‹ Histoire de Chevaliers romains considerée dans ses rapports avec les différentes constitutions de Rome depuis le temps des rois jusqu ́au temps des GrecquesChapitre 21 sur 45 · AVANT JÉSUS-CHRIST · texte numérisé non relu

AVANT JÉSUS-CHRIST

g I. — Ikstitutioî» uf. la cavalerie equo privato. Nombre des chevaliers

qu'elle renfermait

Jusqu'à l'an 400 av. J.-C, c'est-à-dire jusqu'au milieu de la guerre de Véies. les Romains n'eurent pas d'autre cavalerie que celle des 2,400 chevaliers equo publico formant les 18 centuries. Mais, pendant le siège de celte ville, ils apprirent que leurs machines de guerre venaient d'être incendiées, et ce malheur excita dans Home un mouvement patriotique d'où sortit l'institution de la cavalerie equo privato 1 .

« Ceux qui avaient le cens équestre, mais à qui » n'avaient pus été assignés de chevaux payés par » l'Etat (equi publici) allèrent trouver le Sénat, et,

l Tite-Live, V, 7. « Quibus census cqucsler eral.equi publici non erani auignali. »

476 U1STOIRK

» ayanl reçu la perrrissiuii de parler, promirent qu'ils » serviraient avec îles chevaux achetés à leurs

» frais (equis suis) Le Sénat leur rendit grâces en

» ternies fort honorables, et aussitôt les hommes de » la plèbe, se piquant d'émulation, vinrent offrir de » faire un service extraordinaire dans l'infanterie — » Le Sénat déclara que pour tous ces volontaires les » campagnes extraordinaires seraient comptées comme ■ temps de service régulier (œra procedere 1 ) ; on t assigna aussi aux cavaliers une solde fixe. Alors, » pour la première fois, les cavaliers commencèrent à » servir avec des chevaux qu'ils avaient eux-mêmes » achetés 2 . »

Le service equo privalo. de volontaire qu'il était en Tan 400, devint bientôt obligatoire pour tous ceux qui avaient le cens équestre ; et, au siècle des guerres puniques, les censeurs consultaient leurs listes pour trouver les noms des citoyens qui devaient le service à cheval, et ne s'en acquittaient pas'. Titc-Live nous fait même comprendre que. dès l'époque des guerres du Samnium, la cavalerie equo privalo avait remplacé dans les légions la chevalerie equo publico. Celle-ci

1 C'est le sens de l'expression «rra prncedunl. stipendia pracedunt, (pue Tile-Live emploie même en pariant de l'époque où la solde n 'olait pas établie iTite Live, III, 27), ou quand il ^itiitt de chevaliers equo publico qui n'étaient pas soldes (Tile-Live, XXVII. Il, et XXV, 5). Chaque cavalier devait dix ans fie s i vice et chaque i.uitassin seize (Polybc, VI, 19, n" — L- leMe de Tite-Live (V. 7;, tst : « Tum primum cquis merci r n/uUrs arprrunl. » Le lexle primitif devait porter: cquis s uicrcrc. cl l'a initial d- suis a du rire coffuidu par un copiste avec I s lin il Acquis- Car 1 epilome V île Tile-Live répète ainsi celle phrase:» ICquilrs lum primum cquis mis merere «cœperunt,» cl Tite-Live lui-même dit. quelques lignes plus haut: t Equis se suis stipendia factura* promiUunl. » — 3 Tite-Live. XXVII, ch. XL An 209. « Censorcs maymun numerum connu conquisiverunt

• qui EQUO MER ERE OEBEREiXT. »

était devenue une troupe d'élite, dont les membres formaient à la guerre le cortège des tribuns militaires et des lieutenants des consuls. Ils ne servaient plus en corps, mais s'attachaient individuellement à la personne des chefs supérieurs.

