‹ Histoire de Chartres (volume 3)Chapitre 35 sur 109 · TOME II · texte numérisé non relu

TOME II

étaient donc unies pour la défense de la cité contre les huguenots.

On redoubla de précautions au mois de février. La Reinemère , enfermée au château de Blois depuis la mort du maréchal d'Ancre , s'évada dans la nuit du 22 au 23 ; le Roi le manda à la Chambre dès le 24 l. M. de La Frette, retenu près de Sa Majesté , envoya aussitôt un règlement sévère pour la police et le guet, avec injonction do le mettre à exécution \ \a compagnie du Vidamo et la milice bourgeoise reprirent leurs exercices, et les passages, c'est-à-dire les pillages des troupes recommencèrent bientôt à désoler le pays (mars, avril et mai) \ Le Roi s'était avancé vers la Touraine pour suivre de plus près les négociations entamées avec sa mère *; il dépêcha, le 15 mai, le sieur de L'Étourville aux échevins, pour leur recommander la plus grande vigilance , à cause de certains plans de surprise attribués aux rebelles 5. Cette fois encore on en fut quitte pour la peur; la diplomatie aplanit les difficultés politiques, et Sa Majesté permit aux habitants, le 29 mai, de déposer les armes \

La peste remplaça la guerre dans le pays chartrain. Les villages de la banlieue furent très-maltraités, mais la ville se soumit à un isolement tellement complet, qu'elle réussit à se garantir du fléau (juillet, août et septembre) 7.

Le danger n'empêcha pas le Roi d'effectuer par la Beauce son retour de Touraine. M. de La Frette, gouverneur, et M.

1 Reg. des Echevins; Séance du 26 février. » lb.; i«r mars.

* 16 avril. — Il sera écrit tant à M. de La Frette qu'à M. de Loménic, secrétaire des commandements, et à M. des Cures, conseiller au Conscil-d'Etat et privé et maréchal-général-des-logis des camps et armées du Hoi , pour les prier de faire déloger les gens de guerre qui pillent et ruinent le plat-pays. ( Heg. iUs Echevins.)

* 29 avril. — Le Roi doit, dit-on, passer ici en se rendant en Touraine; il sera écrit à ce sujet à M. Guichard , sou premier valet de chambre , de présent à Saint- Gcrmain-cn-Layc (lb.)

* Ib.; Séance du 16 mai.

* lb.; 2 juin.

7 lb ; 23 juillet, 27 août, 2 et 7 <?pteml>rc

des Fourneaux , maréchal-des-logis de la Cour , firent connaître aux échevins , le 1 2 septembre , la prochaine arrivée du monarque et de sa jeune épouse; Louis XIII, de son côté , demanda à sa bonne ville , par lettres du 20 , une réception des plus simples \ Ce désir ne put être exaucé, car on avait déjà fait force préparatifs, et lors de l'entrée de Leurs Majestés, qui eut lieu par la porte Chàtelet le jeudi 26, elles trouvèrent à leur rencontre les autorités et les corporations en habit de gala, reçurent des cadeaux de confitures et vin clairet, passèrent sous des arcs de triomphe décorés de leurs portraits , et suivirent jusqu'à l'évèché des rues tendues de tapisseries de haute lisse \ Le Roi et la Reine partirent le jeudi 3 octobre \ La Reine-mère et les princes ayant renoué leurs intrigues au printemps de 1620, il fallut reprendre le mousquet à Chartres. Les gardes , rétablies le i" juillet par ordre du Roi et de M. de La Frette, ne cessèrent que le 8 septembre, après l'affaire des Pofits-de-Cé \ Pendant cette nouvelle lutte, le pays chartrain eut beaucoup à souffrir du passage des troupes royales, quoique M. des Fourneaux, ancien ami de la ville, fût chargé des logements depuis Étampes jusqu'en Normandie*. On dut même lancer les archers de la maréchaussée aux trousses des traineurs et goujats de l'armée V

1 Iieg. des Echevins ; Séance du 16 septembre.

* La Bibliothèque impériale [jossède une pièce intitulée : La royale entrée du Iioy et de la Reine en la ville de Chartres: avec les magnificences et cérémonies qui s'y sont observées U jeudy 26 septembre. Paris, J. Chemin. 1619; in-8°. (Catalogue Lb», n» 1,287, p. 498.)

