TOME II
le-Roi pour construire uu pont et faire des portes à bateaux f près des moulins de Coulombs , moyennant huit vingt livres tournois ' . Après ces travaux , la navigation marcha quelques mois sans encombres ; mais, en mai 1447, le lieutenant général Me Jean de Montescot, commissaire en cette partie y s'étant rendu à Nogent-le-Roi sur la réquisition des bateliers , fut obligé de faire enlever, par autorité de justice, des pieux plantés dans la rivière , près de l'emplacement des anciens ponts dits Marin et de la Bretesche, lesquels interceptaient les bateaux \ Les religieux de Coulombs, propriétaires de plusieurs moulins, élevèrent alors divers griefs contre les Chartrains , parce que les ouvriers avaient arraché une pêcherie , pratiqué un canal de dérivation , et mis des portes à ce canal , d'où il résultait que dans certains moments l'eau se portait de ce côté au détriment des moulins, qui ne pouvaient plus marcher. Ils firent jouer des ressorts si puissants que le Roi , par lettres du 24 novembre , enleva la connaissance de l'affaire à la juridiction du bailli , pour cause de suspicion légitime , et renvoya les parties devant le prévôt de Paris \ D'autres conflits signalèrent les débuts de cette grande entreprise d'utilité publique; mais les Chartrains, pour se mettre à couvert, sollicitèrent de nouveau l'intervention du monarque , et des lettres obtenues le 23 avril 1 449 réitérèrent les menaces contre les riverains récalcitrants et ordonnèrent la continuation des travaux \
Le temps approchait où les Anglais allaient forcément laisser la France en repos. Ils avaient eu grand peine à obtenir une trêve jusqu'au 1" avril 1449, moyennant l'abandon des places du Maine; les hostilités, reprises avec vigueur au commencement de l'été, furent signalées le 23 août
1 Pièces relatives à la navigation; Archiv. départ.
* Ib.; Séance du corps de ville, du 20 mai 1447.
8 Ib.
4 1b. — Ces lettres sont rappelées dans d'autres du 8 mars 1455.
par la recouvrance de Verneuil , à laquelle concoururent le Dunois, Florent d'Illiers et Culant, capitaine de Chartres. Charles VII était dans nos murs lorsqu'il reçut cette heureuse nouvelle ; il en partit le 26 août pour Chàteauneuf , puis il se rendit à Verneuil où il ratifia, d'après les conseils du sire de Culant , les conditions de la capitulation de Lisieux \ L'ancien gouverneur du Mans pour les Anglais, François de Suriène, dit PAragonais, fameux chef de routiers, avait enlevé de vive force , dans les derniers jours de mars , la place de Fougères , en Bretagne ; il résista quatre mois aux sommations du Roi et du duc de Bretagne ; à la fin pressé par les armées combinées du duc et du connétable de Richemont, il trouva le moyen d'obtenir non-seulement vies et bagues sauves, mais encore une somme d'argent, comme prix de capitulation. François de Suriène passa peu de temps après sous les drapeaux du roi de France et devint, en 1461 , bailli de Chartres. Le 14 octobre 1 449 , PEvêque et les habitants assistèrent à un Te Deum solennel demandé par Charles VII pour remercier le ciel de la ruine du parti anglais dans le royaume \
Pendant que les armes françaises pacifiaient la Normandie , on travaillait à Chartres à aplanir les difficultés que la pragmatique sanction avait fait naître entre le Roi et le pape Nicolas V8. Le 15 mai, veille de l'Ascension 1450, les députés du clergé, prélats , universités, chapitres et abbayes du royaume, tinrent concile dans notre ville, sous la présidence de Jacques Junéval des Ursins , évoque de Poitiers et patriarche
1 Fret, Chroniques percheronnes, p. 530. — Ordonn. des Rois de France, vol. XIV, p. 59.
1 Histoire de la ville de Chartres, par Doyen, 2e vol., p. 362.
3 La Pragmatique avait aboli les annotes . coutume par laquelle tout nouveau bénéficiaire payait au pape la valeur d'une année du revenu de son bénéfice , mais elle avait conservé les droits de la chancellerie papale pour les expéditions de bulles, dispenses, induits, etc. En 1452, les gagers de Saint- André versèrent entre les mains du doyen Miles d'Illiers , 24 écus d'or , pour l'expédition d'une bulle de sept
rirantaines d'indulgences, donnée à l'église par le pape Nicolas V. (Livre de Bois Saint- André, p. 203; Arch. départ.)