t La victoire fut longtemps balancée, dit Tite-Live » en parlant d'un combat de Tan 310 av. J.-C. 1 , et » la perte égale des deux cotés; mais pourtant les » Romains furent regardés comme vaincus, parce » qu'ils perdirent quelques membres de Tordre » équestre, quelques tribuns des soldats et un lieu- • tenant du consul. » Or, dans Tite-Live, les mots ordo equester désignent toujours les dix-huit centuries des chevaliers equopublico* . La distinction entre cette chevalerie d'élite et la cavalerie cquo privalo est encore mieux marquée dans le récit que nous fait le même autour d'un combat de l'an 218'. « Des deux côtés il » ne tomba pas plus de six cents fantassins et de i trois cents cavaliers ; mais la perte des Romains fut » plus grande que le nombre des morts ne le ferait » supposer, parce que plusieurs des membres de » Y ordre équestre, cinq tribuns militaires et trois pré- . fets des alliés furent tués. » Dans ce passage, Tite- Live exprime la même pensée que dans le récit du combat de310,et emploie même une forme presque exactement semblable. De la différence qu'il établit entre les cavaliers romains et les membres de l'ordre équeslre, on doit conclure, qu'entre 400 et 310 av. J.-C, la chevalerie equopublico s'était déjà transformée en une sorte d'état-major, et qu'elle avait été remplacée par

l Tite-Live, IX, 38. - * Tite-Live, XXIV, 18. « His superioribus- » que illit equi adempU qui puuuctn eqicm habeba*t; ncque senatu » modo oui EQtESTui okuim rkcenuo cura se cetuorum tenuit. » (Comp.'xXl. 59, XXX, 18, et XL1II, 16.) - 3 Tite-Live, XXI, 59.

les chevaliers equo privato dans le rôle de cavalerie légionnaire.

Pour calculer approximativement le nombre des chevaliers equo privato à l'époque des guerres puniques, il n'y a qu'à compter le plus grand nombre de légions mises sur pied contre Annibal, et à tenir compte des pertes que la cavalerie romaine avait faites depuis le commencement de la guerre. Car, en 216 av. J.-C, Rome ne se servait encore que de cavaliers romains et latins 1 , et si l'on trouve par exception des cavaliers gaulois auxiliaires combattant au Tésin sur le front des légions-, ils firent presque tous défection après ce combat 3 . Or, en 212 av. J.-C, Rome tint sur pied vingt-trois légions, sans compter celles d'Espagne 4 . Si chacune d'elles eût conservé son effectif complet de cavalerie (justum cquitatum : ), c'est-à-dire trois cents cavaliers romains et neuf cents latins, cet armement de vingt-cinq légions eût exigé qu'on mit en campagne 7,500 cavaliers romains equo privato. Mais en admettant que la moitié de ces légions eussent été réduites par la guerre à ne plus avoir que 200 cavaliers romains, il faut toujours compter pour 25 légions au moins six mille cavaliers romains equo privato, en Tan 212. Tite-Live dit qu'il resta 1,350

iTite-Live, XXII. 37. - s Tile-Live, XXI, 4G. — 3 Tile-Live, XXI, 48 ci 55. — i Tile-Live, XXV, 3 et 5, et XXVI, I. Cn. Fulvius Flaccus, préleur, a, cnApulic, deux légions; Claudius Nero, préteur, dans le Piccnum, deux lésions; M. Juniu-, préteur, en Étrurie, deux légions; Je consul (). Fulvius, doux lésions, à Casilin ; lo consul Appius Claudius, deux légions, à Suessula; lu proconsul Tih. Sempronius Gracclius, deux légions, cn Lucanic ; P. Sompronius Tudilanus, deux légions, en Ciï-alpine; P. Lentulus, deux légions, dans la Sicile occidentale; M. Mareellus, deux légions, dans la Sicile orientale; O- Mucius, deux légions, en Sardaigne; M. Valerins, une légion, à Blindes. On leva encore, en 212, deux légions urbaines. La population militaire se trouva épuisée. — s Tile-Live, XXI, <7.

DES CHEVALIEBÇ ROMAINS 179

cavaliers romains sur le champ de bataille de Cannes sans compter ceux qui furent pris ou dans le combat, ou à Cannes, ou dons les deux camps romains qui se rendirent l'un après l'autre; et combien n'en avait-il pas péri au combat de cavalerie du Tésin, aux batailles de la Trébie cl de Trasimènc, dans le désastre des quatre mille cavaliers de Servilius'-, et dans tant d'autres rencontres où la cavalerie numide eut l'avantage 3 î Ce n'est pas exagérer de dire que, de 218 à 212 av. J.-C.. au moins quatre mille cavaliers romains avaient été tués ou pris.