U parait qu'une grande partie du temps que la Cour passa dans notre ville fut employé en cérémonies religieuses à l'occasion de la paix. Un opuscule in-8° de la Bibliothèque impériale {Catalogue LbM, n° 1,286, û. 198) porte pour litre : \jes magnificences préparées en l'église Notre-Dame de Chartres, pour les (Litotes acttons de grâces du roi et de la reine sa mere , de leur heureuse entrevue et amiable réconciliation.

* Un incendie dévora ce jour-là même une partie de la petite ville de Maintenon ; le Roi qui avait été témoin de ce désastre , à son passage , fit estimer les pertes et chargea le Lieutenant-général du bailliage de distribuer ît.OOO livres au sol la livre aux incendiés. (Lettre du 31 octobre. Recueil des Uttres des Ibis de Fumer, p. 221 .)

k lieg. des Echevins.

* lb.; 21 juillet. — • lb.; 7 septembre

L'évêque Philippe Hurault mourut le 27 mai de cette année , chez le comte de Cheverny , son frère , et le Roi donna le siège de Chartres à Léonor d'Estampes de Valançay, abbé de Bourgueil. Ce prélat était cousin de son prédécesseur, par Marie Hurault, sa bisaïeule; de plus, sa soeur avait épousé M. Brulard de Puisieux, fils du chancelier Brulard de Sillery. Chartres ne faisait donc que changer de protecteur. M. Noël, échevin, fut délégué par sa compagnie, le \" décembre, pour aller saluer le nouvel évèque, qui fit son entrée solennelle le mardi 22 \

I^es troubles recommencèrent à la fin de 1620, et le Roi annonça aux échevins , le 20 décembre , la tentative des huguenots du midi sur Navarrcinx , et son intention d'en finir avec eux *. Pour faire de l'argent, le Grand -Conseil imagina de créer de nouveaux offices de magistrature et d'imposer une taxe sur certains établissements d'utilité publique. Les sieurs de La Chesnaye et de Rochebon, valets-dechambre du Roi , proposèrent à Sa Majesté de fonder à Chartres une boucherie royale, dont les étaux auraient été accensés au profit du Trésor. Un trésorier de France , commissaire en cette partie , arriva le 24 mars 1621 , pour exploiter cette idée; mais la Chambre résista fortement, en objectant que les besoins de la population n'exigeaient pas l'ouverture d'une nouvelle boucherie et que les trois boucheries existantes payaient un cens à l'Évêque et au duc de Chartres, engagiste du domaine. Toutefois, on ne put empêcher le commissaire de tenter, le 15 juin, une enquête de commodo et incommodo, et l'affaire aurait peut-être tourné contre les désirs de la ville, si la procédure n'eût atteint par ses longueurs l'époque où le Roi réunit à la couronne le duché de Chartres *.

' lU.g des Echevins. — UUre de l'Evêque aux Erhrviiis, «lu 1!) décembre. » Ib.

» Ib.; Séances des 24 mai et 10 juin 1621.

Cependant la Cour s'avançait vers la Saintonge pour commencer la campagne. Avant de rejoindre l'armée, M. de La Frette donna des instructions aux échevins sur la police de la place. Le 2 juin , les principaux huguenots chartrains , au nombre de douze, furent désarmés 1 ; le même jour, M. le comte de Limours, bailli, fit transporter à Chartres quinze petites pièces d'artillerie '; on établit, le 26, le service des corps-de-garde, et les compagnies de la milice se partagèrent les quartiers. On disait que les réformés de la Beauce et du Perche avaient établi leur quartier-général k Marchenoir et qu'ils se disposaient à marcher sur Chartres La Chambre reçut, le mercredi 30 juin , la nouvelle de la prise de Saint-Jeand'Àngélyet fit chanter, à Notre-Dame, un Te Deum auquel assista M. de Chcverny, lieutenant-général de la province *. Cet avantage n'empêcha pas les pillages continuels des huguenots; la ville resta fermée comme en pleine guerre; la loue des moissonneurs dits douterons eut lieu à Nicochet et au cimetière Saint-Barthélémy (27 juillet), et on mit sur pied toutes les forces militaires pour maintenir la tranquillité pendant les fêtes de la Notre-Dame de septembre et les exercices du Jubilé5.