cTAntioche. Le procès-verbal de la séance de ce jour , rédigé par le doyen Miles d'Hliers, en présence de l'évêque Pierre Beschebien, de Regnault de Paris, grand-archidiacre, de Guillaume Baudry, chambrier, d'un grand nombre de chanoines résidents, de Me Pierre Fleurant, clerc de Pœuvre, et de Me Jean Cottereau , notaire du Chapitre, constate que Ton était alors daus Tannée des grands pardons (du jubilé) , juste à Pépoque où l'on mit le siège devant Bayeux , et fait connaître que chacun tenait pour miracle la conquête de la Normandie accomplie dans l'espace de dix mois \ Nous ne savons quelles furent les résolutions de cette assemblée ecclésiastique de Chartres dont aucune chronique du temps ne parle.
L'affaire de la navigation de la rivière , fertile en incidents, occupait toujours les esprits. Le 10 uovembre 1450, le lieutenant-général Jean de Montescot présida une réunion composée des députés des paroisses et de plus de 300 personnes , parmi lesquelles on remarquait les chanoines Guillaume de Beaumont et Jean Quatregrains, députés du Chapitre, Robert Poignant , avocat du Roi , Jean Grenet , licencié ès-lois, bailli et conseiller de l'Aumône Notre-Dame, Jean Poulain, lieutenant du capitaine de la ville, et Guillaume Bouffineau, contrôleur du grenier à sel. On communiqua aux assistants une cédule par laquelle Mirc Pierre deBrezé, grand sénéchal de Normandie et seigneur de Nogent-le-Roi , consentait au creusement de la rivière daus toute l'étendue de sa seigneurie et à l'agrandissement des fossés de Nogenl pour le passage des bateaux, à la condition qu'on lui paierait, par chaque bateau chargé , une redevance égale à celle qu'il percevait par chaque voiture chargée traversant la ville, c'est-à-dire cinq sous tournois. Mire Etienne le Roux, abbé de Saint-Jean, les chanoines de Beaumont et Quatregrains „
1 Pièces recueillies par Pintard; coll. Lejeune. — La même réflexion finale trouve dans les Mémoires de du (Ueraj. (Coll. Michaud, 1* rfrie, vol. 3, p. 610. >
MM. Poignant, Grenet, Poulain et Colin des Moulins furent nommés commissaires pour passer l'accord définitif avec les procureurs du sire de Brezé. On ne s'entendit cepeudant pas du premier coup ; il y eut longtemps encore des démêlés et des pourparlers avec les gens du grand -sénéchal. Enfin, le 8 juillet 1452, Jean le Bourelier, bailli de Nogent, Guillaume Giraudeau, notaire et secrétaire du Roi, Wastin de Huval dit Picart , Jacques de la Chaussée , écuyer-capitaine du châtel de Nogent , fondés des pouvoirs du sire de Brezé , Robert Poignant, Etieune Lemelle, Jean des Pàtis et Jean André, procureurs des habitants de Chartres l , arrêtèrent la transaction sur les bases suivantes: 1° les bateaux passeront, en montant et descendant, par la porte de Coulombs, au-dessus du moulin Béranger; 2° chaque bateau montant devra au meunier, pour le service de la porte et pour le chômage du moulin, dix deniers tournois ; chaque marchand devra au sire de Brezé, pour ses marchandises, le droit de pontage habituellement payé par terre, et chaque batelier, pour son bateau chargé, vingt deniers tournois de pontage; 3° les habitants de Chartres feront construire un pont de pierre à Coulombs ; 4° si le sire de Brezé veut faire passer les bateaux par les fossés de Nogent, les Chartrains l'aideront de huit ving escus d'or , payables par moitié , la première au début des travaux ,
1 Ils avaient été nommés le 13 juin 1452, avec Jean Grenet, Michau Gadou, Guillaume Bouffi n eau , Jean Poulain , Jean Gibault , Gérais Désireux et Jean de Nevers , par une assemblée générale des habitants , à laouelle assistaient , entre autres personnages : Gilles le Tellier , Thibault Perrault , Michau Baudet , Jean Parisot , Perrin de la Louvière , Simon Perrin , Jean le Breton , Colin Chefdeville , Jean Guérin , Phlippot Lebeau, Michau Jouet, Jean Belot, Perrin Savart, Phlippot et Martin Lefevre , Macé Godefroy , Thibault de Beausse , Jean des Patis , Georges Robert , Michau Simon , Jean Nicole , Pierre , Colin et Robin Durand , Guillaume Pateau , Jean Bailleau , Héraery Piguerre , Jean le Maçon , Pierre le Verrier , Robin Compère , Jean Dugué , Guillaume Lubin dit de Neelle , Jean Beausire , Thévenin de Saint-Lomer , Jehan Dupuis dit Courtefoy, Perrin Pichart, Jean Gervaise, Guillaume Havart, Louis le Barrier, Jean Halier, Jean Prévost, Jaquet Moreau , Jaquet Quatrenvault, Guillot le Barrier , Macé le Breton , Guillot Magdelaine , Colin Le maire , Mathery le Texier, Jean Bassigny, Gilet Paulinier, Jacquet Foiiruigault , Jean le Pelletier, (ht Dumoulin.