Les calculs les plus modérés prouvent donc qu'en l'an 218 av. J.-C, il y avait au moins dix mille citoyens dont les familles avaient le cens équestre, cl qui, pour cette raison, étaient astreints à faire dans les légions le service de la cavalerie equo privato. Le nombre des citoyens portés sur les registres du cens de Y mi 220 av. J.-C. étant de 270,213», dix mille Romains de famille équestre devaient former toute la première classe, nécessairement beaucoup moins nombreuse que ebacune des classes inférieures; cette induction, tirée des faits, de l'histoire militaire de Rome, sera bientôt confirmée par des preuves directes de l'identité presque complète de la chevalerie et de la première classe de citoyens, après l'an 400 av. J.-C.

Pour le moment, il nous suffit de remarquer que, le nombre des citoyens astreints à servir à cheval s etant considérablement accru depuis l'établissement des chevaliers equo privato, le mode de recrutement de la cavalerie dut changer. « En effet, dit Polybe 5 , autre- » fois les tribuns militaires avaient coutume d'exami-

l Tite-Live,XXII,49. — «Titc-Live, XXII, 8. — 3 Tite-Livc, XXI, 59. 4 Tite-Live, epitome XX. - » Polybe, VI, 20, n° 9.

» ner les cavaliers après avoir enrôlé l'infanterie de la » légion ; mais aujourd'hui ils choisissent les cava- » liers avant les fantassins, après que le censeur en a » fait un premier choix parmi les citoyens les plus » riches. » Avant l'an 400, lorsqu'il n'y avait encore que des chevaliers cquo publico, les douze centuries équestres formaient la cavalerie permanente des quatre légions consulaires. Les trihuns militaires n'avaient point a choisir ni à ranger les cavaliers, qui étaient tous désignés d'avance et distribués dans les cadres anciens des escadrons cquo publico. Mais, après l'an 400 av. J.-C. , quand toute une classe d a peu près dix mille citoyens fut appelée au service de la cavalerie légionnaire, il fallait que le censeur dressât d'abord la liste de ceux qui, avant le cens équestre, appartenaient à cette classe; et c'est sur cette liste que les tribuns militaires avaient à choisir les douze cents cavaliers destinés à former les ailes des légions de la nouvelle levée. Avant l'an 400, les tribuns n'avaient qu'à passer en revue 1 douze cents chevaliers cquo publico, pour voir s'ils étaient prêts à entrer en campagne; mais, après que la chevalerie equo privato fut instituée, ils durent procéder à un véritable enrôlement de la cavalerie légionnaire, et de plus, ranger par décuries* les cavaliers qu'ils avaient choisis, de même qu'ils rangeaient les fantassins par centuries.

8 II. — SERVICB DE LA CATAI.EIUE eqU0 priVûtO. ITONKEDRS ET AVANTAGES QUI 5'ï TROUVAIENT ATTACHÉS. PRINCIPE DES LOIS AKNALES

Bien que les dix escadrons (turmœ) d'une légion

Polybe. VI, 20, n° 9. Aoxt^v. — a Tiie Live, XXII, 38. Comp. XXIX, «.«H VI, 2.

soient quelquefois appelés une aile d'une armée consulaire 1 , la dénomination de cavaliers des ailes (alarii équités) s'applique plus spécialement aux cavaliers latins, pour les distinguer «les cavaliers légionnaires*. Ces derniers sont les cavaliers romains equo privato. Chacun de leurs escadrons (turmœ) se composait de trois décuries et était commandé par trois décurions et par trois lieutenants '. Le décurion en chef qui dirigeait l'escadron entier de trente hommes (ûâoyr^) est quelquefois appelé par Tite-Live prœfectus turmœ* , bien que le nom de préfet appartienne ordinairement à ces chefs militaires romains que les consuls imposaient aux contingents du Lalium 5 . Dans le camp contenant deux légions, les six cents cavaliers romains partagés en vingt escadrons (turmœ), campaient des deux côtés de la rue qui séparait les deux légions. Cette rue s'ouvrait d'un côté derrière le prétoire, sur l'espace qu'on appelait principia c \ et aboutissait de l'autre côté en face de la porte Décumane 7 .