Le siège de Montauban , entrepris par le Roi après la reddition de Saint-Jean-d'Angély , fut très - meurtrier ; grand nombre de gens de qualité y périrent , entre autres M. de La Frette, gouverneur particulier de la ville et l'un des lieutenants-généraux de la province. Sa Majesté conféra, par lettres-patentes du 7 septembre 1621 , le gouvernement de Chartres à M. Charles de Gruel , sieur de La Frette, frère

• On remarquait parmi eux les sieurs Jacques Fresnot, Jean Brun cl Neveu, procureurs; les autres appartenaient à la basse classe, fit?*/, des Echevins )

* Ces pièces, qui pesaient 1,125 livres, furent payées 500 livres tournois. (lb.) 3 lb.; Séance du 26 juin.

» Ken de joie devant PluMel-ilc-ville , allumé par M. île Clirvnnv cl le Lieuleïunt-néoéral (Ib.t

5 lb ; 27 juillet, ;)1 août, 6 ot 21 srplomlnv.

du défunt \ Le gouvernement du pays chartrain fut réuni, par lettres du même jour, à celui de l'Orléanais, du Vendômois et du Blésois, en faveur de François d'Orléans, comte de Saint-Pol; le comte de Cheverny conserva la charge de lieutenant-général au même gouvernement. Le Roi informa leséchevins, par lettres du 10 septembre, de la nomination du comte de Saint-Pol, et, le 24 octobre, ce seigneur leur annonça son arrivée pour le 10 novembre. La Chambre lui dépêcha aussitôt MM. les échevins de Crécy et Taurin, porteurs des compliments de la compagnie \

Malgré les troubles, Chartres reçut, à la fin d'octobre, une visite royale; la Reine-mère vint faire ses dévotions à Notre-Dame le jour de la Toussaint. Cette princesse n'aimait cependant pas la prière au point de lui sacrifier son sommeil , car elle fit faire défense de battre du tambour et de sonner les cloches, à deux lieues à la ronde, depuis six heures du soir jusqu'à dix heures du matin, pendant le temps de son séjour3. M. de Saint-Pol fit son entrée le 12 novembre; il ajouta quelques articles au règlement du guet et prescrivit la fermeture de plusieurs portes \ Mais il se départit de cette sévérité le 8 janvier 1622, sur l'avis du retour du Roi de la campagne du Midi *.

M. Charles de La Frette ne jouit pas longtemps de son gouvernement particulier de Chartres. Il mourut au commencement do cette année et fut remplacé , suivant lettres de commission du 21 janvier, par M. le comte do Cheverny,

* Heij. des Echevins; Séance du 5 novembre. » lb.; 29 octobre.

* lb.; Séance du 31 octobre.

* lb.; 15 novembre. — Le Roi, en son Conseil, avait décidé, le 12 août, que tous les habitants , privilégiés ou non , seraient tenus soit de monter la garde et faire le guet en personne , soit de se faire remplacer par des gens capables de porter les armes. M. de Saint-Pol mit cet arrêt à exécution le 14 novembre. (Pancarte municijHile, vol. 2, p. 177; Arch. de la Mairie.)

* Lettres de M. de Saint-Pol, datées d'Orléans le 8 janvier, (lieg. des Echevins.)

lieutenant-général de la province \ La Chambre fit saluer ce seigneur le 17 février \

Il parait que les remuements des huguenots beaucerons avaient rendu les Chartrains suspects à la Cour. M. de Saint- Pol, instruit de ces méfiances, engagea les échevins à se justifier. Le Lieutenant-général , délégué par la Compagnie , se rendit à Paris au mois de mars et plaida si bien la cause de la ville, que le Roi, à son départ pour la guerre, fit assurer la Chambre qu'il n'avait plus aucun doute sur la fidélité des habitants s. On reçut, le 23 avril, des lettres de Louis XIII annonçant la victoire qu'il venait de remporter à Rié en Poitou, sur les rebelles protestants, commandés l>ar Soubise ; un Te Deum fut chanté à cette occasion \ On célébra do la même manière la nouvelle de la paix que le monarque accorda aux huguenots devant Montpellier, au mois d'octobre \ Les gardes, maintenues d'abord par M. de Saint-Pol, furent levées le 12 novembre, sur l'ordre du Roi \ La réclusion forcée des Chartrains eut au moins, cette; année, le bon résultat de garantir la ville de la peste qui sévissait dans les environs (août , septembre et octobre) \

