ITALIE
Lorsqu'en décembre i834 le choléra se montra pour la première fois sur les côtes de la Provence et vint se ruer sur Marseille, .le gouvernement sarde prit, à l'égard des provenances de celte partie de la France, des mesures de précaution et d'isolement. Un arrêté rendu par le magistrat de santé de rsice le i3 janvier i835 interdit l'introduction des marchandises françaises par la voie de Saint- Martin-du- Var. Ces marchandises ne pouvaient être admises que par le port de Villefranche ou par celui de Nice, après avoir subi la quarantaine prescrite; mais les voyageurs venant du département des Basses-Alpes, ceux venant du nord de la France pouvaiènt entrer dans les états du Piémont par le pont de Puget-Thénier, après avoir demeuré dix jours à Entrevaux. Ces précautions furent suffisantes lors de la première invasion du choléra à Marseille; mais plus tard, soit que le nombre d'émigrans ait été plus considérable, soit
DU GHOLÉRA-MORBUS. 403 qu'on ait trouvé le moyeu d'éluder les mesures sanitaires prises par les autorités piémou taises , le choléra pendant qu'il exerçait ses ravages dans le département du Var et dans celui des Bouchesdu-Rhône, et presque en même temps qu'il faisait irruption dans le département des Basses-Alpes , se déclara à Nice. C'est le i3 juillet que le premier cas officiel fut constaté sur un forçat dans le bagne même ; mais déjà des maladies suspecles et suivies d'un prompt décès avaient éveillé l'attention du gouvernement, qui avait envoyé à Nice le professeur Berruti pour y recueillir des observations sur le caractère de ces maladies et sur la cause de ces morts subites. Le premier rapport de ce médecin était à la date du 14 juillet; il portait que le choléra s'était non seulement manifesté dans les bagnes, mais encore dans la ville et dans l'hôpital; il ajoutait que la garnison de Villefranche avait été aussi atteinte. Au nombre des premières personnes frappées à Nice, le professeur Berruti signala une dame nommée d'Arbigny, une amie de celle-ci et une fille qui l'avait soignée (i).
Aussitôt que le premier cas de choléra eut été constaté dans un des bagnes , le magistrat de santé fit évacuer tous les forçats de cet établissement .sur le lazaret de Villefranche, et prit toutes les
[i] Gazelle Piémonlaùe, n" 157.
404 HISTOIRE mesures qu'il jugea nécessaires pour empêcher la communication avec les autres villes ou villages des états sardes. Un cordon sanitaire fut immédiatement établi, et des troupes furent échelonnées depuis Yintimille, de manière à fermer toute la ligne de la Roja. Un commissaire-général de santé parcourut cette ligne pour faire stationner dans les lieux les plus convenables les détachemens de troupes qui devaient être employés au cordon sanitaire intérieur. Plusieurs bataillons se rendirent de Coni à Limone pour entrer dans le comté de Nice par le Col -de -Tende et fermer cette communication, tandis que d'autres furent dirigés sur Saint-Rème et Oneille, d'où ils purent se porter en peu de temps sur Yintimille. De cette manière les deux grandes voies de communication qui conduisent de ISice aux autres parties du Piémont furent immédiatement fermées, tandis que des embarcations , stationnées le long de la côte, surveillaient le mouvement des petits bateaux et empêchaient les émigrations. La maladie, dont les progrès avaient été peu rapides dans les premières semaines, prit quelque intensité vers le lo du mois d'août. Du i3 juillet au 17 septembre, 396 personnes furent atteintes, et 224 succombèrent. A. Villefranche la maladie ne dura qu'un mois environ; il y eut 90 malades, parmi lesquels 53 moururent.
DU CHOLÉRA-MOllBUS. 405 Dès le début du choléra, la municipalité de Nice avait fait appeler le docteur Trompeo, médecin de la reine veuve Marie- Christine. Ce savant praticien rendit des services éminens (i). L'évêque mit à la disposition des autorités locales le séminaire épiscopal , où l'on établit une ambulance pour le service des cholériques.
Le port de Nice fut déclaré libre le i5 octobre; Villefranche l'avait été le lo du même mois. A ces époques les navires furent expédiés avec patente nette.
