TOME II
sollicitèrent des chefs dauphinois un sauf-conduit pour circuler librement , ce qui leur fut accordé. Le sire de Gaucourt 7 gouverneur d'Orléans, eut l'occasion de les voir et conçut le projet d'entretenir par leur entremise les intelligences que le parti français avait à Chartres ; il ne lui fut pas difficile , à l'aide de quelques promesses , de les tourner au service du Roty d'autant que l'un d'eux avait un parent en crédit près du sire de la Trémouille, favori de Charles VIL D'après les conseils de Gaucourt, ils s'entendirent avec les plus qualifiés royalistes de la ville, entre autres avec l'archidiacre Regnault de Paris 7 le chanoine de Champrond et frère Jean Sarrasin , jacobin , docteur en théologie, et convinrent d'un plan de surprise qui fut mis à exécution le 12 avril \ Ce jour-là, Bouffineau et Lesueur, accompagnés de soldats déguisés en charretiers, arrivèrent de grand matin devant la porte Saint-Michel avec plusieurs voitures chargées de grandes queues contenant y disaient-ils , du sel et des aloses; ils demandèrent l'entrée, et comme on était habitué à les voir et qu'ils passaient pour meilleurs bourgeois qui fussent, les gens de garde abaissèrent le pont-levis sans difficulté. Les deux complices donnèrent en gratification un panier d'aloses aux portiers et introduisirent sous la voûte les deux premières voitures, mais ils firent en sorte que la troisième s'abattit au milieu du pont-
1 Tous les historiens locaux , sur la foi de Monstrclct , qui écrivait loin du théâtre* de r action , reculent la prise de Chartres jusqu'au 20 avril ; mais c'est une erreur manifeste. Le 20 avril, cette année, était le jour de Pâques même, et, comme on le verra par un passage d'un registre des contrats que je cite plus loin , les Francaisentrèrent dans Cliartres le samedi avant les Rameaux. D'un autre coté, on trouve la phrase suivante dans fa copie que Lais né , prieur de Mondonville , nous a laissée du compte de Philippe Jouet , neceveur du domaine de Chartres , pour Tannée 1 439- 1 4 10 : « Maison et jardin sise en face la Croix-aux-Moines , laquelle a naguères esté
• detruicte et par fortune du feu cmhraséc et arse avec les Liens qui estoient en » icellc , et depuis le jour que la ville de Chartres fut réduite et mise en l'obéissance » du Roy qui fut le xij* apvril 1451 avant Pasques (vieux style) , jusques à Teni- » brasement de feu et l'arsurc, continuellement occupée par les cens de guerre
• estant en ladite ville. » (Recueil mss. de Ijaisné, vol. 5, p. 21 ; Bibliot. impér.) Le samedi avant les Rameaux est aussi le jour assigné à la prise de Chartres par le Bourgeois de Paris, auteur contemporain (p. 268), et par Denis Godefroy, auteur des Mémoires relatifs à Florent d'Ùliers (p. 234).
levis; puis, profitant de l'embarras causé par cet accident, ils se jetèrent avec les faux charretiers sur les gens du corpsde-garde, les tuèrent et se précipitèrent dans la ville, en criant la Paix, Ville gagnée. Deux forts détachements français commandés par le bâtard d'Orléans et les sires Florent d'Illiers *, de Gaucourt, La Hire, d'Estouteville et de Félins, qui avaient passé la nuit en embuscade à une petite distance, avertis de ce premier succès , accoururent au plus vite , rejoignirent les premiers assaillants et occupèrent bientôt les principaux carrefours. Les bourgeois anglais furent assez longtemps à se reconnaître, car on rapporte qu'à cette heure-là même , frère Sarrasin , dans le but de détourner l'attention , avait convoqué la population , pour ouïr un sermon, à l'église des Jacobins, près de la porte Saint-Jean, c'est-à-dire à l'autre extrémité de la ville. Cependant l'évèque Fretigny sfarma quant il ouy dire la chose et vint contre les François à tout un pou de gent; mais ce ne lui vallu rien, car il fut tué et de ses gens. Le bailli Laubespine et le capitaine Girard de la Villeneuve , qui avaient sous leurs ordres environ cent archers, voyant leur infériorité numérique, prirent le parti de gagner les champs; il y eut quelque peu de meurtre, de pillage et de viol, selon l'habitude; on mit en prison les plus compromis des bourgeois , et plusieurs d'entre eux payèrent de leur tète les sentiments anglais dont ils étaient animés. Le 23 avril, Charles VII accorda àBouffineau les provisions de contrôleur du grenier à sel, retirées à Philippe de Champrond; Lesueur eut de l'argent et l'office de grenetier. Pour celle prinse de Chartres enchery moult le pain à Paris , car moult de bon en venait avant la prinse. Le Roi donna le bailliage au sire Thibault d'Armignac dit de Termes, l'un de ses écuyers d'écurie, qui avait vaillamment
1 Les anciens sires d'Illiers portaient d'argent à la chausse de meules (voir vol. 1er, p. 319); mais les armes de Florent d'Uliers étaient d'or à 6 annelets de gueules. (I Aisne, vol. 3, p. 41.)