L'estime que l'on avait pour chaque corps de l'armée romaine peut se mesurer d'après la distance qui le séparait de celle rue du milieu occupée par la chevalerie. Aussi le rang le plus solide de l'infanterie, celui des vétérans triaires, avait ses tentes adossées à celles des chevaliers 8 . Les chevaliers equo privato

1 Tite-Live, XXIX. 1. — s Tite-Live, XXXV, 5, et XL, 40.— 8 Polybe, VI, 25.- » Tite-Live. VIII, 7.- ^ Tite-Live, XXIII, 7.— « Place ainsi nommée parce qu'elle était bordée par les tentes des chefs de la première turma de chaque lésion, et par celles des premiers manipules des ranys de triaires, de princes et de liastats. Les décurions des premiers escadrons et les centurions des manipules appelés primm pilu» , primtu princeps , primus hatlatus , campaient le long de celte place, sur le front de la lésion. — 7 Porte ainsi appelée parce qu'elle s'ouvrait en face îles tentes des dixièmes escadrons. — * Polybe, VI, 27, 28, 2y.

HISTOIP.K

étaient chargés de faire les rondes de nuit pour inspecter les postes 1 . Ce soin était confié successivement aux dix escadrons de chaque légion. Quatre jeunes gens choisis dans l'escadron de service se partageaient les quatre veilles de la nuit. Ils couchaient auprès du centurion primipilaire chargé de faire sonner la trompette pour relever les postes, et pour réveiller les chefs de rondes. Le matin, tous les chevaliers venaient aux lentes des trihuns militaires pour recevoir leurs ordres en' même temps que les centurions" 2 .

Le service du simple cavalier romain était plus estimé 1 que celui du centurion qui conduisait une des tleux centuries d'un manipule de fantassins 1 . Aussi, au temps de Polybe, le cavalier recevait par jour une solde d'une drachme ' ou de six oboles, c'est-à-dire un denier d'argent, tandis que le centurion ne recevait que quatre oboles, et le simple fantassin, deux., La solde du cavalier était donc par an de 300 deniers ou drachmes qui valaient" 310 fr. 32 c. Celle du centurion n'était annuellement que de 240 drachmes, ou de 200 fr. 88 c, et celle du simple légionnaire, de 120 drachmes ou deniers, c'est-à-dire de 1,200 as 7 de deux onces valant 103 fr. 44 c. Dans toutes les distributions d'argent on suivait la même proportion. 0. Claudius, dans son triomphe, en l'an 177 av . J.-C,

1 l'olyho, VI, 3:i. n" 8, H .'{fi. M.- vPolvl.e. VI. 31. n° C. - :\ I ji.cron (i 1 " 1 Philip/). , tfj dit : « (Juicuuupic ini/uit Anto'iilt* ontimiti >• tl&iit, jttdicfl. — il $i ferreli*, quci moi k eqi h nf.hhinset, QL'OD l"ST » LAUDATIUS, nemini probarelitt.» - ' Tite-Livc. XLII, 3'». Sj». I.igusiinu* co.iiimnnl.i, cuiiimi; ci'iinsrioii, la |»r»M»iiènMk's deux rciiiurif* du premi' r manipule de li.islals. — ■'> Pol\ lie, VI, 30, n° \"2 — fl La drarliiiit* de :\ ^liiiiiiucsXXi enH'.'i amtiir'.s, \alail 8f. ccntinies'idixii'nies dise, 17. . lu tutridifl ptmlus m fili in ilniiiiiorum. •> - - 7 Sur \a s'ild" de I,*2ll0 as. voir M M ■ • iiuiseu. Ias tribu* mmninex. Allnna, pajros H -46.

fit donner quinze deniers à chaque soldat, le double à chaque centurion, le triple à chaque cavalier 1 .

La solde des cavaliers equo privato avait été établie dès l'an 400 av. J.-C.% et, en 398. elle avait été fixée au triple de celle des fantassins '. Grâce àCn. Cornélius, qui leur avait procuré cet avantage, les hommes de la première classe, qui s'étaient offerts comme cavaliers volontaires, eurent à la fois tous les honneurs du dévouement et tous les bénéfices du privilège. Aussi les. fantassins regardaient-ils les cavaliers d'un oeil jaloux: ils accusaient ces riches si bien traités de s'être vendus à l'aristocratie patricienne 1 .

