CHAPITRE XV
DU TRAITÉ DE BRETIGNY A LA PAIX DE CHARTRES. Pacification de la Bcauce. — Etats généraux à Chartres. — Orléanais
A l'évêque Louis do Vaucomain , mort au mois de janvier 1355 en sa maison de la rue de YArondelle à Paris, avait succédé, en 1357, au bout de deux ans de régale, M" Simon Leinaye, ancien abbé de Marmoutiers. prélat mourut à Chartres au mois de juin 1360, et le Chapitre se hâta de députer le Chantre en dignité, à Calais, près des rois de France et d'Angleterre , pour obtenir la permission de procéder a l'élection d'un nouvel évèque \ Le choix, probablement provoqué par le roi Jean, tomba sur le doyen Jean d'Angerant, président en la chambre des Comptes. La siguature de ce personnage, avec le titre d'cs/ew de l'église de Chartres, figure au bas des lettres-patentes que Jean donna à Calais le 1 4 octobre i 360 , pour approuver les collations de bénéfices en régale faites pendant son absence par le prince régent, et pour déclarer les collations que lui-même avait faites de la Prévôté de Normandie au cardinal de la Forêt et de deux prébendes du Chapitre à ses féaux secrétaires Macé Guchery et Denis de Colors \ Jean d'Angerant demeura longtemps éloigné de son siège a cause de ses fonctions à la chambre des Comptes.
' Heg. capit.; Sôancr* du jeudi après la Saint-Jean et du lundi suivant, 1360. » Ordonn. An Rms de France, vol. III . u. i29.
Chartres fut au nombre des cités qui «lurent livrer deux bourgeois au roi d'Angleterre en garantie de la rançon de Jean. 11 est probable que la ville s'imposa de lourds sacrifices pour le paiement du premier terme de cette rançon; le Chapitre y contribua pour 2,000 écus qui lurent prélevés sur les fonds dits de Saint-Piat \ Aussi le monarque, sorti de prison , fit-il entendre , dès le 26 octobre , à ses bourgeois de Chartres qu'il irait bientôt les visiter; il effectua cette promesse au mois de janvier 1361. Jean , mûri par le malheur , ne demandait pas mieux que de guérir les plaies du royaume ; mais la peste noire qui fit d'affreux ravages à Paris et dans les provinces voisines et les brigandages des grandes compagnies ne lui permirent pas d'accomplir ce projet. Toutefois la Bcauco jouit d'une tranquillité relative et le Chapitre put songer à réparer les bâtiments de ses domaines ruraux , détruits par les Anglais *.
Depuis que la réunion du comté à la couronne avait fait du bailliage de Chartres une justice royale, son ressort comme siège d'appel s'était beaucoup agrandi. Lorsque Philippe de Valois érigea l'Orléanais en duché pour son fils Philippe (1344), il voulut que le comté de Blois, qui ressortissait jusque-là au siège d'Orléans , portât dorénavant ses appels devant le bailli de Chartres \ En 1 362 , le roi Jean décida que les terres de Saint-Aignan , Valençay et Celles-sur-Cher, appartenant à Jean de Châlon , comte d' Auxerre , et ressortissant au siège royal d'Issoudun , iraient en appel devant le juge royal de Chartres, parce que le pays d'Issoudun était entré dans l'apanage du duc de Berry; ces terres relevaient, d'ailleurs, du comté de Blois, lequel ressortissait déjà au siège de Chartres *. Le prévôt royal de Cepoy s'efforça plusieurs
1 Reg. capit.; Séance du mardi après la Saint-Jean 1360.
* lh.; Séance du vendredi après la Saint-Jean 1361 .
* Ordonn. de» Rois de France, vol. IV, p. 530.
* Ib., vol. 3, p. 007.
fois d'attirer en appel à son siège de la Fauconnerie et de Faleu de Saint-Mesmin d'Orléans les affaires du comté de Blois ; mais Charles V,, statuant par lettres de mars 1365, sur la réclamation du comte de Blois, imposa silence absolu à ce prévôt et maintint la supériorité du bailliage de Chartres pour les appels du comté de Blois. Le Roi donna pour motifs de sa décision que le siège de Chartres était beaucoup plus noble que celui de Saint-Mesmin, que Chartres et Blois se trouvaient dans le môme diocèse et que le bailliage de Chartres possédait un collège d'avocats habiles et de conseillers habitués aux affaires des deux pays \ Le magistrat qui occupait alors le bailliage était le sire Mathieu des Quesnes, chevalier; mais il est probable que , selon l'usage, les affaires de justice concernaient exclusivement le lieutenant général Deuis Prevostcau , officier de robe longue.