Le 1 8 du même mois un Te Deum solennel fut chanté dans l'église cathédrale de Nice, pour rendre grâces à Dieu de la cessation du fléau.
Malgré les précautions prises par le gouvernement sarde, la maladie ne tarda pas à étendre ses ravages. Subtile et insaisissable, elle franchit le cordon de troupes qu'on lui avait opposé, et se montra, vers les derniers jours de juillet, dans la ville de Coni, au delà des Alpes. Le 3i il y avait eu 37 malades et 17 décès. Alors le gouvernement supprima toutes les mesures d'isolement et les cordons sanitaires. Par ordre du roi, une commission , composée de trois professeurs , MM. Sacchero, Berruti«et Cantù, fut envoyée à
(1) La municipalité lui accorda en récompense le droit de cité et lui offrit une magnifique tabatière d'or portant cette inscription ; Am dockur Trompeo, lavillcdeNieereconnaissaïUe-
'lOG HISTOIRE Coni pour y observer la maladie. De toutes les parties de l'Italie des médecins et des chirurgiens se rendirent aussi ^ans celte ville.
Le roi ne borna pas sa sollicitude pour les malheureux habitans de Coni à l'envoi d'une commission de médecins; il voulut encore venir au secours des infortunés et ranimer leur courage par la présence d'un grand fonctionnaire. A cet effet il envoya dans cette ville pour le représenter le lieutenant -général comte Maffei di Boglio, auquel il ordonna de mettre à la disposition de l'évêque une somme de 3,ooo francs prise sur sa cassette, avec promesse de renouveler ce secours, le mois suivant si les besoins de la population l'exigeaient.
Par une circulaire du ministre de l'intérieur, à la date du lo août, les intendans des provinces furent invités à prendre toutes les mesures qu^ils jugeraient les plus promptes et les plus efficaces pour combattre le choléra dans les localités dépendantes de leur juridiction, les dispensant, pour les moyens à employer, de toute demande en autorisation préalable, afin d'agir avec plus de célérité. Les communes atteintes du mal furent également autorisées à faire toutes l#s dépenses jugées utiles ou nécessaires. Par la même circulaire, les intendans reçurent mission d'employer les fonds déposés dans les caisses provinciales pour secou-
DU CHOLÉRA-MORBUS. 407 rîr les communes qui ne pourraient pas suffire à leurs besoins. Cette circulaire était terminée par un appel à la charité des classes riches ou aisées, et invitait tous les employés du gouvernement à donner l'exemple. En même temps le ministre ordonnait qu'il fût formé dans chaque commune frappée du choléra, une commission de secours, chargée de recueillir les dons en numéraire et en nature qui seraient faits en faveur des pauvres; cette commission devait être composée du syndic, du curé de la paroisse et de trois notar bles.
Le choléra cessa à Coni le i3 septembre; à cette époque il y avait eu i,ia4 malades et 427 morts. La municipalité de cette ville voulant atténuer, autant que possible, les effets de la tennble maladie et adoucir le sort des nombreux orphelins qu'elle avait faits, décida qu'ils seraient élevés dans des hospices aux frais de la commune. Les garçons furent placés dans celui delà Charité, et les filles dans le couvent des sœurs de la congrégation de Saint-Joseph.
Pendant que le choléra, franchissait le Gol-de- Tende et sévissait dans la ville de Coni , il s'étendait aussi le long du littoral, se montrait à Menton dans la principauté de Monaco, pénétrait à Oneille, Port-Maurice, Dian, et faisait irruption dans Gênes la superbe. Du t'''" au 5 août on cons-
408 HISTOIRE tala sept cas de choléra dans celle dernière ville, et trois d'entre eux furent mortels. La première victime fut un nommé Jean B6, domestique; la seconde, une dame appelée Madeleine Magnano. L'apparition de ce fléau causa un effroi général, et l'émigration fut considérable. Cependant les autorités pourvurent à tous les services, malgré la désertion d'un grand nombre de médecins et chirurgiens; lesservans ne manquèrent point aux malades, et des hôpitaux temporaires furent établis pour les indigens, qui reçurent d'abondantes aumônes. Ces témoignages d'une grande sollicitude de la part des magistrats n'empêchèrent pas la méfiance d'entrer dans quelques esprits, et des bruits d'empoisonnement circulèrent au sein de la populace ignorante. Dans la journée du 1 6 août, un malheureux ouvrier étranger fut assailli à coups de pierre par les riverains du Bisagno. Heureusement un poste militaire accourut à son secours et parvint à le retirer vivant des mains de ces forcenés ; mais le malheureux conduit à l'hôpital y mourut le lendemain des suites de ses blessures. A celte nouvelle le marquis Filippo Paulucci, gouverneur -général de la division de Gênes , fit publier une énergique proclamation pour prévenir le retour de semblables excès.
