NOUVEAUX CAS
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La décroissance continua son cours; il n'y eut que 56 malades et 3i morts le 22 octobre, et le 8 novembre suivant le funeste règne du choléra fut regardé comme fini à Séville. Les ravages de ce fléau y avaient présenté des proportions effrayantes, car sur une population de 91,860 habitans, beaucoup réduite par l'émigration, il y eut 24,000 malades et 6,262 décès.
Gordoue, Jaen, Grenade, Almeria, Cadix, Mallaga, et les autres districts de l'Andalousie, furent successivement envahis. Badajoz, Olivenza et Caeerès dans l'Estramadure , province voisine du Portugal , avaient été frappées dès la première semaine du mois de septembre ; les royaumes de iéon, de Murcie et de Valence , la principauté des Asturies et la Galice , le furent ensuite.
Le choléra-morbus, après avoir franchi laSierra- Morena en sautant du Guadalquivir auTage, arriva aux portes de Madrid vers la fin du mois de |uiB i 834, en dépit des cordons de troupes et des Juntes sanitaires. L'effroi s'empara des habitans de cette capitale, et les plus riches prirent aussitôt la fuite, à l'exémple de la reine Christine et de toute la cour, qui se retirèrent à Saint-lldefonse, €n défendant toute communication entre cette résidence royale et le dehors. Dans les trois derniers jours du mois de juin le nombre des cholériques morts a Madrid ne fut que de vingt-un ; il fut de 37a dans la première quinzaine de juillet. Tout semblait donc annoncer que le fléau ne sévirait pas; mais cet espoir fut cruellement déçu. Le 16 juillet il se déchaîna tout-à-coup avec tant de fureur qu'il enleva personnes, et unuombre plus considérable encore le lendemain. Celte rapide croissance, le lugubre tintement des cloches, la vue continuelle des brancards couvei'ts qui voj-
DU CHOLÉRA-MORBUS. 129 taraient des malades aux hôpitaux, et l'administration des secours religieux qui se faisait avec la solennité usitée en Espagne, frappèrent le peuple de terreur; des bruits d'empoisonnement de fontaines circulèrent dans son sein : la foule imputa ce crime imaginaire aux moines et particulièrement aux franciscains et aux jésuites.
Le 17 au matin, on remarquait partout des signes d'agitation violente, et des individus, poursuivis comme empoisonneurs par une multitude exaspérée, furent maltraités sur plusieurs points. Vers les deux heures après midi , un homme qu'on prétendait avoir surpris jetant de l'arsenic dans la tonne d'un porteur d'eau, fut massacré sur la porte du corps-de-garde de la Puerta-del-Sol. Aucune mesure n'avait été prise par les autorités civiles et militaires. Des groupes menaçans se formèrent sans obstacle dans tous les quartiers, et principalement dans la rue de Tolède aux environs du collège des jésuites : ceux-ci voyant leur demeure cernée s'y barricadèrent à la hâte; mais la foule en fureur, renversant ces faibles obstacles, se précipita dans le collège, et y massacra plusieurs jésuites qui essayèrent de s'échapper déguisés en bourgeois ; les autres , réfugiés dans îa sacristie, furent sauvés par le courage d'un volontaire de la garde urbaine, qui, le sabre à la main, déclara aux assaillans qu'ils auraient à passer sur
son corps avant de pénétrer dans l'asile des religieux. Sur ces entrefaites, le capitaine-général parut au milieu des meurtriers et parvint à empêcher que les jésuites, qui se préparaient à la mort, ne fussent mis en pièces.
En même temps , le couvent de San-Franciscoel-Grande, chef-lieu de l'ordre, était attaqué par un autre attroupement oii l'on remarquait des urbains et des soldats de la ligne. Les religieux se défendirent pendant plusieurs heures, et quarante d'entre eux tombèrent sous les coups des assassins. D'un autre côté, le monastère de Saint-Thomas fut horriblement saccagé ; mais il ne parait pas qu'il y ait eu des victimes , sans doute parce que les moines avaient trouvé le moyen de se sauver. Dans la même soirée, d'autres couvens furent menacés, et surtout celui des Carmes,'' situé à peu de distance de la Puerta-del-Sol. Des troupes de ligne arrivèrent enfin pour prévenir de nouveaux désastres.
Le lendemain 18 , le peuple se porta sur le célèbre couvent de Notre-Dame-d'Atocha , à l'extrémité du Prado, Des troupes accoururent; le prieur, à la tête de sa communauté, fit ouvrir lé couvent que l'on visita avec soin, et aucun excès ne fut commis ; dès lors le calme se rétablit et ne fut plus troublé.