Les malheurs des temps avaient distrait les baillis de leurs pacifiques fonctions, pour les lancer dans les affaires politiques et guerrières : le représentant du Roi dans les bailliages ravagés par les ennemis ne pouvait plus être un simple légiste; il fallait placer un homme d'armes à la tète de la bourgeoisie belliqueuse des cités royales; aussi vit-on souvent, à partir de ce moment, le siège du bailliage occupé par un chevalier, bon capitaine, mais étranger à la science du droit et distingué des baillis jurisconsultes par le nom de Bailli de robe courte. Le roi Jean, mort en Angleterre au mois d'avril 1364, avait laissé le royaume à la merci des factieux, et les troupes navarraises de la Normandie profitant des embarras de la situation , s'étaient ruées comme à l'ordinaire sur les plaines de la Beauce. Mais le Régent devenu le roi Charles V, se trouva bientôt en état de déjouer et de punir les trahisons réitérées de Charles-le-Mauvais. 11 chargea spécialement son frère Philippe, duc de Bourgogne, de nettoyer le Maine, la
» Ordotln. des lima de France, yol IV, p. 530
Normandie et laBeauce. Ce Prince, accompagné de grand foison de bons chevaliers et écuyers , fit au mois de mai son mandement et son amas de gens d'armes en la cité de Chartres , ce qui donna fort a besogner au bailli et aux élus. Chartres reçut dans ses murs les plus illustres chevaliers de France , le connétable Bertrand du Guesclin , le maréchal de Boucicaut, le comte d'Auxerre, le sire de Beaujeu, le sire de Pommiers, le sire de Raineval, le sire le Bègue de Vilaines, l'honneur de la chevalerie beauceronne, le sire Oudart de Renty, le sire Nicolas de Ligne, maître des arbalétriers. Si se partirent de là quand tous furent ensemble et se retrairent par devers Marceranville (Marchainville près Longny) 1 , un moult fort cMtel que les Navarrais tenaient; et pour contraindre ledit châtel mieux à leur aise, ils en firent mener et charrier avec eux plusieurs engins de la cité de Chartres. L'artillerie chartraine fit brèche , on donna l'assaut et les assiégés se rendirent; puis délivra le Duc le châtel à un ccuyer de Bcauce qui s'appelait Guillaume de Chartres. Cil le prit en garde à 60 compagnons avec lui *. De là, le Duc traînant à sa suite les engins de Chartres qui étaient gra7ids durement, s'en fut assiéger le châtel de Camerolles s, et le battit avec une telle vigueur que ses défenseurs demandèrent merci. Là vinrent en l'ost les bourgeois de Chartres et prièrent au duc de Bourgogne qu'il leur voulut donner pour le salaire de leurs engins le cliàtcl de Camerolles qui moult les avait guerroyés et hériés du temps passé. Le Duc leur accorda et donna en don à faire à leur volonté. Tantôt ceux de Chartres mirent ouvriers en oeuvre et l'abattirent et arasscrent tout par terre, oneques n'y laissèrent pierre l'une sur Vautre. Le Duc s'en alla
1 L'abbé Fret a fait mention de ce siège dans son ouvrage intitulé : Chroniques percheronnes, vol. 1er, p. 231.
* Chrun. de Froissart, vol. 1er, p. 484 et suiv.
» Est-ce Brczolles? on sait que Froissart défigure toujours les noms.
ensuite prendre un autre chàtel appelé Druez 1 qui sied ait plain de la Beauce, et furent tous morts ceux qui étaient dedans. Enfin la campagne de Beauce se termina par la prise du château de Preux (Preux-au-Sart?) que le Duc donna à un chevalier de Beauce que on appelait messire de Bois- Ruffin. Cil le fit réparer et ordonner bien à point et le garda toujours bien et suffisamment \ Cela fait, le Duc et ses gens vinrent se rafraîchir à Chartres et ils y restèrent cinq jours avant de passer dans le Maine.
Ces actes de vigueur donnèrent presque deux années de calme au pays chartrain, et nous n'avons à signaler qu'une inondation arrivée le 24 mai 1366 et des pluies qui nuisirent à la récolte et firent monter le setier de blé à 20 sous. L'année 1 367 faillit amener de nouveaux désastres politiques. Les grandes compagnies, entraînées en Espagne par Duguesclin en 1365, menacèrent la France d'une nouvelle invasion en 1367 et commencèrent à exploiter le midi. Charles V ne voulant pas être pris au dépourvu par ces brigands, convoqua à Chartres, pour le mois de juillet, les députés des Etats généraux. Ou ne sait pas au juste quel fut le jour de l'ouverture de cette assemblée; le Roi dut arriver à la fin de juin ou au commencement de juillet, car une mention de la séance capitulaire du mercredi après la Saint-Jean fait voir que plusieurs chanoines se disposaient alors à se rendre à la rencontre de Sa Majesté. Le monarque data de Chartres plusieurs ordonnances, parmi lesquelles se trouve la confirmation de l'exemption d'impôts accordée en 1137 par Louis -le -Gros , aux habitants de Frcsnay-l'Evêque ; le Chapitre obtint aussi de Charles V, à la même époque, la reconnaissance du droit dont il était en possession , de porter ses appels sans moyen au parlement de Paris. La séance des Etats généraux de
1 Serait-ce Dreux ?
* CJtroti. de Froissart , vol. 1", p. 4#6 et 487. — Bois-Hiiflin , hameau de la commune d Arrou.