combattu dans les rangs français à la journée de Patay; Me Jean de Montescol , licencié ès-lois , fut pourvu de l'office de lieutenant-général, et une forte garnison assura aux royalistes leur nouvelle conquête \
I Mémoires d'un Bourgeois de Paris, p. 268 et 269. Ce chroniqueur dit que des soldats étaient cachés dans les queues chargées sur les voitures. — Mémoires relatifs à Florent dllliers, coll. Michaud, p. 234. — Citron, de Monstrelet, p. 658 et suivantes. D'après cet historien, M* Gilles de Laubespine aurait été pris par les Français; cela n'est pas probable, car on ne feût certainement pas mis en liberté immédiatement, en admettant qu'on lui eût fait grâce de la tête, et nous le voyons, dès 1 433 , nouer des intrigues avec les mécontents du pays , pour tâcher de surprendre la ville. Monstrelet appelle le capitaine de la garnison ùuillaume dt Villeneuve; plusieurs documents locaux donnent à ce personnage le nom de Girard de la Villeneuve; fai lieu de croire que ce nom est exact. — On trouve dans Souchet (vol. 2, p. 83) une dissertation intéressante sur Jean de Fretigny. Ce prélat, selon une mention des registres capitulaires , serait mort le 12 avril, c'est-à-dire, comme le croyait Souchet, huit jours avant la prise de Chartres. Cette date du 12 avril embarrasse le savant chanoine , car les écrivains contemporains sont tellement affirmatifs et circonstanciés sur le fait du trépas de l'évéque, le jour même de l'entrée des Français, qu'il ne semble pas possible de les révoquer en doute; les divers catalogues des évéques sont d'accord en cela avec les écrivains. La difficulté que Souchet se créait est résolue par ce fait , rapporté dans un document du temps , que la mort de l'évéque et la prise de Chartres eurent lieu le même, jour, et que ce jour fut le samedi, veille des Rameaux, c'est-à-dire le 12 avril. On lit dans le 24e volume des contrats du Chapitre (Arch. du départem.) : Anno Domini M. CCCC XXXI, die sabbati an te ramos palmarum fuit capta htc villa a Franchiscis causa proditionis per portam saneti Michaelis , et fuit hac die R. P. dominus episcopus Carnotensis a gentibus armnrum occisus.
II est supposablc que Monstrelet , sujet du duc de Bourgogne , et le Bourgeois de Paris, ardent bourguignon, ont exagère, par esprit de parti, les violences commises par les Français, lors de la surprise de Chartres. Les lettres d'abolition de Charles VII dont je vais parler affirment, au contraire, que les capitaines français firent preuve en cette occasion de la plus grande mansuétude ; d'un autre côté , l'un des bourgeois les plus compromis et de ceux , à coup sûr , qui , au dire des chroniqueurs , auraient été mis à mort pour leurs démérites , Mc Jean Grenct , ancien lieutenant-général du bailli anglais Hue de Prez, faisait encore partie de l'échevinage en 1437. (Reg. des. Echevins; Séance du 14 mai.)