Dans les distributions de blé, le cavalier avait aussi trois fois plus que le fantassin. Celui ci recevait par mois les deux tiers d'un médimne. c'est-à-dire 29 litres 44 centilitres de blé '; c'était de quoi se procurer par mois 22 kilogrammes 500 grammes de pain, c'est-à-dire par jour 750 grammes, ce qui est encore aujourd'hui la ration de nos soldats. Le cavalier recevait par mois deux médimnes de blé, ou de quoi faire par jour 2 kilogrammes 250 grammes de pain. Mais il est évident qu'il avait à partager cette triple ration avec deux esclaves. Car, la ration de pain étant mesurée sur les besoins de l'homme, le fantassin latin recevait autant de blé que le légionnaire romain, et le cavalier latin en recevait le double (un médimne et un tiers par mois) ,; , parce qu'il menait avec lui un esclave en campagne 7 . Ainsi, le cavalier romain devait

i Tilc l.ivc, XU, 13. Tile-Liv , V, 7. - 3 Tilc-Livo, V. 12. — « Tilc-I.iv. VII, 41, tin. — ■'• Polyhc, M, 35), n" 13. Nous .-uivons. sur la rapacilf du tiuklinmc, l'opinion <lc M. 1/ tromic, qui on fait une mesure <!<• H litres |fi ri'iitiliiit's, ou <l<s , 7 , tin sclior do 131 I (1res 40 rrmililrrs . — « Polype. M, 39. n- 1 Vh 15. ~ 7 T i(e l.ivc, XXII, 42. « l)uo nervi aller Formùini. aller Sidirini rquiti*. •>

eo mener deux. La quantité d'orge qu'on donnait à chaque cavalier romain pour nourrir son cheval, était de sept médimnes par mois, ce qui fait 84 médimnes, c'est-à-dire 372 décalitres par an. C'est une ration d'un peu plus de dix litres d'orge par jour qui suffit en effet à nourrir un cheval assez abondamment Nous avons démontré ''que Yœs hordearium de 200 drachmes était précisément la somme nécessaire au chevalier equo publico pour acheter les 372 décalitres d'orge que l'Etat donnait en nature au cavalier equo privato.

Chaque cavalier romain devait faire dix ans de service, et ce n'était qu'après avoir achevé, ses dix campagnes, qu'il pouvait exercer une magistrature 3 . « La questure, dit Cicéron. est le premier échelon des honneurs'. » C'était donc la première charge qu'un chevalier pouvait briguer après avoir rempli ses devoirs militaires. Or, quoique Ton pût faire ses premières armes à dix-sept ans, comme Cicéron les fit en l'an 89 av. J.-C., dans la guerre contre les Marscs, en temps ordinaire, on ne commençait à servir qu'entre vingt et vingt et un ans, comme chez nous. César avait vingt ans lorsqu'il fit ses premières armes, sous Minucius Thermus, au siège de Mitvlène, 80 av. J.-C. : '; et le modèle des vétérans de l'époque des Scipions, Spurius Ligustinus. qui avait plus de cinquante ans en 171 av. J.-C., et qui, par conséquent, était né en 221, n'était devenu soldat que sous les consuls P. Sulpicius et C. Aurelius. en 200 av. J.-C, à l'âge de vingt et un aus°.

l PoNhe, VI. 39. La ration du cheval du cavalier latin était dos J de celle du cheval du cavalier romain. Kilo cMait d'un peu plus do.7 litres d'orp- par jour. — Livre L r , ch. III, $ 2 — « Polyho. VI. 10, n*" 2 et 4.— » Cicéron, / H Vcrrem Artin prima, IV — •'> Uitl. dr Jules Ce*ar,VHm,\MoM .U,c\uV r .n>l ni.— «Tito-Live, XL», 34.