la seconde lorsque les bateaux pourront passer au-delà du pont des Brebis \
Le succès de Pierre de Brezé encouragea les prétentions des autres riverains. En 1453, M6 Guillaume Àimery, prieur d'Epernon , propriétaire d'une place à moulin au lieu appelé Dionval , lança une opposition fondée sur le motif que si le gué était creusé en cet endroit la vidange d'un sien pré ne pourrait plus se faire ; on l'assigna devant le bailli en règlement de dommages. En même temps, Jean d'Àngennes, seigneur de Rambouillet f , détenteur de la Forte-Maisou et des moulins voisins, assignait les habitants en cas de nouvelleté, par-devant les gens tenant les requêtes du palais, nonobstant les lettres-patentes de 1446 et 1449. Pour résister à ces demandes importunes , les Chartrains s'adressèrent encore au Roi, et obtinrent, le 8 mars 1455, des lettres-patentes contenant injonction de continuer les travaux , sauf règlement par le bailli des indemnités dues aux parties lésées. Il est exprimé dans ces lettres que la navigation se faisait , depuis la Seine jusqu'à une lieue près de Chartres, par bateaux chargés de 20 à 25 tonneaux de vin ou leur poids \
Le sire Michel deCrouy, écuyer, seigneur de Saint-Piat, dont la seigneurie était traversée par la rivière , demanda , de son côté, à percevoir sur les marchandises conduites par eau le droit de travers que les voituriers payaient par terre. Charles Vil lui octroya cette faveur par lettres-patentes du 13 septembre 1455, qui rappellent que, lors de l'occupation anglaise, les père et mère du requérant avaient quitté Chartres et tout ce qu'ils possédaient , pour rejoindre à Orléans les partisans du Roi , qu'ils étaient restés dans cette dernière ville
1 Pièces relative* à la navigation; Areh. départ.
3 La maison d'Angennes de Rambouillet, si riche en possessions territoriales, dans le pays chartrain, portait de sable au sautoir d'argent. (Recueil de Laisné, vol. 3, p. 253.)
% Pièces relatives à la navigation; Arch. départ
jusqu'à la rentrée des Français à Chartres, et qu'au retour Michel de Crouy et ses frères avaient trouvé leurs maisons détruites et leurs biens pillés \
Les Chartrains n'étaient pas au bout de leurs épreuves. La rivière fort ombragée de bois, joncs , roseaux , et fort basse , ne pouvait avoir souvent le vent, de sorte qu'il fallait presque toujours tirer les bateaux avec chevaux et cordages. Les riverains dont on foulait les prairies ne manquaient pas de susciter des embarras de toute nature aux mariniers. Les marchands intéressés à la navigation sollicitèrent alors l'autorisation d'établir sur la rive un chemin de hallage. Le Roi fit droit à cette demande le 6 octobre 1455, par lettres patentes adressées à Louis de Harcourt, archevêque de Narbonne , Pierre de Brezé , grand sénéchal de Normandie , Jean le Bourcier , général des finances , Jean Hardouin , trésorier de France, et aux baillis de Rouen, Evreux, Chartres et Gisors ; les marchands reçurent le pouvoir d'asseoir un subside de 400 livres sur les bateaux , pour les frais du chemin , et d'élire un procureur pour la surveillance des péages \ L'assiette du subside se fit le 1 8 novembre , à raison de dix sous tournois par bateau chargé descendant et de cinq sous par bateau montant; on remarqua, dans la réunion tenue à cette occasion , vingt-trois marchands de Rouen , treize d'Orléans, un d'Abbeville, sans compter les marchands d'Anet, d'Ivry , etc., et ceux de Chartres 8.