Par contrat du 26 août 1623 , Louis XIII dégagea le duché de Chartres des mains du duc de Nemours , moyennant le remboursement de la somme de 250,000 écus d'or, stipulée en 1528. Les maisons d'Est et de Savoie avaient possédé ce domaine, comme engagistes, pendant 95 ans. Le Roi, duc

1 Lettres-patentes datées de Blois le 21 janvier. (Hey. des Echevins.) « Ib.

" Lettre de M. de Saint-Pol en date du i avril. (Ib.)

* Lettres du Roi , datées d'Apremont le 1 7 avril et adressées à M. de Clievcrny. (Ih. l

■ Lettres du Roi, datées du camp devant Montpellier le 19 octobre, reçues le 5 novembre. (Ib.)

* Ib.; 8, 10 et 11 novembre.

7 La peste régnait à Rouen, Louvicrs et autres villes de Normandie. Ou défendit toute communication avec les pays infectés , et on prit toutes les mesures sanitaires suggérées par l'expérience. (Ib.; 21) août, i octobre.)

de Chartres, visita sa bonne ville le 31 octobre et assista T dans la cathédrale, aux offices de la Toussaint.

Ce chapitre serait incomplet s'il ne contenait quelques remarques sur la part que prirent les Chartrains aux travaux littéraires de la période des derniers Valois et du premier Bourbon. Théologie , jurisprudence , histoire , érudition , poésie, on peut dire qu'ils abordèrent tous les genres avec succès et quelquefois avec supériorité.

Frère Jacques Fourré , religieux jacobin, né à Mainvilliers, d'une famille obscure, vers 1516, devint, par son seul mérite, prédicateur de Charles IX et évêque de Chàlon-sur- Saône; il mourut en 1578, laissant une grande réputation d'éloquence. I^a cause catholique romaine eut un vigoureux champion dans Claude de Sainctes, né à Chartres vers 1528. Religieux augustin, dès l'âge de douze ans, au couvent de Saint-Cberon , ce savant théologien prit le bonnet de docteur en 1555 , figura au colloque de Poissy en 1561 , fut envoyé au concile de Trente et obtint en 1575 l'évêché d'Evreux. Ses écrits, dirigés d'abord contre les Calvinistes, dégénérèrent pendant la Ligue en libelles politiques et lui attirèrent une série de disgrâces qui ne Unit qu'avec sa mort, arrivée en prison, à Falaise, au mois d'octobre 1591

La rédaction des coutumes avait fourni, au XVI* siècle, un nouvel aliment à l'étude du droit; la coutume de Chartres trouva d'habiles commentateurs dans le barreau et la magistrature du pays. Gilles Tulloue, avocat et bailli de Gallardon, fit paraître sa glose latine en 1560, et Nicolas Frerot, autre bailli du même lieu, publia ses notes en 1604. Ces travaux sur un texte dont l'illustre du Moulin n'avait pas dédaigné de s'occuper, devaient être complétés, en 1630, parle pré-

1 Le Journal (p. (79 et 208) parle 1res au long de Claude de Sainctes. (le fameux docteur était (ils d'un avocat qui avait une très-uomhreuse famille. Après si profession, il fut mis entre les mains de S\e Mathieu Le Pelletier (cousin-germain du père de l'auteur du Journal I , prêtre et pédagogue au collège de Bmirourt à Paris , qui le dirigea dans les lettres el la théologie

vôt Couart, jurisconsulte estimable, malgré sa prolixité et son luxe de citations.

Les travaux historiques sont représentés par un petit traité sur l'histoire de la cathédrale do Chartres, du chanoine Etienne Prévost un discours sur le règne de Charles IX, de la façon de Joachim Desportes (Paris, 1574) *; une histoire des règnes de Henri 11, François II, Charles IX et Henri ffl, pastiche de La Popelinière , attribuée à Paul-Emile Piguerre (1581) les Recherches manuscrites de Duparc, sous-huissier du Chapitre (1578) k; laParthénie de Rouilliard (1609) % et la petite Histoire latine de Chartres, donnée, eu 1624, par le dunois Raoul Boutrais, avocat au Grand-Conseil '.