Un chevalier romain, après avoir fait dix ans de service de vingt à trente ans, revenait briguer la première charge, la questure, et il l'exerçait dans sa trente et unième année. C'est ainsi que Cicéron, né en 106 av. J.-C, fut nommé questeur en l'an 76, et exerça la questure à Lilybée, en 75 K César, né en Tan 100, ne fut nommé questeur que dans sa trente et unième année, et il suivit à ce titre le préleur Antistius en Espagne, en 68. Cicéron, du reste, nous fait entendre, dans un passage du Pro lege Manilia, que l'on ne pouvait avant trente ans arriver à la questure. Pompée, n'étant encore que simple chevalier, fut envoyé contre Sertorius avec pouvoir consulaire 9 . Appien lui donne 34 ans lorsqu'il revint, en 71 av. J.-C, pour demander au peuple un consulat plus régulier 3 . Né en l'an 105, il avait 29 ans lorsqu'en 76 il partit pour l'Espagne avec ce titre extraordinaire de consul nommé par le Sénat. Cicéron, rappelant cette faveur inouïe comme un précédent qui autorise la loi Manilia*, s'écrie : « Qu'y a-t-il de si singulier que » d'avoir vu Pompée, mis au-dessus des lois par un » sénatus-consulte, devenir consul avant que les lois » lui permissent de recevoir aucune autre magistra- » ture? » A vingt-neuf ans, Pompée n'avait donc pas encore l'âge légal de la questure. Cet âge était celui de trente ans, l'âge ou Cicéron fut désigné pour cette première charge politique.

Ainsi, les lois Annales avaient pour principes l'usage où l'on était à Rome de faire ses premières armes à vingt ans, et la loi qui exigeait de tout cavalier dix

1 Orelli, Tableau de la vie politique et lilleraire de Cicrron. - * Epitome rlu livre XCI n* Tile-Live. — 3 Appien, Gwrre$ civiles I, 121. — * Cicéron, Pro lege Manilia. XXI.

ans de service, en lui défendant d'aborder la carrière politique avant de les avoir achevés.

§ III. — Le BANC DE CHEVALIER eÇUO pHvatO ÉTANT ATTACHE AD CENS ÉQUESTRE, DEVIENT INAMISSIBLE ET HÉRÉDITAIRE

Depuis l'an 400 av. J.-C, posséder le cens équestre était la seule condition nécessaire pour faire partie de la chevalerie. Les censeurs, qui choisissaient les chevaliers equo publico, n'avaient qu'à enregistrer les noms des chevaliers equo privato. Le litre de ceux-ci était la conséquence de leur fortune. Aussi devint-il promptement inamissible et héréditaire.

Celui qui le possédait, eût-il, comme Gellius, dilapidé la fortune qui composait le cens équestre, restait toujours chevalier de nom Il suffisait même d'appartenir à une famille de chevaliers pour être en droit de servir dans la cavalerie equo privato. Aussi les lois judiciaires du siècle de Cicéron faisaient une distinction entre les chevaliers qui avaient le cens équestre, et ceux qui, sans le posséder, avaient fait dans la cavalerie leurs années de service. Les premiers siégeaient dans les tribunaux, les derniers n'y avaient point de place parce qu'ils ne présentaient pas les garanties reconnues nécessaires à l'indépendance d'un juge *. Le censeur ne pouvait ôter à un chevalier que ee qu'il pouvait lui donner. Il était maître de l'inscrire sur la liste des chevaliers equo publico ou de l'en effacer 3 . Mais lui enlever sa fortune ou la qualité de sa famille n'était pas au pouvoir d'un magistrat. Le

1 Cicdron. Pro Sexlio, M. — 2 Ciceron . Philippiqw I, 8. — ^CicCron. De legibtu, III, 3. Tïie-Live, IV, 8.

chevalier, même couvert de notes infamantes, restait

chevalier. Privé du cheval payé par l'Etat (equo publico), il rentrait dans les rangs de la cavalerie equo privato. Pour le faire descendre de cheval, pour le réduire à la condition de fantassin, il fallait un sénatus-consulte, c'est-à-dire une mesure politique dérogeant à la loi ordinaire.