La première difficulté , à propos du chemin de hallage , fut suscitée par l'Evêque , qui essaya de s'opposer au passage des chevaux le long des prés de Reculet ; la transaction de 1 446 ,
1 Pièces relatives à la navigation; Àrch. départ.
1 Le procureur nommé par l'assemblée des marchands tenue le 3 décembre , fui Jean le Petit, dit Bâton, de Nogent-le-Roi , lequel substitua le même jour dans ses pouvoirs Guyot Prévost , Jean Désireux , Pernnet Quinton , Jean André , Michau Cadou , Jaquet Jaquelin , Etienne Lemelle , Jean Gibault , Macé Godefroy , Jean le Pelletier et trois procureurs en parlement.
•n Pièces relatives à la navigation ; Arch. départ.
que nous avons analysée plus haut donna gain de cause aux Chartrains (15 juillet 1456). Au commencement de 1458, la dame de Maintenon , sous prétexte que le hallage causait pour plus de 500 livres tournois de dommages à son château, à ses quatre moulins et à ses prés, obtint des lettres prescrivant un règlement d'indemnité ou un péage à son profit \
Dans la crainte que l'admission de ces exigences ne ruinât les faibles ressources provenant du subside , la ville fit un procès au sire de Crouy , seigneur de Saint-Piat, et à la dame de Maintenon , au sujet de leurs péages. L'enquête à laquelle se livra le 24 octobre 1458 Me Pierre Gilon, commissaire enquêteur du bailliage de Chartres , pour apprécier les droits du sire de Crouy, révèle des faits assez intéressants sur le commerce par eau. Jean Gibault, procureur en cour laie, premier des témoins entendus, déclara que, pendant dix ans avant 1456, il avait vu passer à Saint-Piat, sans payer, des bateaux chargés de douze à treize muids de grains. Les dépositions de Colin des Moulins et de Vincent Troillard , marchands, furent semblables. Guillaume Bouffineau, contrôleur du grenier à sel, l'ancien héros de la prise de Chartres, dit qu'en l'année 46 ou 47, au début de la dernière guerre avec les Anglais, il fit charger dix-huit muids de blé sur la rivière, à Saint-Prest, pour la Flandre, et que les bateaux ne payèrent aucun droit à Saint-Piat; qu'au surplus, à cette époque, la seigneurie de Saint-Piat était en la main du duc d'Alençon comme seigneur de Gallardon , pour défaut de devoirs de fief, et que le droit de travers (péage par terre) ne dépassait pas
i Pièces relatives à la navigation ; Archives départ. — Thibault d'Auferville , écuver, seigneur de Mézières-en-Drouais , avait placé une chaîne avec serrure au milieu de la rivière et exigeait des bateaux un péage de 3 ou 4 blancs. Cette chaîne ayant ét<i arrachée par ordre du bailli , Thibault fit faire des portes à bateaux et se mit à retenir de force les mariniers jusqu'à ce qu'ils lui eussent payé deux écus et 8 ou 9 bretons valant 6 sous 3 deniers. Le lieutenant-général délivra, le 27 juin 1456, une commission pour contraindre ce seigneur à abandonner ses prétentions injustes , sous peine de 1 ,1)00 livres de dommages-intérêts , suivant les ordonnances mi Roi. Il s'engagea alors un procès qui dura plusieurs années. (Ib.)
trois sous tournois. Me Jean de Montescot , ancien lieutenantgénéral du bailli Thibault d'Àrmignac , ajouta qu'en l'année 46 il fît charger sur la rivière, aux Moulins-Neufs, paroisse de Saiut-Prest, la navigation n'allant pas encore jusqu'à Chartres, un grand bateau de blé qu'il conduisit lui-même jusqu'à Nogent-le-Roi pour voir s'il n'y aurait pas d'empêchements dans le parcours, et que personne ne demanda de péage à Saint-Piat ou ailleurs. Dès ce moment, chaque bateau portait de 12 à 15 muids de blé ou de 24 à 25 tonneaux de vin \
M1™ Thibault d'Armignac dit de Termes, bailli depuis 1432, fit partie en 1457 de l'expédition contre l'Angleterre où il périt probablement \ Sa charge fut donnée au vaillant capitaine Florent d'IIliers , chambellan du Roi , dont la famille tenait depuis des siècles le premier rang dans la noblesse beauceronne 8. Le lieutenant-général , représentant du bailli dans la ville , changea en même temps que son patron ; Me Jean de Montescot, qui remplissait cette fonction importante depuis 25 ans , dut faire place à M6 Pierre Chevalier , jurisconsulte protégé par la maison d'IIliers \ La nomination de Florent d'IIliers au poste élevé de bailli en amena une autre non moins intéressante pour le pays. L'évêque Pierre Beschebien, mort au commencement de 1459, eut pour successeur Miles d'IIliers , frère de Florent , doyen du Chapitre ; ce personnage jouissait d'une grande prépondérance dans sa compagnie; il était depuis longtemps dans les conseils du Roi et avait rempli avec distinction plusieurs missions diplomatiques à Rome. Il fit son entrée vers le mois de décembre.