Chartres dota le grand siècle de l'érudition de deux grécisants distingués : André Desfreux (Frttsius) et Nicolas Goulu; le premier, professeur en Italie et en Sicile, mort à Rome en 1 556 ; le second , professeur royal à l'Université de Paris en 1567.

1 Petit traicté composé par Estienne Prcuost officiai de Chartres touchant la fondation et érection de l'Enlisé Nostre Dame et cité de Chartres. A Chartres, par la veuve Jehan Pisson libraire près le marché du Bled, 1558. A la fin du volume on lit : Nouuellement imprimé à Paris ce 24e de muembre 1558.

* Je cite cet ouvrage sur la foi de D. Liron, car, malgré toutes mes recherches, je n'ai pu parvenir à en découvrir un seul exemplaire.

» Bibliothèque impériale (La »\ n° 17). On trouve en téle de cet ouvrage trèsvolumineux un sonnet assez plat, signé P. Emile de Piguerre, chartrain. L'auteur du sonnet est-il bien l'auteur du livre? c'est ce que pense Brunei dans son Manuel; en tous cas le mérite de l'écrivain n'est pas grand , car il n'a fait que copier presque d'un bout à l'autre l'histoire de La Popelinière.

* Bibliothèque communale et collection Leieune. — Duparc a beaucoup servi aux historiens chartrains postérieurs qui ne l'ont jamais cité.

• Parthénie ou Histoire de la très auguste et très dévote église de Chartres. .. etc. , par M« Sébastian Rouilliard, de Melun, advocat en Parlement. Chez Rolin Thierry et Pierre Chevalier, libraires et imprimeurs jurez en l'Université de Paris. 1609. — Il est impossible de concevoir un ouvrage plus amphigourique que celui de cet avocat, qui composa en même style une histoire de Melun et un Recueil de Causes célèbres.

• Cet opuscule de K3 pages, dédié au garde-des-sceaux Etienne d'Aligre, est

intitulé : Ùrbis gentisque Car nul um historia Parisiis apud Joannem Dessin

prope roUegium remense . M. DC. XXI1II. l\ est terminé par une description en vers latins contenant l'éloge du lieutenant-général Chouayne , «lu Garde-des- sceaux et de plusieurs autres chartrain* illustres.

Mais ce ne sont pas là toutes les richesses littéraires de notre cité. Les Chartrains de ce temps eurent, avant tout, la fibre poétique, et, sans nous arrêter aux versificateurs par occasion, tels que Panonyme de 1532 *, Boudin (1544)% Nicolas Goulet (1558) Pierre Sorel (1566)% Grenct (1568) Jacques Prévosteau (1571)', François et Florent Chouayne (1609-1611)', Hésard, Laigneau, Mussard (1611)% nous nous empresserons de rendre hommage aux deux grandes illustrations chartraines : Philippe Desportes et Mathurin Régnier.

L'abbé Philippe Desportes fut un poète de transition. Quoique rattaché par ses études, ses fréquentations, son pays même, à la génération des premiers poètes de la pléiade, il leur est supérieur par l'élégance, la pureté et l'harmonie du style. 11 ne parla pas ce jargon composé de tous les patois et -de toutes les langues, si cher à ses maîtres ; il écrivit presque français, en vers, et mérita le titre de précurseur de Malherbe. Mais il faut avouer que l'invention et la forme pittoresque de Ronsard lui firent défaut; il ne sut pas se ga-

» Voir suprà, p. 171, note 1

* Don Liron cite un ouvrage de Claude Boudin , chartrain , sur V Arrangement des vers, imprimé en 1544, à Poitiers, chez les Marftef. Je n'ai pu me procurer cet ouvrage.

* Don Liron dit que Nicolas Goulet composa , entre autres pièces , une épigramme latine à l'occasion de la rédaction de la Coutume du Grand-Perche.

4 Suivant D. Liron , Pierre SorcI a donné une traduction de quelques passages de l'Iliade et d'autres poésies imprimées à Paris, chez Gabriel Buon, en 1566. Cet ouvrage n'existe pas dans les bibliothèques de Paris. Sorel était échevin en 1555.

■ Voir suprà , p. 243 , note 4.