Après la bataille de Cannes, plusieurs jeunes nobles, à l'instigation de L. Ocilius Metcllus, avaient formé le projet d'abandonner la République, et de s'enfuir hors de l'Italie. Il avait fallu l'intervention et les menaces du jeune Scipiou, qui fut plus tard le vainqueur d'Annibal , pour empêcher cette lâche défection. D'autres chevaliers, prisonniers d'Annibal, avaient reçu la liberté sur parole en promettant de revenir au camp des Carthaginois. Ils étaient partis sous prétexte d'aller à Rome chercher leur rançon, puis ils étaient revenus sur leurs pas, et après être rentrés en cachette dans le camp d'Annibal, s'étaient crus dégagés de leur serment. Les uns et les autres furent cités devant le tribunal des censeurs P. Furius et M. Atilius en 215 l . Ceux d'eutre eux qui avaient le cheval payé par l'Étal (equum publicum) en furent privés, et tous furent chassés de leur tribu cl mis au nombre des ararii *. Mais le Sénat ne se contenta pas de ces punitions dérisoires 3 . « A la note sans force » des censeurs il ajouta un sévère sénalus-consulte, » ordonnant que tous ceux que les censeurs avaient » notés fissent leur service dans l'infanterie, et allassent » rejoindre en Sicile les débris des légions de Cannes. »

1 Tite-Live, XXIV. 18. — * Nous répliquerons plus loi», ch. II. 5 I, lo siMisdu moi œntrii. — 3 Titc Livc. tbid. « îneuti eentorias nota - adiiUum tritU senatus-contultum. » Comparer. Dr RrpubUca, IV, »i. . Cetuori* judicium nihil ferr damnato nisi rutorem offert. *

Sans ce décret du Sénat, les chevaliers equopublico, à qui les censeurs avaient ôlé le cheval donné par l'État, les chevaliers equo privato, qu'ils avaient mis parmi les œrarii, auraient donc continué à servir dans la cavalerie romaine.

Nous retrouvons les mêmes chevaliers en Sicile, en Tan 210. Les censeurs M. Cornélius Cethegus et P. Sempronius ïuditanus étaient aussi disposés que leurs prédécesseurs à épuiser contre eux toutes les sévérités de la censure. Pourtant ils durent se borner à renouveler contre ces chevaliers equo publico la note qui les effaçait de la liste des dix-huit centuries, et à leur faire recommencer leurs dix ans de service dans la cavalerie equo privalo l . Ainsi Ton ne pouvait perdre le rang équestre, ni le droit de figurer dans la cavalerie légionnaire. Dès le siècle des guerres puniques, ces privilèges étaient devenus la possession inaliénable des familles équestres ; une diminution de fortune ou une note d'un censeur n'y pouvaient porter atteinte ; tandis qu'avant l'an 400, lorsqu'il y avait seulement deux mille quatre cents chevaliers equo publico, un patricien qui n'avait pas le cens équestre, comme Tarquitius, servait dans les rangs de l'infanterie 2 , et un plébéien qui l'avait ne cessait d'être un fantassin que si le consul ou le tribun militaire lui assignait un cheval donné par l'Etat s .

Le titre de chevalier, et le service dans la cavalerie romaine étaient même devenus entièrement héréditaires au temps de Fabius Pictor, contemporain d'An-

t TitoUve, XXVII, ch. XI. « Se prœterita stipendia procédèrent » iis quœ equo publico tmerueranl, sed dena »tipem>u tous pmvatis » facerent. » «Tïlf-Live, III, 27. An 456 av. J.-C. — :, Tile Livo. \\ 7. An 400 av. J.-C.

DES CHEVALIERS ROMAINS m

nibal ! . Voici comment ce vieil historien décrivait, d'après ses souvenirs, la première partie de la fête du 15 juillet, instituée en mémoire de la victoire du lac Kégille *.

t Avant de donner le signal des luttes, les magis-

• trats suprêmes conduisaient en l'honneur des dieux

• une procession qui se rendait du Capitole à travers » le Forum, jusqu'au grand Cirque. A la tête de la

> procession s'avançaient les fils des Romains arrivés » soit à l'adolescence, soit à 1 âge où l'on peut assister » aux fêtes. Ceux dont les pères avaient le cens

• équestre étaient à cheval ; ceux qui devaient un

> jour servir dans l'infanterie étaient à pied; les pre-

> miers étaient rangés par tribus et par curies 3 , les » seconds par classes et par cenlnries. »

Les tils de ceux qui avaient le cens équestre étaient donc dès leur enfance destinés au service de la cavalerie, et cet honneur héréditaire les distinguait de leurs