Au milieu de ces affreuses scènes d'anarchie et
DU CHOLÉRA-MOKBUS. 131 de sang, soixante-neuf moines avaient perdu la vie. Un décret royal, signé à Saint-Ildefonse le 1 1, proclama que tout attroupement qui sç dirigerait avec des armes vers un couvent ou une maison particulière pour troubler la paix publique, devrait se séparer après trois sommations, ou sinon serait dispersé par la force. Le gouvernement destitua en outre toutes les autorités de Madrid. Ceux des perturbateurs que l'on put saisir furent livrés aux tribunaux qui appliquèrent à quelques-uns d'entre eux un châtiment sévère, et la milice ur^ baine expulsa de ses rangs les membres de ce corps qui avaient fait partie des groupes.
Le chiffre de la mortalité causée par le choléra a présenté à Madrid les divisions suivantes :
Du 20 au 30 juin 21 décès.
1" au 15 juillet. 372
15 au 31 id 3,495
1« au 15 août 802
15 au 31 août 179
Total 4,869
Partout on avait pris contre le choléra des mesures administratives et militaires qui n'étaient pas toujours intelligentes dans leur extrême rigueur. L'épouvante glaçait les esprits, brisait les rapports sociaux et les liens de famille. Des malheureux privés de tout secours expiraient au milieu des champs. A. Ségovie, on en vint au point de murer h maison où mourait un cholérique, et de brûler
132 HISTOIRE tout ce qu'elle renfermait. Ailleurs on assassinait les malades, ou tout au moins on les dépouillait vivans. Tous les objets de consommation renchérirent, et quelques-uns manquèrent tout-à-fait; le cours des voitures publiques resta suspendu, et la désorganisation fut complète. L'entraînement de la peur était si rapide et si universel, que certaines villes demeurèrent presque désertes par la fuite de leurs habitans. La chambre des procuradorès, regardant comme inutiles les lazarets et les cordons sanitaires, se disposait à adopter une pétition pour leur suppression immédiate, lorsque le gouvernement alla au devant de ce vote, et "vers la fin du mois d'août il ordonna cette suppression.
De Madrid le choléra s'était étendu dans toutes les parties de la Nouvelle-Castille, à Tolède, Ciudad-Réal, Cuença et Guadalajara. Ensuite il avança vers le nord dans toute la largeur de la Péninsule, de l'est à l'ouest. Il se manifesta à Burgos le 5 août, et envahit toute la Vieille-Castille. Ensuite il pénétra successivement dans l'Aragon, les provinces basques et la Navarre, venant ainsi ajouter ses ravages à ceux de la guerre civile; en même temps la Catalogne était atteinte. Entre toutes les villes de cette vaste principauté, Tarragone fut frappée la première; Torlose et Reus la suivirent de près. Le i6 août le choléra éclata à Barcelonne, mais
DU CHOLÉRA-MORBUS. 133 sa marche y fui d'abord lente, car le 3o du même mois il n'avait encore fait que 29 victimes. Prenant soudain un développement inattendu , il déploya tant de violence que le 7 septembre on comptait environ r,8oo personnes atteintes, parmi lesquelles 272 avaient perdu la vie. L'intensité du mal ne fit que s'accroître; le r 8 il y eut 157 décès, et 248 le lendemain ; le fléau était alors à l'apogée de sa fureur. Le 20 on compta i83 morts, i34 le 21, et dès ce moment le choléra entra dans une période de décroissance soutenue. Le 17 novembre il avait fini son cours à Barcelonne, après y avoir enlevé environ 2,600 personnes, et le 19 on chanta dans la cathédrale de cette ville un Te Deum en action de grâces.
Les îles Baléares ne furent pas épargnées par la maladie. Le 7 octobre i834 elle se déclara à Mahon , mais il ne paraît pas qu'elle y ait sévi avec force.
Le choléra a fait un assez long séjour en Espagne, car au mois de janvier i835 il régnait encore dans quelques parties de cette vaste péninsule. Le district de Cacerès n'en était pas délivré; Almaden, dans la Nouvelle-Castiile, et Ronda, dans l'Andalousie, continuaient d'être en proie à ses ravages. Le mois suivant il s'éteignit dans ces localités, et l'Espagne, tout-à-fait affranchie, ne fut plus condamnée à lui payer tribut.
L'Andalousie , la première province frappée , est aussi celle qui a le plus souffert; au contraire, la Gallice, les Asturies, la Biscaye et la Navarre, dernières provinces atteintes, sont celles que le choléra a traitées le moins rigoureusement. Il y a néanmoins à cet égard une exception pour la Catalogne, où la maladie des Indes a sévi avec quelque violence , bien qu'elle s'y soit montrée aussi tard.
L'Espagne entière, sans y comprendre les îles Baléares, a eu 274,121 malades, et 67,134 morts; ces deux chiffres se divisent dans les diverses provinces (i) comme suit :