Cette proclamation produisit l'effet qu'on en attendait; les esprits se calmèrent, les malveillans
DU CnOLÉUA-MOllBUS. ^09 turent intimidés, la confiance reparut, et les rues de Gènes ne furent plus souille'es du sang de l'innocence.
Le dimanche août on célébra une solennité imposante : l'archevêque avait ordonné une procession générale en l'honneur de saint Jean-Baptiste, protecteur de la ville. Toutes les corporations religieuses et toutes les communautés se rendirent, à 8 heures du matin, dans l'église cathédrale de Saint-Laurent, où se pressait un peuple immense. La procession parcourut les différens quartiers de la ville; le gouverneur y assista, suivi des autorités civiles et de l'état-major de la division.
Le choléra sévit à Gênes avec une extrême violence; les journées les plus meurtrières furent celles qui s'écoulèrent entre le 20 août et le 10 septembre, et c'est pendant cette période funeste que le roi de Sardaigne, quittant sa résidence de Racconigi, accourut au milieu d'un peuple souffrant pour ranimer ses espérances et calmer ses vives douleurs. Ce prince, que la malveillance avait accusé d'égoïsme et de pusillanimité, arriva à Gènes le vendredi 4 septembre, à 8 heures et demie du matin, et sa présence fut partout saluée par des bénédictions et des cris d'enthousiasme. Ce jour-là il y eut i3o nouveaux malades et 54 décès. Immédiatement après son arrivée, le roi s'informa de l'état sanitaire de la ville, des mesures qui
*10 HISTOIRE avaient été prises, et des moyens curalifs qu'on avait employés, visita les casernes, les hôpitaux , les ambulances, distribua d'abondans secours, et repartit le lendemain.
Vers le lo septembre, le choléra diminuait considérablement à Gènes; il y avait eu à cette époque 3,7o3 malades et 1,878 décès. Le i5 octobre la maladie avait terminé son cours; le dernier cas déclaré est à la date du i3 du même mois. 4,258 personnes avaient été frappées, parmi lesquelles 2,i5o avaient succombé. Dans les environs de Gènes il y eut 1,777 malades, dont 762 moururent. La province se compose de 58 communes, non compris la capitale; sur ce nombre 49 furent atteintes, il n'y eut pourtant que 5or cas et 2 18 décès.
Plusieurs médecins et chirurgiens de Gênes s'étaient enfuis à l'apparition du fléau. La commission sanitaire, après les avoir officiellement invités à retourner, les suspendit de l'exercice de leurs fonctions par délibération du 2 septembre. Cette mesure frappa douze docteurs en médecine (i) et
(1) BoLto ;Girolamo, professeur de l'université; BrignolQ Francesco; Coclli Luigi; Castagnetto Gio-BaUisla ; délia Colla Paolo, médecin du roi ; Nervi Domenico; Orsini Marc- Antonio; Pizzorno Domenico; Saredo-Parodi Antonio; Seravalle Giuscppe; Schiafûno Giuscppe ; Pescia Giuseppe-Marziale, doit, di colleg.