1 Krause. Vita et fragmenta vclerum historicorum romanonm, p. 40. — * Denys, VU, 71 v\ 72.Coinp VI, 10 cl 13, et Tile-Live, II, 20 et 42 3 ps T 0US traduisons x»t' fXa; « x«l xa-rît Xrfgouc : par tribus et par curie* , en opposition à xatfc <ju|x|iopl*« -ce xcrt Tifci; : par classes et par centuries. Denys (II, 7) dit : - On peut traduire en grec » le mot latin tribus par <?uX*. ou xpirrl* el le mot curia par «ppdtf* ou » X&/<k. » La centurie de fantassins ayant été primitivement fournie par la curie de citoyens (Denys; II, 14, fin: x^PX** ? uXd «' éxaTovTdpx 0 * ** T * D, ' nvs a employé le môme mot X<fcoç pour

désigner et la curie et la centurie. Dans la description de l'assemblée cenluriate, il a bien dû appeler aussi X<frot les dix huit centuries équestres (IV, 18), puisqu'elles font un loial avec les quatre-vingts centuries de fantassins de la première classe. Mais le sens primitif de X^oî chez Denys est celui de curie. Quant à l'expression xax' Ooc, elle a ici le même sens que x*t* <pyXi<, dans la description de la même fête (Denys, VI, 43: x«4 ?iA«< « xal Xd^oi*). Zonaras, X, 35, pour dire que Caius César fut nommé sévir unius turmœ equitum publicorum, emploie l'expression rX«px<K Chacune des six

turmœ (tXai) représentait une des six tribus anciennes des Rhamnes, des Tittes et des iMceres (Corap. Denys, M, 71).

jounes compagnons d'âge appelés à remplacer un jour leurs pères dans les rangs des fantassins. De plus, la manière dont les 61s des chevaliers étaient rangés dans cette procession militaire, nous montre que du temps de Fabius Pictor toutes les familles équestres avaient trouvé place dans les cadres des trente curies et des six tribus anciennes des premiers et des seconds Rhamnes, Tilies et Luceres.

Cette introduction dans les curies de tant de familles étrangères à la ville primitive avait commencé par le partage des charges curules et par l'admission des plébéiens au Sénat. Elle fut rendue plus facile par les rapports de patronage et de clientèle qui s'établirent entre les vieilles familles romaines et les familles des municipcs et des colonies 1 . Le client était inscrit dans la curie de son patron c.t devenait quelquefois beaucoup plus puissant que lui. Enfin la révolution de 240 av. J.-C. avait fait entrer toute la plèbe rustique dans les curies de la ville.

L'hérédité du rang équestre inspirait aux chevaliers un orgueil tout aristocratique, et Ovide, sorti de la petite ville de Sulmone, cachée dans une vallée froide et sauvage du plateau des Abruzzes, était aussi fier de sa généalogie que l'eût été un patricien descendu des premiers sénateurs de Rome, t Le rang équestre, dit- > il, est un vieil héritage de ma famille'*; qu'on exa- » mine ma race, et l'on trouvera que nous avons été » chevaliers de toute antiquité pendant d'innombra- » bles générations 3 . »

Le titre de chevalier étant attaché au cens depuis

1 C'est ainsi que la famille des Marius éiait cliente «le celle des Herenntus (Plutarque, Vie de Marius, V). — 2 0\ide, Amours, liy.IU, élégie XV. — 3 Ovide, Ex Ponto, liv. IV, épitre VIII.

l'an 400 av. J.-C, était donc devenu héréditaire comme la fortune et même plus durable qu'elle. Celte hérédité tendait à s'établir jusque dans les dixhuit centuries equo publiât, dont la composition dépendait en partie du choix des censeurs.

iËbulius qui, en 186 av. J -C. , obtint du Sénat le privilège de ne point recevoir du censeur un cheval payé par l'État 1 , et qui fut exempté de tout service militaire, était fils d'un père qui avait servi dans les dix-huit centuries equo publico *, probablement dans les douze dernières. Nous verrons que l'hérédité du rang de chevalier était encore plus complètement établie dans les six centuries sénatoriales equo publico, parce que l'esprit aristocratique y était plus puissaut.

i.Tiie-Livc, XXXIX, 19. - * Tite*Live, XXXIX, 9.

Page 1