Chartres, à laquelle assistèrent plusieurs prélats et autres gens d'église, plusieurs nobles tant de sang comme autres et plusieurs gens de bonnes villes des parties et pays de Champaigne , Bourgogne , Berry , Auvergne , Montagnes d'Auvergne, Bourbonnais, Nivernais, Cepoy, Saint-Jangon et Saint-Pierre-lc-Moustier , fut close assez promptement et transférée à Sens. L'ordonnance datée de cette dernière ville le 19 juillet, fait connaître le résultat des délibérations: le Roi , après avoir indiqué un grand nombre dè mesures défensives à prendre en cas d'attaque par les compagnies et quelques combinaisons financières de circonstance , confie les villes au patriotisme des habitants et prescrit aux gouvernements de chaque cité de tenir registre des archers et arbalétriers propres au service, de former des compagnies de jeunes gan-ons et de les faire exercer au tir de l'arc et de l'arbalète (art. 7) Ce fut cette disposition qui donna naissance à la fameuse milice chartraine dite : compagnie des vidamiers ou compagnie du vidante; cette compagnie, qui subsista pendant 400 ans, fut probablement formée par Guillaume deMeslay, alors vidame et ancien capitaine de Chartres; d'où le nom qu'elle conserva jusqu'au XVIIIe siècle.
Charles V, dans sa prévoyance habituelle, n'avait pas attendu le danger pour faire provision de finances. La caisse royale de Chartres était, en ce moment même, largement pourvue de deniers ordonnés à la défense du royaume; c'est ce qui résulte d'une quittance en date du 5 juillet 1 367 , par laquelle le sire Pierre de Viliiers , souverain maître de l'hôtel et conseiller du Roi, reconnaît avoir reçu de M. Jean Lorfèvre, receveur des aides en la cité et diocèse de Chartres , une somme de cent francs d'or , pour frais de voyages et missions politiques \
» Ordonn. des [lois de France, vol. V, préface p. IV et p. 15, 22 et 2i, notef, et vol. XVI, préface, p. XVI.
* Cette quittance appartient à M. Garnier, imprimeur à Chartres.
Plusieurs changements se produisirent dans l'administration civile et ecclésiastique pendant les années 1367 et 1308. Le lieutenant général Denis Prévosteau devint bailli et le limousin Guillaume de Chenac remplaça dans la chaire épiscopale Jean d'Angerant appelé au siège de Beauvais. Sous Denis Prévosteau , des circonstances fortuites firent perdre au bailliage une partie de son ancienne importance comme siège d'appel ; en décembre 1372, Charles V décida que, pendant la vie de la comtesse d'Alencon et d'Etampes , sa tante, la châtellenie de Gallardon ressortirait , non plus à Chartres , mais directement au Parlement de Paris, et, en décembre 1375, après le retour du duché d'Orléans à la couronne, une ordonnance du même monarque enleva au bailli chartrain l'appel des causes du comté de Blois, pour les rendre au bailli d'Orléans redevenu juge royal \ Sous l'évêque Guillaume de Chenac, le Chapitre élabora une révision et une correction complètes du propre du temps et du propre des Saints, à l'usage de l'église de Chartres*; on ne s'était pas encore avisé alors de contester à l'église gallicane son indépendance en matière de liturgie. Tels sont les événements particuliers aux fonctions de ces deux importants personnages ; quant aux événements d'un intérêt général , ils furent peu nombreux et très-secondaires a Chartres, en 1368 et 1369. Au mois de juillet 1368, le maréchal d'Audeneham passa par la ville et reçut le plus brillant accueil ; le Chapitre lui envoya, à chaque repas, pendant tout le temps de son séjour, 12 pains et 6 bouteilles de vin \ On célébra avec une grande solennité , le 8 avril 1 369 , le service annuel du roi Jean , et l'on rendit compte de cette cérémonie à Charles V * .
» Ordonn. des Rois de France, vol. V, p. 556 et vol. VI, p. 167.