1 Pièces relatives à la navigation; Archives départ.
* Il était mort en 1458. Dans l'enquête qui eut lieu cette année pour la navigation , Me Jean de Montescot parle de M. le Bailli dernièrement trépasse.
3 Voir les mémoires de Florent d'IIliers, par Denis Godefroy , insérés dans la collection Michaud , 1M série , tome 3.
* Le nom de Me Pierre Chevalier , licencié ès-lois , lieutenant-général du bailliage, se trouve dans les lettres- royaux du mois de novembre 1458 , données au Chapitre dans son procès avec Jean le Pelletier dit Dumoulin. (Arch. de la Mairie.)
L'influence des d'IUiers semblait donc bien assise à Chartres, lorsque la mort vint frapper Florent à peine en possession de sa nouvelle dignité; le fidèle chambellan de Charles VII rendit l'âme au mois de juillet 1461 , presque en même temps qu'il eut appris le trépas de son maître \
Un des premiers actes du nouveau roi Louis XI fut de donner le bailliage de Chartres au chef de routiers François de Suriène , l'aucien allié des Anglais ; on sait que le monarque ne lésinait pas lorsqu'il s'agissait de gagner un ennemi ; François de Suriène était déjà son conseiller , son chambellan et son maître-d'hôtel. Me Jean de Montescot profita de l'occasion pour rentrer dans la lieutenance générale; il avait alors 70 ans , et son expérience était d'autant plus nécessaire à la ville que la question de la navigation s'embrouillait davantage.
Les fonds provenant du subside avaient été vite absorbés par l'entretien de la rivière et les frais de procès ; les marchands s'étaient imposé de nouveaux sacrifices, jusqu'à concurrence de 250 livres tournois , en vertu de lettres-patentes du 4 décembre 1 458 ; mais ce supplément ne pouvait suffire à des besoins toujours renaissants, et l'on ne tarda pas à constater que , par suite des exactious des riverains et de la détérioration des écluses, le port de la rivière étoit fart discontinué et presque annihilé \ Un incident des plus fâr-
1 Mémoires relatifs à Florent d'IUiers, p. 234. Florent d'IUiers et Jeanne de Coûtes , sa femme , étaient représentés , à genoux et priants , dans une verrière de la chapelle de la communion de l'église Sainte-Foy, derrière le chœur; luy armé et couvert d'une cotte où sont ses armes d'or à 6 annelets de gueules, et la dame vestue de rouge et d'hermine , avec une jupe sur laquelle se vouent lesdittes armts escartellées d or à un h/on passant de sable.
Dans la verrière voisine on voyait leur fils Charles , chanoine de Chartres , priant devant un oratoire à costê duquel est un ècu d'or à 6 annelets de gueules, 3, 2 et 1 ; il est vestu d'une soutane rouge , avec un surplis pardessus et ïaumu&se au bras. (Cabinet généalog.; Boites du Saint-Esprit, Jay^oycuse, 101 ; Bibl. impér., départ, des Manuscrits.)