• L'ouvrage de Prévosteau, in-12 de 10 feuillets, sans pagination (Bibliol. imp.), est intitulé : Description des appareils , arcs triumphaux , figures et portratcti dressez en Ihoneur du Roy, au iour de son entrée en la ville de Paris , le sixième iour de mars M. D. LXX1. C'est une ode de style ultra-ronsardique , dédiée à Charles Guillard, évéque de Chartres.

7 On a , du lieutenant-général François Chouayne , un sonnet à la louange de Desportes, imprimé en tête des œuvres de ce poète ( édition de Rouen, 1611, p. 13), et de Florent Chouayne, receveur en l'élection, un sonnet sur la Partkénie de Rouilliard (p. 6 de cet ouvrage).

• Une ode de Hésard et des sonnets de Laipneau et de Mussard sont imprimés au commencement de la Parthenie. p. 7 et 8.

rantir de l'afféterie italienne ; ses Amours empruntent leur grâce, un peu maniérée, aux femmes du Primatice; sa muse chante éternellement l'air des bergers de l'Astrée ; son vers murmure et endort comme l'eau du Lignon Cependant, de tous les élégiaques de son époque, Desportes est le seul qui se lise encore avec plaisir. Diane et Cléonice renferment des strophes d'une délicatesse de pensée charmante, et si les imitations de l'Arioste et des Psaumes sont moins bien réussies, on doit reconnaître que certaines chansons et villanelles des Amours d'Hippolyte et des Bergeries et masquarades, ont un bonheur d'expression qui ferait envie à plus d'un auteur de nos jours \ Desportes mourut, plein de gloire et de richesse, en 1606, dans son abbaye de Bonport \

Neveu , mais non disciple de Desportes , quoiqu'il revendiquât bien haut cette parenté littéraire, Régnier, sans le savoir , porta un coup funeste à l'école de son oncle \ Son originalité, sa franchise d'allure, sa largeur de style, sa

1 Parmi les plus jolies pièces de Desportes il faut citer la chanson : 0 nuit . jalouse nuit, contre moi conjurée, et la villanelle intitulée Rosette, dont le refrain : Nous verrons , volage bergère , qui premier s'en repentira . se répétait encore plus d'un siècle après la mort de l'auteur.

1 Desportes était chanoine de la Sainte-Chapelle , abbé de Thiron , de Bonport , de Josapnat, des Vaux de Cernay et d'Aurillac. Claude Garnier et Colletet rapportent que Charles IX donna à ce poète 800 écus d'or , pour sa petite pièce sur la Mort de IMomont. et Henri III, 10,000 écus d'argent comptant, pour quelques sonnets. Balzac, dans un de ses Entretiens, dit que la poésie acquit à Desportes un loisir de 10,000 écus de rente, mais que l'exemple de ce favori des muses est dangereux , et que ce loisir est un écueil contre lequel les espérances de dix mille poètes se sont brisées. On connaît ces vers de la satire IX de Régnier , dirigés contre Malherbe et ceux de son école :

Je vay le grand chemin que mon oncle m'apprit,

laissant là ces Docteurs que les Muses instruisent

en des arts tout nouveaux; et s'ils font, comme ils disent,

de ses fautes un livre aussi gros que le sien,

telles je les croirai quand ils auront du bien ,

et que leur belle muse , à mordre si cuisante ,

Voir ce que j'ai déjà dit de Desportes, p. 283, note 3 , de ce volume.

* Régnier ne manque pas une occasion de témoigner son admiration pour Desnortes; il le cite , notamment , comme un des maîtres de l'art , dans les satires III , IV et IX.

verve riche et mordante , firent justice des efforts pénibles, de l'érudition grotesque, de l'enflure et des jeux de mots des poètes en renom. On reconnut en lui un de ces génies qui planent au-dessus des orages littéraires de tous les siècles , un grand poète de la lignée de Clément Marot. Ses devanciers avaient cru s'approprier l'esprit des anciens, en habillant le français à la grecque et à la romaine; mais, en dépit de leurs prétentions pindariques, ils s'étaient rarement élevés au-dessus du lyrisme dégénéré des imitateurs de Pétrarque. Régnier fit le contraire : sous l'enveloppe gauloise il ressuscita Perse , Horace et Juvénal 1 , et rendit à sa patrie cette belle poésie familière , satires et épitres , si négligée en Franco depuis Marot, et si admirée dans l'antiquité. On regrette que quelques pièces de ce grand écrivain se ressentent de la licence de ses mœurs et du sans-gêne de la langue comique de son temps.