» tieq. tapit.; Séance de la Purification 1368. — Ce travail fut fait par les chanoines Aiicelm de Chantemcrle et Guillaume de Brcuil.
' lb.; Séance du dimanche 14 juillet 1368.
4 lb.; Séance de la Purification 1369.
La reprise des hostilités avec l'Angleterre fut précédée d'une convocation des États généraux , à Paris , pour le 7 décembre 1 369 ; cette assemblée , à laquelle Chartres eut des représentants , lui accorda une imposition de 1 2 deniers pour livre , une gabelle sur le sel et un fouage de 4 francs, en ville fermée. Vers la fin de juillet 1370, le routier anglais Robert Knolles se dirigea de Calais sur Paris avec un parti nombreux ; forcé par Duguesclin de déloger de PUc-de-France , il se rendit dans le Maine à travers les plaines de la Beauce. Chartres n'eut pas à souffrir de ce passage ; la ville était bien remparée et les chartrains avaient pour capitaine-gouverneur un vaillant chevalier nommé Guy de Beaumont !. Les guerres du Midi, du Poitou et de la Bretagne, si habilement conduites par Duguesclin , n'eurent aucun retentissement dcins la Beauce, éloignée des lieux de l'action * ; aussi ne trouvons-nous aucun fait digne de remarque jusqu'à l'année 1374 où un événement, intéressant comme étude des mœurs du temps, vint tirer les chartrains de leur tranquillité.
Le 27 août 1374, environ l'heure de dîner, Jean Recule, JeanCanu, Denis Champigncau, Benoit Petey, Jean Courtin et Mathieu de Paris, sergents royaux, accompagnés d'une foule de peuple, firent invasion dans l'enclos du couvent des Jacobins, nonobstant les protestations des religieux, et se dirigèrent tumultueusement vers une maison située dans cette enceinte, et habitée par le sire Guillaume Morhier, chevalier, seigneur de Saint-Piat \ Deux suivantes portant le vin destiné au repas du chevalier et de sa famille , se trouvaient sur le seuil; ils les arrêtèrent pour qu'elles ne pussent avertir leurs maîtres, puis ils entrèrent dans une salle où l'épouse du che-
1 Ce seigneur occupait une maison capitulaire qu'il louait 20 livres par an. (fog. capit.; Séance de la Saint-Jean 13G0.)
* L'agriculture reprit, les récolles furent abondantes et le blé descendit en 1372 à 2 sous 10 deniers le setier.
s Nous avons vu que déjà en 1358 on avait fait détruire l'hôtel de Guillaume Morhier, comme nuisant à la défense de la ville.
valier et sa fille Jeanne étaient à table avec plusieurs autres personnes. Cette violation de domicile avait pour but la mise à exécution d'une saisie des meubles du seigneur Morhier, à la requête de Robequin de Vallée, marchand de chevaux. Il paraît que pendant que le sergent Recule, après avoir exposé le motif de sa venue , se préparait à minuter son procès-verbal , Jeanne lui arracha le papier des mains. Cette rébellion excita la colère des sergents qui appréhendèrent la diimoiselle au corps et , malgré sa résistance , la conduisirent jusqu'au cimetière. Jeanne se coucha dans ce lieu privilégié en invoquant le droit de franchise, mais les sergents ne tinrent nul compte de ses cris ; ils la traînèrent sur les genoux jusqu'à la porte extérieure, la soulevèrent avec violence et la contraignirent à traverser la ville , coiffée de son chaperon d'argent, au milieu des clameurs de la populace ; ils la conduisirent ainsi, comme une homicide ou une voleuse, à la Tour-le-Roi et l'enfermèrent dans la prison destinée aux femmes do mauvaise vie. La pauvre damoiselle ne put obtenir sa liberté qu'à la sollicitation de deux chevaliers qui se portèrent ses cautions. Pendant cet incident, le sergent Recule, demeuré à la maisou , avait fait la saisie de meubles valant environ 40 francs quoiqu'il ne fût dû que 20 francs et qu'il eût été possible de saisir en autres lieux des biens meubles appartenant au seigneur Morhier, par exemple: ses vius, ses blés et ses chevaux. On peut juger de l'émotion que produisit cette affaire; la noble famille Morhier était une des plus importantes du pays, et quoique l'esprit bourgeois fût de sa nature hostile aux hommes d'armes, il n'allait pas jusqu'à approuver de semblables excès. Aussitôt les Morhier adressèrent une plainte aux généraux réformateurs ; il s'engagea un long procès dans lequel intervinrent les religieux Jacobins, et, après enquêtes et contreenquêtes, dits et contredits, le Parlement prononça sa sentence le 21 mai 1376. Les défendeurs furent condamnés à faire amende honorable, sans manteaux ni ceintures et têtes nues,