* Pièces relatives à la navigation ; Archives départ. — La navigation occasionnait de fréquents procès entre les meuniers , à cause du dérangement que tes écluses apportaient aux niveaux anciens des diverses chutes d'eau. L'une des affaires de ce genre qui eurent le plus de retentissement fut celle qui éclata au mois de septembre 1458 entre le Chapitre, propriétaire des moulins de Lèves, et Jean le Pel-
cheux arrivé en octobre 1 459, frappa de stérilité les efforts du commerce. On avait déjà dépensé environ six mille livres provenant de cotisations volontaires et la navigation commençait à reprendre , lorsque les habitants de Nogent-le-Roi , ameutés par Jacques de la Chaussée , capitaine du château , et Jean Dupin , maître de l'Aumône, en haine des Chartrains et pour forcer les marchands à décharger et recharger à Nogent , jetèrent deux grosses pièces de bois au travers de la rivière, près du quai. Le lieutenant-général du bailliage se rendit immédiatement ' sur les lieux, mais ses sommations furent accueillies par des injures, et, pendant la nuit qui suivit son arrivée , les émeutiers armés de pioches rompirent les écluses situées à proximité de Nogent. Ce dégât, qui exigea quinze jours de réparations et 200 livres tournois de dépense, empêcha, ce qui fut le plus triste, le passage d'un grand convoi chargé de vins d'Orléans et de Chartres, dirigé sur Rouen , lequel devait , au retour , rapporter en Beauce des harengs et du sel. Le 22 janvier 1460, les Chartrains molestés obtinrent des lettres-royaux portant que le bailli de Chartres connaîtrait des dits excès , ferait appréhender les coupables au corps et veillerait à ce qu'il fût passé outre à la navigation !. Le procès semblait engagé de cette manière, lorsque le sire de Brezé prenant pour son propre compte l'affaire de ses vassaux , fit appel au Parlement , et , pour être conséquent avec ses prétentions , saisit à Pont-de-P Arche par clameur de haro deux bateaux chargés de vins qui avaient traversé No-
letier dit Dumoulin, propriétaire d'un moulin voisin. On avait construit une écluse ou porte à bateaux , pour le service de la navigation , au-dessous des moulins de Lèves et à la mesure de leur versoir; Jean le Pelletier, dont le moulin était situé sur un petit bras de l'Eure au-dessous des moulins de Lèves et de récluse , s'imagina , pour augmenter sa chute d'eau , de faire placer en la rivière . par-dessus ladite porte à bateaux et VeschantUlon d'ieelle , certains ays (ais) de grant haulteur et longueur; il en résultait que l'eau refluant au-dessus du versoir des moulins de Lèves , les faisait barbotter. Ce procès , qui fut jugé en parlement à l'avantage du Chapitre , donna lieu à un règlement des repères des moulins de la vallée. (Lettres royaux de* 26 septembre et 18 novembre 1458; Arch. départ.)
1 Pièces relatives à la navigation; Arch. départ.
gent sous la conduite d'un sergent royal porteur de sauvegarde et commission royales !. On fit pendant cette année un grand nombre de processions à cause de la malice du temps; les ennuis suscités par la navigation entraient peut-être pour quelque chose dans celte malice \
Vers le commencement de 1462, le sire Jean de Rochechouart , seigneur d'ivry et de Saiut-Georges-d'Espéranee , conseiller et chambellan du Roi , remplaça le sire de Suriène dans la double charge de bailli et capitaine de Chartres. Ce seigneur choisit pour lieutenant-général Me Michel Grenet , licencié ès-lois. Les Grenet, les Montescot et avant eux les Laubespine, représentants de la haute bourgeoisie de robe, souvent opposés d'opinion en politique, se disputaient l'office de lieutenant-général qui , réunissant à la fois l'administration de la justice et de la présidence de la chambre de ville, était le poiut de mire naturel des ambitions locales.
Les nouveaux promus, Rochechouart et Grenet, eurent bientôt à recevoir un hôte illustre ; au mois de juillet , Louis XI, de retour d'une campagne dans le midi, vint faire un assez long séjour dans la Reauce et dans la Normandie. On suit la trace de ce monarque par les ordonnances qu'il semait sur son passage. Il se trouvait dans notre ville le 17 juillet et faisait expédier au Chapitre des patentes de protection et de confirmation des privilèges de Notre-Dame , inaugurant ainsi sa dévotion pour la Vierge-aux-Miracles 8 ; d'autres ordonnances relatives aux villes d'Aigueperse, du Pont-Saint-Esprit etdeRéziers, attestent, dans le même mois, la présence du Roi à Chartres et au château de Meslay , manoir du vidame Jean de Vendôme \ Le 2 août, Louis XI datait de Honfleur deux ordonnances intéressantes pour la navigation de l'Eure ;
1 Pièces relatives à la navigation; Arch. départ.
7 Livre de Unis de Saint- André , f» 205; An.h. départ.
* Ordnnn. des Unis de France, vol. XV, p. 507.