DU CnOLÈRA-MORBUS. 411 seize docleurs en chirurgie (i). Plus lard , quelquesuns d'entre eux s'élant justifiés de leur absence furent relevés de cette interdiction. En même temps la commission sanitaire ordonna que les noms des membres du corps médical qui s'étaient distingués par leur dévouement seraient consignés dans la Gazette de Gènes ; on y lisait ceux de MM. Torre Gaelano, Felice Cristoforo, Bo Angelo^ Massola Giacinto, Remorini Emanuelle, Pescetto Gio-Batlista , Quesla Giuseppe, qui s'étaient empressés de donner gratuitement leurs soins aux malades. Les médecins Guasconi Orazio, Farina Angelo, Àccame Evandro, Solari Emanuelle et le chirurgien Salvarezza Francesco firent l'abandon de leur salaire en faveur des pauvres. On cita encore avec éloge la conduite de MM. Antonini Gio-Batlista, TagliaferroDomenico, Cavassa Nicole, MazziniGiacomo, GoddiLuigi, Roscelli Giovanni, Battistana Felice; le professeur Viviani Giaccinto, qui de Milan se rendit à Gênes ; Bertarelli Bernardo , autre médecin de Milan, qui s'était dévoué au service des cholériques de l'hôpital de Carignan,
(1) Arighclli, dotl. di colleg.; Arata Fortunalo, doit, di colleg.; Canavcri Gio-Ballisla; Casliglione Antonio; délia Cclla Ferdinando; Franchelti Nicolo; Gherardi Bartolomco ; Nicolari Agoslino; Orengo Gio-Ballisla; Peirano Giuseppe;" Rollandi Alcssandro; Roscelli Gaelano; Salvarezza Francesco; Sccrm Tomaso; Mallaglia Costantino ; Molfino Giuseppe.
*12 HISTOIRE et Sperino Giuseppe , médecin de Turin , qiii avait soigné les malades de l'hôpital temporaire dit du séminaire. Parmi les chirurgiens on cita : MM. Campanella Giacomo, Ratio Francesco, Romeo Gerolamo, Grosso Andréa, Goullion-Boussar Michèle , Berela Pietro , Silvestri Domenico et Crovo Biaggio. D'autres, sans doute, méritèrent d'être signalés à la reconnaissance publique, mais leurs noms ne sont pas arrivés jusqu'à nous (i).
A cette occasion plusieurs personnes honorables eurent la récompense de leur dévouement. Le comte Stephano Giusliniani, dont la courageuse intelligence avait contribué puissamment à assurer l'ordre dans le service des hôpitaux, fut nommé gentilhomme de la chambre du roi. Les syndics de la ville dont la conduite avait été digne d'éloges, reçurent des témoignages de la satisfaction du roi. Le marquis Vincenzo Serra, syndic de première classe, fut nommé commandeur de l'ordre de Saint -Lazare et de Saint -Maurice, et M. Giovanni Francesco Ricci, syndic de deuxième classe, reçut la croix de chevalier du même ordre.
(1) La municipalité de Gênes, voulant aussi reconnaître les services rendus à la cité pendant le règne du choléra, par le chevalier Michel Griffa, médecin, professeur de l'université royale de Turin, envoya à ce savant docteur une tabatière d'or portant le« armes de 1^ ville.
DU CHOLÉRA-MORBITS. il3
Dès le commencement de la maladie, des listes de souscriptions furent ouvertes pour secourir les indigens, et la ville de Gênes, entraînée par le noble exemple du souverain, se montra belle de charité, car les dons volontaires s'élevèrent à la somme de 192,388 francs 54 centimes. Les sœurs religieuses du Refuge et celles de Saint -Vincentde-Paul ne cessèrent de donner des preuves d'un zèle infatigable pour h service des cholériques.
Lorsque le choléra envahit le Piémont, le roi habitait sa résidence de Racconigi; la maladie se montra dans cette ville le i3 du mois d'août, et le 20 y déployait déjà sa violence. Néanmoins le roi et la reine se rendirent le 28 du même mois dans l'église principale de Racconigi et y entendirent la messe, pour donner au peuple l'exemple de la résignation et du courase.
