‹ Histoire de choléra-morbus asiatiqueChapitre 60 sur 83 · INVASION DANS LES DÉPÂRTEMENS · texte numérisé non relu

INVASION DANS LES DÉPÂRTEMENS

Le choléra ravage plusieurs départemens du Midi. — Nombre des communes envahies dans chacun d'eux. — Faits divers. — Le choléra à Aix et à Arles. — Tableau de la mortalité cholérique dans ces deux villes. — Tableau numérique des cas et des décès constatés dans tous les départemens atteints par cette seconde invasion — Aperçu sur l'invasion générale de la France. — Divers élémens de statistique.

Lorsque le choléra se manifesta à Toulon, il s'était déjà déclaré à Celte et à Agde, comme on l'a vu dans cette histoire. Il faisait aussi des victimes à Saint-Chamas, petite commune située

37-2 HISTOIRE sur les bords de l'étang de Berre, dans le département des Bouches-du-Rhône; mais aussitôt qu'il eut assailli Toulon, où se trouvait une plus grande population agglomérée dont la majeure partie se dispersa de tous côtés simultanément et par masses, toutes les contrées voisines reçurent les germes de la contagion meurtrière. Le mal exerça ses ravages dans chaque lieu à peu près en raison du nombre d'émigrans qui s'y réfugièrent.

La Vallelte, à une lieue de Toulon, est la localité qui a le plus souffert. Celte commune de 2,55o ames a compté i4o cas mortels, ou soit un décès sur 17 liabilans.

Lorguesjun peu moins frappé, endura cependant de bien vives souffrances. Sur une population de 5,444 ames réduite à i,5oo parles émigrations, on a enregistré 208 décès, c'est-à-dire 82 dans le sexe masculin, et 126 dans le sexe féminin; ce qui donne 38,2 morts sur 1,000 habitans. La ville de Lorgnes a pourtant une position avantageuse et paraît réunir toutes les conditions de salubrité publique; l'air, les eaux, les végétaux, tout y est bon; les rues sont assez propres, les maisons pas trop encombrées d'babitans. Le choléra s'y déclara le 19 juillet; les premiers cas se manifestèrent dans les principaux quartiers et furent presque tous foudroyans. Mais ce ne fut pas là que la maladie exerça le plus de ravages : bientôt

DU CHOLÉRA-MORBUS. 373 investissant la bourgade et la rue Malvala, elle en fit un théâtre de terreur et de mort. La charité de quelques ames compatissantes et l'actif dévouement de la jeunesse des deux sexes ne purent suffire à tous les besoins. Les forces étaient épuisées et ladémoralisation allait être complète, lorsque M. Floret, préfet du Var, parut au milieu de ces désastres qui croissaient sans cesse. Aussi bienfaisant qu'intrépide, ce magistrat mit tout en oeuvre pour secourir les cholériques et pour arrêter le fléau dans sa marche meurtrière. On recoa^ rut à un moyen rigoureux, mais dicté par l'impérieuse loi du salut public : on ouvrit les maisons des émigrés, et l'on s'empara des lils, du linge et des autres objets nécessaires. Parmi les victimes du fléau il en est une h jamais regrettable : le peuple de Lorgnes ne perdra pas le souvenir du vénérable M. Codde, prêtre octogénaire, lequel, oubliant sa vieillesse et ses infirmités, était jour et nuit auprès des malades, les soulageait, les consolait et les aidait à bien mourir, A cet homme si simple dans ses héroïques vertus il ne manquait plus que la gloire de rendre le dernier soupir en secourant ses frères, et le ciel la lui accorda.

Au moment où le choléra envahissait les communes voisines de Toulon , les religieuses du couvent de Cuers, d'après les conseils du docteur Reynaud, chirurgien en chef de l'hôpital de la

â74 HISTOIUE marine, se mirenl dans un état de séqueslialion , observant pour tout ce qui venait du dehors les précautions indiquées d'ordinaire pour se préserver des maladies contagieuses. Un jour une dame venant de Toulon se présenta au couvent et démanda à parler à l'une des religieuses; après plusieurs refus , celte dame , qui avait mis une étrange persévérance dans sa demande, fut admise au parloir où elle demeura près d'une heure. Le lendemain la sœur tourière qui l'avait accompagnée, et une autre sœur qui avait assisté à cette visite, furent frappées du choléra et moururent peu de jours après; plusieurs autres rehgieuses furent atteintes de la même maladie. La dame visiteuse, qui s'était retirée dans une campagne non loin de Cuers, fut également frappée du choléra et mourut en quelques heures.