Quoique satirique, Régnier était d'un caractère si doux qu'on l'appelait le Bon, et cette épithète fut accolée pendant plus d'un siècle à son nom \ Meilleur poète que son oncle, il eut cependant une bien moindre part aux faveurs de la fortune; il ne possédait que le petit prieuré de Bouzancourt, près Corbie, dont il avait été pourvu vers 1593, lors de son départ pour l'Italie à la suite du cardinal de Joyeuse, lorsqu'il reçut du roi Henri IV, en 1606, après la mort de Philippe Desportes , une pension de 2,000 livres sur l'abbaye des Vaux-de-Cernay ; et ce ne fut que le 30 juillet 1609,

1 On a souvent contesté à Régnier le mérite de l'invention. Notre poète a fait comme les grands génies, comme ont fait après lui Molière et La Fontaine, il a pris «on bien où il Ta trouvé. Personne ne lui fera un crime d'avoir traduit dans ses satires VI et X Quelques passages du Mauro et de Caporali , de s'être inspiré d'Ovide dans la satire VII et dans les élégies II et III , et d'avoir glissé quelques imitations d'Ovide et de Propercc dans la fameuse satire XIII, son chef-d'œuvre. Il reste, d'ailleurs , dans l'œuvre de Régnier assez d'autres pièces réellement originales pour qu'on puisse l'absoudre de ses heureux plagiats.

* Régnier a dit dans sa troisième satire .

Et le surnom de 60» me va-t-on reprochant , D'autant que je n'ay pas l'esprit désire meschaut.

qu'il entra en jouissance d'un canonicat à Notre-Dame de Chartres1. Régnier, né à Chartres, en la paroisse de Saint- Saturnin, le 21 décembre 1573, mourut à Rouen le 22 octobre 161 3*.

1 Registre des professions de foi des chanoines; Arch. départ.

1 L'acte de baptême de Régnier est ainsi conçu : ■ Mathurin filz de Jaques Renier

• et de Simonne Desportes sa femme. Les parains honorables personnes M* Mathu-

• rin Troillart, procr. au siège présidial de Chartres et Jehan Poussin marchant.

• La maraine madame Marie Edeline veuve de Philippes Desportes, le XXIIe jour » du moys de décembre, i

La biographie de Régnier, insérée dans le Mercure de France de février 1G23, p. 252-260, et reproduite avec extension par le P. Nicéron dans le tome XI (p. 390) des Mémoires pour servir à l'histoire des hommes illustres de la république des Lettres , est assez exacte ; elle a été rédigée en partie d'après les papiers-journaux de Jacques et d'Antoine Régnier, père et frère du poète.

L'auteur, pour justifier Régnier du reproche que lui adressaient ses envieux, d'être le fils dun tripotier , dit et prouve que Jacques Régnier , père du satirique T échevin en 1597, appartenait à une bonne famille de marchands-bourgeois, et ajoute que ce Jacques Régnier, sans être pour cela un tripotier, avait, il est vrai , fait bâtir en 1573, pour son plaisir, sur la place des Halles, un tripot ou ieu de paume avec les démolitions de la citadelle de Chartres qui lui avaient été abandonnées par le crédit de son beau-frère l'abbé Desportes. Ce dernier renseignement parait manquer d'exactitude , car la citadelle de Chartres ne fut construite qu'après le siège de 1591. On a quelquefois donné le nom de citadelle ou arsenal à b porte Saint-Michel , mais je n'ai trouvé nulle part qu'on ait démoli une portion quelconque de cette porte en 1573 ou antérieurement. Le tripot Régnier a bien plutôt été édifié avec des matériaux provenant des vieux bâtiments des Halles dont l'Evéque était propriétaire pour moitié , qui tombaient alors de vétusté et dont la démolition presque entière eut lieu en 1584. Ce tripot était probablement situé dans le jardin, du côté des murailles de la ville , car une délibération des échevins du 23 février 1 590 , commet un canonnier au service de l'artillerie établie au tripot Régnier. (Voir vol. 1«, p> 483.)

Jacques Régnier faisait déjà partie de l'échevinage en 1589. (Délibération des échevins du 20 mars 1589.)

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