle pour son service. On suivit à la lettre, à Chartres, cette dernière recommandation ; il y eut permanence dans les séances du corps de ville, et les chanoines décidèrent, le samedi après la Saint-Jean 1356, que les Chapitres particuliers vaudraient Chapitres généraux pour tout ce qui concernerait les préparatifs de
' lirtf. capit.; Séance du mardi npivs la ^aint-Jean l.T».*).
fo
guerre et la protection des biens et des personnes ecclésiastiques.
La rupture qui eut lieu dans ce moment entre le Roi et Charles-le-Mauvais amena les Navarraiset les Anglais jusqu'à Verneuil ; Jean et le sire d'Houdetot , grand-maître des arbalétriers, parvinrent heureusement à les repousser avant leur entrée en Beauce. Vers la On du mois d'août , le Roi, résolu à frapper un coup décisif, se rendit à Chartres à grand foison de gens (Tannes et donna ordre aux chevaliers français du ban et de Parrière-ban de venir le joindre sur les marches du Blésois et de la Touraine. Le monarque passa plusieurs jours dans notre ville à régler les mouvements de son armée ; il y data du 28 et du 31 août diverses ordonnances dont une prononça le renvoi des causes du Chapitre au Parlement de Paris, sans moyen \ Ce fut aussi pendant ce voyage que M* Michel de Braiche, aumônier du Roi, procéda tà la réforme de la maison des Six-Vingts aveugles de Saint-Julien et de Saint-Gatien \
La journée de Poitiers (19 septembre 1356), dans laquelle Jean fut fait prisonnier, mit le comble à la terreur qui régnait dans les cités françaises. Les domaines du clergé et des seigneurs chartrains devinrent pendant tout le reste de la saison le théâtre des déprédations des garnisons navarraises \ Aussitôt après la défaite des troupes royales, Charles, duc de Normandie, flls aîné et lieutenant du Roi , avait convoqué à Paris les États-généraux. Cette assemblée, dont la première séance se tint le 1 7 octobre, fut des plus orageuses ; le tiersétat, poussé par Robert Lecocq, évôque de Laon, et Marcel , prévôt des marchands, demanda avec violence la mise en jugement des principaux conseillers de la couronne, entre autres, de Jean Chauveau, de Chartres, trésorier des guerres.
' Ordonn. des Bois de France, vol. IV, p. 177; vol. 8, p. 288; vol. XIV, p. 10<L — Voir aussi volume l«r de cette histoire, p. 5i5.
* Voir vol. i", p. 317.
* Heg, rapit.; Séances du dimanche et du lundi après la Purification 13&7.
La puissance dictatoriale des 36 gouverneurs de Paris , zélés continuateurs de la politique du tiers-état , mit le régent à deux doigts de sa perte et faillit livrer la France à l'ambition de Charles-le-Mauvais. Ce Prince avait laissé ses villes de Normandie aux ordres de Philippe de Navarre, comte de Longueville , son frère , qui lançait d'Evreux des bandes furieuses dans les plaines de la Beauce. Loin de pouvoir porter secours aux malheureux habitants des campagnes, le Régent était forcé de leur demander des subsides; il fit, dans ce but, au mois de septembre 1357 , une excursion à Rouen et à Chartres, mais on accueillit très-mal son ouverture et le voyage ne servit à rien.
L'année 1358 ne se présenta pas pour Chartres sous de plus favorables auspices. Les troupes navarraises continuèrent leurs dévastations, de concert avec une grande compagnie de pillards de tous pays cantonnée à Epernon ; cette bande tint pendant six mois les Chartrains prisonniers dans leurs murs et détruisit Saint- Arnoult , Gai lardon, Bonneval, Yèvres, Cloyes et Etampes \ Le régent Charles avait beau promener de ville en ville les Etats-généraux dans le but de se procurer des finances et des partisans, ces réunions, trop peu nombreuses pour faire autorité, ne produisaient que des résultats stériles. Les députés des cités royales un peu éloignées ne pouvaient parvenir aux lieux désignés par le Dauphin , car les ennemis battaient tous les chemins. Nous avons la preuve que Chartres ne fut pas représenté aux séances des Etats assemblés à Compiègne au mois de mai 1358 : en effet, le roi Jean écrivit le 15 juin, du fond de sa prison de Londres, à ses amés les bailli, nobles et bourgeois de Chartres, pour les prier d'approuver l'aide consentie par les Etats de Compiègne, comme si ils se fussent trouvés à cette assemblée \
* Chroniques de Froissart, M. Buchon, 1852, vol. 1er, p. 373.
• Ordonn. des Boit de France, vol. III, p. 692.
Tout semblait conjuré contre le prince régent , lorsqu'un événement inespéré vint rétablir ses affaires. Au mois d'août, les royalistes de Paris , conduits par le bourgeois Maillard , parvinrent à écraser le parti du prévôt Marcel et de ses adhérents navarrais. Le roi Charles, furieux de cet échec, quitta sa résidence de Mantes, traversa, le fer et le feu à la main, le Vexin, la Beaucc !, le Gatinais et 1' Ile-de-France, et s'empara de Mclun, ville du douaire de sa sœur Jeanne, veuve de Philippe de Valois.
A cette époque désastreuse où le gouvernement , sans armée, sans ressources, sans influence, ne pouvait faire prévaloir sa volonté à deux lieues de Paris ; où les brigands de toutes les nations, organisés en compagnies de gens d'armes, pillaient et incendiaient les villages, détruisaient les moissons sur pied, rançonnaient les bourgeois fourvoyés par les chemins ; où les garnisons des places françaises, navarraiseset anglaises, dignes émules des compagnies, se faisaient une guerre acharnée dont le contre-coup retombait toujours sur les malheureux habitants du plat pays, il n'y avait de sûreté que dans les forteresses, et la nécessité transformait chaque ville close en une petite république indépendante. Nous trouvons dans le compte des recettes et dépenses de Chartres, pour l'année 1358*, des renseignements précieux sur l'assiette, la cueillette et l'affectation des subsides, sur les officiers royaux et municipaux, sur
1 La grande chronique do Saint-Denis dit que Charlcs-le-Mauvais ardit Chartres; le lieu ainsi désigné est probablement Châtres, aujourd'hui Arpajon.
* Ce document, que je donne en entier sous le n° ieT des Appendices, fin de ce volume, est le plus ancien de ceux de cette nature que renferment les archives de la Mairie. Guillaume de la Veste, receveur élu en assemblée générale, rendit son compte en présence de Etienne de la Houssavc, Jean Col ronge , Jean Harbou, Jean» le-Conlier , Pierre dEtampes , Jean Petit , élus pour cet oflire par les habitants et commis, à leur requête, par Guillaume Jure, lieutenant de nolde homme M. Pierre de Houville ou Bouviller, chevalier du Roi et son bailli à Chartres; la lecture se fit en présence du sous-chantre Pierre de Chappes, de Hervé de Chartres, chanoinechancelier, Regnault Sauger, archidiacre de Vendôme, Jacques de Montmorency, prieur de Saint-Romain de Brou, Jean Lambert, Jean Legros et de plusieurs autres bourgeois; la relation des commis eut lieu devant le Bailli, la communauté de la ville pour ce assemblée. Ou ne voit pas que ce compte ait été soumis au contrôle de la chambre des Comptes de Paris.