Plusieurs émigrés marseillais étant arrivés à Cotignac , quelques cas de choléra douteux s'y manifestèrent aussitôt. Le préfet du Var y envoya M. ïaron, élève en médecine, qui était en mission à Figanières. Âson arrivée M. Taron logea à l'hôtel de la Croix-de-Malte , où il resta trois jours pendant lesquels aucun cas de choléra ne se montra. Il partit ensuite , et le lendemain de son départ le maître de l'hôtel où il était logé fut frappé du mal asiatique et mourut; deux ou trois personnes furent ensuite atteintes et succombèrent égale-

DU CHOLÉRA-MORBUS. 375 ment. Dès lors la maladie envahit celle localité où elle enleva 49 personnes.

Le département du Var a eu soixante-et-seize communes plus ou moins infectées. Les villes les plus importantes après Toulon , c'est-à-dire Grasse, Hyères, Draguignan, Briguoles, Antibes et Saint- Maximiu, n'ont été que faiblement atteintes (i). Les lies d'Hyères ont un peu plus souffert; la maladie s'y déclara le 1 3 juillet. Sur une garnison forte de i63 hommes on a constaté Sa cas suivis de 8 décès , et sur la population civile évaluée à 5oo individus, 33 cas parmi lesquels 9 ont été mortels; en tout 65 cas et 17 décès sur 663 individus, ou soit I mort sur 39.

Le département des Bouches-du-Rhône a eu 48 communes envahies.

Un cas de choléra éclata le 19 juin à Aix, sur un soldat du 12^ de ligne qui fut immédiatement porté à l'hôpital, d'où il sortit guéri le 3 août. Le 2 juillet un autre soldat du même régiment fut alleint par la maladie et mourut en quelques heures. De ce jour-là au i5 du même mois, on ne

(1) A Grasse, 33 décès sur 12,716 habitans.

Hyères, 4 10,142

Draguignan, 25 9,804

JJrignolcs, 103 5,940

Antibes, 56 5,565

S'-AIaximùi., 1 3,637

constata qu'un seul nouveau cas; mais le i5 et

les jours suivans la maladie prit un développement

rapide.

Le nombre des fuyards fut considérable; cependant les secours furent distribués avec promptitude et discernement. M. Aude, maire par intérim, montra beaucoup de zèle et de prévoyance dans l'accomplissement des devoirs de sa place. II organisa tous les services publics, «et sa fermeté autant que les sages dispositions qu'il sut prendre assurèrent le repos des habitans et le respect des propriétés. Presque tous les notaires avaient abandonné la ville; mais M. Aude leur enjdtgnit par un sage arrêté de rester à leur poste un jour et une nuit à tour de rôle. Ce magistrat fut dignement secondé par M. Roure, second adjoint, et par M. Porte, secrétaire- général de la mairie. Quarante citoyens, réunis par un étudiant en droitnomméAlpbonseGent, natifdeRoqueraaure,. se dévouèrent au service des cholériques dans les hôpitaux, dans les bureaux de secours et à domicile. Il y avait parmi eux plusieurs condisciples de M. Cent, animés comme lui d'un dévouement sans bornes (i); lésa utresappa-rlenaient à diverses

(1) Ce sont MM. César Augarde, deRians; Gimbal, de la Havane; Galloni d'Istria, d'Olmelto en Corse; Pine-Desgranges , de Lyon ; Ode, de Pont-Sainl-Esprit ; Marlay, d'Aur.ol ; Paslorel ^ de Seillan; Sencz , de Marseille ; Aumant ; Rostand

DU CHOLÉRA -MOR BUS. 377 classes de la société; mais ils étaient unis par la communauté de leurs sentiraens généreux et par ces nobles sympathies qui rapprochent les rangs en rapprochant les cœurs (i). Deux d'entre eux, MM. Gérard, employé à l'octroi , et Saurin, serrurier, tombèrent victimes de leur philantropie infatigable.

MM. Rouchon-Guigues , conseiller à la cour royale; Leydet, juge de paix; Caries, avocat; Turcas et Long, avoués; Amédée Bouteille et Panier, administrateurs de l'œuvre de la Miséricorde; Roux, pharmacien ; Reynaud, de La Fare et l'abbé de Foresta ont bien mérité de la ville d'Aix en ces tristes circonstances. Des missionnaires, parmi lesquels on distingua le P. André,

de Saint-Maximin ; Barbarin , de Marseille ; de Barrés du Molard, de l'île de la Trinité.