* /&., vol. XV, p. 508, 5-20, 532, 53i, 535.
par la première , il autorisait la perception pendant six ans d'un impôt de dix sous sur chaque bateau avalant et de cinq sous sur chaque bateau montant, pour l'entretien des ponts, portes et chemin de hallage ; par la seconde, il abolissait les nouveaux péages, travers, exactions et subsides, assis par des seigneurs ou particuliers propriétaires riverains, de Chartres à Nogent-le-Roi , de Nogent à Ivry et d'Ivry à la Seine \ Cette ordonnance fut suivie au mois de janvier 1463 de lettres portant commission de faire cesser immédiatement les péages perçus mal-à-propos par Michel de Crouy , seigneur de Saint-Piat, la dame de Maintenon et Thibault d'Auferville , écuyer, seigneur de Mézières*. La ville finit par régler à l'amiable les petites contestations qu'elle avait avec ces trois seigneurs ; mais les choses ne se passèrent pas de même avec le sire de Brezé, dont nous avons raconté plus haut les mauvais procédés. Le lieutenant-général Michel Grenet, commissaire en cette partie , avait publié à Nogent-le-Roi , comme dans les autres paroisses traversées par la rivière , l'ordonnance royale du 2 août 1462 abolissant les péages, et, depuis cette publication , les marchands refusaient le droit de passage demandé par les gens du sire de Brezé. Ce dernier n'accepta pas cette solution ; il prétendit que le Roi n'avait voulu parler que des nouveaux péages et non des droits existant de toute antiquité et fit admettre son appel aux requêtes du Parlement par arrêt du 1 7 mars 1 463 \ Ce procès devait durer quarante ans.
Louis XI vint faire ses dévotions à Notre-Dame de Chartres le jour de l'Assomption 1463. Le lendemain , 16 août, il accorda l'autorisation de continuer pendant dix ans la perception du droit du dixième sur le vin, applicable à l'entretien
1 Pièces relativfx à la navigation; Arch. départ. » II.
3 ïb.
des fortifications , et il signa au profit de son intime serviteur Charles de Melun , bailli de Sens et lieutenant-général dans l'Ile-de-France , la donation de l'hôtel dit de la Reine ou de la Pissotte, situé à Paris, grande rue Saint-Antoine l ; la ligue du bien public commençait à s'ourdir, et le Roi avait à cœur de stimuler le zèle des conseillers de haut et de bas étage qui pouvaient l'aider dans la lutte. De Chartres , Louis XI alla passer quelques jours au château d'Alluyes *, non sans avoir donné des ordres pour le maintien de la ville en bon état de défense ; il y avait alors une garnison de gens d'armes sous la conduite du capitaine de Rains qui demeurait au logis de l'Autruche, paroisse de Saint-André \ Cependant la rupture avec le comte Charles de Charolais, héritier de Bourgogne, et le duc de Bretagne , quoique imminente , n'eut pas lieu aussitôt qu'on le pensait , et nous revoyons Louis XI dans nos murs aux mois de mars et d'avril 1464; le monarque partageait son temps entre Chartres , où le retenait le pèlerinage de Notre-Dame, et Nogent-le-Roi , manoir du sire de Brezé, où la reine Charlotte de Savoie se disposait à faire ses couches ; on a de lui des ordonnances datées de Chartres les 5, 25 mars et 14 avril, et de Nogent les 21 mars et 21 avril \ La Reine donna le jour à une fille qui fut appelée Jeanne et que Ton fiança presque aussitôt avec le jeune Louis d'Orléans à peine âgé de deux ans. Le Roi rentra à Paris le mardi 15 mai \
La ligue du bien public et la guerre qui en fut la conséquence jetèrent le trouble dans le royaume pendant l'année 1465. Chartres put se maintenir sous l'autorité royale, mais
1 Pancarte municipale , vol. 1er; Arch. de la Mairie. — Ordonnances des Rois de France , vol. XVI , p. 55.
* Ordonn. des liois de France , vol. XVI, p. 60.
3 Livre de Bois de Saint- André , f° 206, v°; Arch. départ. — Ce capitaine fit cadeau à l'église Saint-André d'un ciel et de deux custodes de soie.
* Ordonn. des Rois dp Franc, vol. XVI, p. 175, 177, 178, 190, 193, 194, 197, 200.