(i) On y voyait MM. César Paul , jeune avoué , toujours rempli d'ardeur pour les choses honorables; Escoffier, Guigue et Pascal, avocats; Cliaigonne, contrôleur des contributions directes; Léna, capitaine en retraite; Girard, scieur de long; Closon, relieur; d'Hoslel, ex-étudiant en médecine; Pust, ouvrier imprimeur; Roux, peintre vitrier; Michel, commis marchand; Jules Martin, employé aux eaux et lorcls; Victor Martin, employé à l'administration des postes; Bourgogne fils, Mauriac, Astier, tous les trois sans profession; Trouche, militaire en congé illimité; Lcpagncz, ouvrier relieur; Brunei, ouvrier horloger; Tmbert, ouvrier menuisier; Dccome, ouvrier tanneur; Venturc, maron ; Grangier, tonnelier; Zcliraé, ouvrier horloger.

378 HISTOIBE et des religieux franciscains prodiguèrent leurs soins aux malades. Le corps médical s'est noblement acquitté de sa tache, et l'un de ses membres, M. Reynaud, qu'un zèle plein d'ardeur retenait constamment auprès des cholériques , a succombé aux atteintes du mal. Quelques heures avant sa mort , il faisait encore son service au bureau de secours de la Miséricorde. Ses collègues, MM. Pin et Lautières, abandonnèrent le poste où l'honneur devait les retenir (i).

Huit médecins ou élèves en médecine (2) arrivèrent de Montpellier à Aix et prirent de suite leur service aux différens bureaux sanitaires. M. Vidal, professeur agrégé de la faculté de Paris, arriva aussi à Aix avec une mission de M. Duchâtel, minisire du commerce, qui avait déjà mis à la disposition du a" arrondissement des Bouches -du - Rhône la somme de 20,000 fr.

Trente-six militaires du la" régiment de ligne furent fournis aux hôpitaux pour y remplir les fonctions d'iufirmiers. Ils étaient divisés en trois sections, et chaque section faisait un service de quatre heures la nuit et de quatre heures le jour; un seul de ces militaires fut légèrement indisposé.

(1) M. Guillaume, pharmacien, prit aussi la fuite.

(2) Ce sont MM. de Puyjalon , Mourgue, Wiscompsiki, Smolenski , Rosis, FigarcUi , Pimeatcl et Patron.

DU CUOLÈRA-MOUliUS. 379 Les femmes eurent aussi leur part dans les œuvres de dévouement et de bienfaisance. On cite entre autres la demoiselle Joséphine Bourg, institutrice; les demoiselles Fabre sœurs; la dame Lena, qu'encourageait l'exemple de son mari; une servante nommée Filhe, qui n'a cessé de soigner les malades et les secourait même de ses épargnes-

On vit à Âix un fait bien remarquable. Le i6 juillet la portion du 12= régiment de ligne , forte de 536 hommes, qui occupait la caserne d'Italie, rentra à sept heures et demie du matin, revenant de l'exercice et du tir à la cible. Les soldats se répandirent aussitôt dans les chambres, ouvrirent les fenêtres et ôtèrent leurs vestes. Une rafale de vent brûlant ayant tout-à-coup pénétré dans ces chambres, plusieurs soldats tombèrent sur leurs lits comme asphyxiés. Le colonel et le lieutenantcolonel, sur l'avis du chirurgien-major, montèrent au second étage et se ressentirent de l'influence qui agissait sur les soldats. Le lieutenant* colonel mourut du choléra dans les vingt-quatre heures; le colonel et le chirurgien-rnajor furent très souffrans pendant plusieurs jours.

Dans cette matinée vingt-un hommes du 12" de ligne furent portés à l'hôpital , et l'on en porta dix autres pendant le reste de la journée. Quatorze succombèrent avant l'expiration des vingt-

380 HISTOIRE quatre heures. Ces Irente-un hommes appartenaient tous aux compagnies logées au premier et au deuxième étage de la caserne d'Italie (i). Le rez de chaussée de cette caserne, où se trouvaient les cuisines, les cantines, l'infirmerie et les salles d'armes, ne présenta aucun cas. Le lieutenant-général de Damremont s'étant empressé de prendre la route d'Aix oij il arriva le 1 7 au matin , fit de suite évacuer la caserne.

Le 19 juillet le chiffre des décès cholériques atteignit à Aix son maximum : on en constata 33 sur 54 cas. Le lendemain le nombre des cas nouveaux s'éleva h 67 ; mais celui des décès descendit à a8. Le ai il n'y eut que 28 cas et 27 morts. Le chiffre des accidens mortels se maintint , jusqu'au 3o juillet, entre 22 et i5. 11 descendit ensuite graduellement , et on ne signala aucune recrudescence. A la fin du mois d'août la ville d'Aix en était tout-à-fait délivrée.

On peut suivre dans le tableau suivant la marche journalière de la maladie:

(1) Ces Irenle-un hommes se trouvaient ainsi répartis :

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