5 Chronique de Jean de Troues, p. 250, coll. Michaud.
dans les premiers jours de juillet son territoire souffrit du passage des troupes du Maine et de l'Anjou amenées par le comte de Dunois au comte de Charolais, chef des mécontents. Plusieurs escarmouches eurent lieu autour de Paris entre les royalistes et les confédérés , et dans Tune d'elles , quelques hommes d'armes de la compagnie du sire Pierre de Brezé, parmi lesquels se trouvait le chevalier beauceron Jean Mohier (Morhier) , remportèrent l'avantage sur les bourguignons du comte de Saint-Pol. La journée de Montlhéry (16 juillet), où le Roi et le comte de Charolais combattirent en personne et dont Charles s'attribua la gloire tandis que Louis en retirait le profit, vit périr, entre autres personnages de distinction, Pierre de Brezé, l'ami du Roi et l'adversaire des Char train s \ Après s'être arrêté une quinzaine de jours à Paris, Louis XI, qui craignait que l'armée des princes n'obtint un succès plus décisif , s'en fut hâter l'arrivée des compagnies , ban et arrière-ban, qu'il attendait de Normandie. Le 24 juillet, après avoir fait toute diligence et être parvenu à ses fins , il manda à ceux de Paris qu'il estoit à Chartres, avec son oncle M^ du Maine , à tout bien grand nombre de gens de guerre, et que dedens le mardy ensuivant il serait à Paris \ U n'était pas trop tôt, car le Parlement effrayé du voisinage des mécontents se disposait déjà à entrer en composition avec eux. L'habileté du Roi triompha de ses redoutables ennemis ; au commencement d'octobre , un traité de paix fut signé à Conflans, et chacun se sépara en emportant le prix de son accommodement. Louis de Luxembourg, comte de Saint- Pol, reçut, pour sa part, le 5 octobre, l'épée de connétable avec 24,000 livres tournois de gages et le gouvernement de Champagne , Ile-de-France , Chartrain et pats de deçà la Loire \
1 Chronique de Jean de Troyes, p. 255, 257.
* lb., p. 262.
» Ordonn. des Rais de France , vol. XVI , p. 365.
La ville obtint aussi la récompense de sa fidélité à la cause royale: sur la requête des habitants, le Roi reconnaissant, par lettres du 22 septembre, qu'ils avaient su lui conserver Chartres du temps des mauvaises et damnables entreprises des seigneurs et qu'ils avaient logé chez eux et à leurs frais les gens de guerre envoyés à leur secours, décida que l'imposition de douze deniers pour livre sur les denrées et marchandises vendues au détail cesserait à partir du 1er octobre \
L'évêque Miles d'Illiers qui s'était montré pendant son décanat jaloux des privilèges du Chapitre , prit le contre-pied lorsqu'il fut promus à l'épiscopat. Renouvelant vers 1466 les prétentions qui avaient jeté la discorde au sein de l'église de Chartres sous Robert de Joigny *, il revendiqua, à titre d'ordinaire, la juridiction épiscopale sur les chanoines et viola la clôture du cloître en faisant démolir une porte qui fermait le mur du cimetière Saint-Jérôme , du côté de l'évèché \ Il n'en fallait pas davantage pour exciter la colère d'une compagnie qui se glorifiait de ne relever que du Pape : la conduite de Miles fut dénoncée à Rome comme attentatoire aux droits du Saint-Siège et bientôt une excommunication vint surprendre le prélat au milieu de ses entreprises; Miles, grand amateur de procès, ne tint aucun coùipte de la censure dont il était l'objet. 11 se produisit alors entre PEvèque et le Chapitre des scènes peu propres à ramener la concorde. On rapporte qu'un jour Miles s'étant présenté au chœur pendant l'office canonial, les chanoines le firent sommer de sortir,
1 Les marchandises exemptées du droit furent le tan et ecorce, le bled, le pain , les tailles et lintje , chausseterie et tapisserie , la pnullailerie et fructerie, la chair cuite et crue, le détail de la boucherie, à quelque prix quelle soit ou puisse estre. le foin , avoine es hostelliers , le foin et feutre hors hostelliers , les laines et parchemins, les voyrres et meules , nasnaz et chardons , la bactérie et potiers aVetain, les teintures et quesde , la cuurvoiserie , les selliers et bourreliers, la coustclltrie , la fripperie et chanvre , lin et tout fil, la feronnerie et le détail de la drapperie. (Pancarte municipale, p. 20, v°; Archives de la Mairie.)
* Voir vol. 1er, p. 174. 175 et suivantes.
3 /£., p. 211 et 212.