Le choléra exerça ses ravages sur la population de Racconigi jusqu'au 28 octobre; pendant cette période il y eut 434 malades, parmi lesquels 211 succombèrent. Les sexes ont payé un égal tribut au fléau : suraii décès, io4 appartiennent au sexe mascuhn, io4 au sexe féminin, et 3 sont inconnus. Il n'en a pas été de même des âges; ceux qui ont été le plus fortement frappés sont ceux de 3ii ans à 60 ans, ainsi qu'il résulte du tableau suivant :
DÉCÈS
De 1 an à 10 19
11 à 20 ans 15
21 à 30 ans 27
31 à 40 ans. . - 38
61 à 70 ans 26
71 à 80 ans 9
81 à 90 ans 1
Ages inconnus 3
Total 211
A Racconigi la moyenne de la durée de la maladie a été de Sa heures ai minutes; on a constaté :
Morts dans Les 6 lieures qui ont suivi l'invasion. . 12
12 heures id 35
2* lieures id 54
48 heures id ^ 44
Au dessus de 48 heures id..^ 66
Total 211
Il y a eu sur mille habitans malades et
ao morts; la population est de io,55o ames.
Les décès ont été aux malades : : i : 2,o5.
En même temps que la maladie s'était montrée à Racconigi, un grand nombre d'autres localités des états sardes avaient été envahies : à l'est de Coni , les villes de Ceva , Bene , Mondovi , Fossano , Novi; à l'ouest, Demonti, Salluzzo, Murello; au nord , Savigliano , Cavallermaggiore et plusieurs autres petites communes, Turin ne fut que faible-
ment frappé. Le choléra se manifesta dans cette capitale vers le 25 août; le 27 il n'y avait eu que 6 cas et deux décès. Aussitôt l'autorité prit toutes les mesures de précaution que commandaient les circonstances. La commission sanitaire fit annoncer publiquement que quatre ambulances avaient été ouvertes pour recevoir les cholériques : la première à Dora, la seconde à P6, la troisième dans l'hôpital supérieur de Saint-Jean-Baptiste, et la quatrième dans celui de Saint-Louis. Ces ambulances éftiient destinées aux personnes qui n'avaient pas les moyens de se faire soigner chez elles , mais aucun malade ne devait y être conduit contre son gré. En outre, l'autorité établit dans divers quartiers de la ville des pharmacies oij l'on trouvait, à toute heure du jour et de la nuit, les médicamens nécessaires pour combattre les progrès du mal.
r-e I" septembre le roi et la famille royale avaient quitté leur résidence de Racconigi et étaient arrivés à Turin. Le 8 du même mois toute la cour assista à un service divin qui fut célébré dans la basilique royale de Superga, pour obtenir, par l'intercession de la sainte Vierge, la délivrance des états sardes.
Des bruits d'empoisonnement circulèrent à Turin comme dans toutes les grandes villes, et le f j septembre l'archevêque adressa à tous les
416 HISTOIRE curés une lellre pastorale, par laquelle il les invitait à prémunir le peuple contre des rumeurs aussi absurdes que criminelles. Aucun excès ne fut commis.
La maladie fit peu de ravages dans celle capitale : le chiffre des décès ne s'est jamais élevé au dessus de 7 par jour; et pendant les soixanteseize jours qu'a duré la contagion, le chiffre des malades n'a été que de 219, et celui des décès de i5o. 11 y eut dans la banlieue 1 14 malades, parmi lesquels 56 moururent. Ainsi 15 ville de Turin et son territoire n'ont eu que 333 malades et 206 décès. Les morts ont été aux malades : : i : 1,61.
Après l'invasion de Turin, les villes de Vercelli, Trino et Balzola, dans la province de Çasale, présentèrent quelques cas de choléra. Le 1 1 novembre les bulletins sanitaires de toutes les parties du royaume étaient satisfaisans; une localité seule avait présenté quelques nouveaux cas, c'était celle de Balzola.
L'invasion des états sardes mit en lumière de nombreux actes de dévouement et d'humanité. Le roi, comprenantles devoirs du trône, imprima le premier élan : grand par la bienfaisance et par les plus nobles qualités du cœur, il sut donner au pouvoir souverain le doux prestige des vertus paternelles ; il visita les hôpitaux de la capitale et prodigua à chaque malade des secours et des
DU CHOLÊRA-MOÏIBUS. +17 consolations. Le i4 octobre Charles- Albert se rendit àRacconigi, que le choléra ravageait encore. Les pauvres et les malades de celte ville éprouvèrent les effets de sa bienfaisance royale. <'^.-'-;'
A Turin, les filles de Vopéra i-egia délie Rosine offrirent spontanément d'admettre dans leur couvent trois pauvres orphelines de parens morts du choléra. Celte offre était d'aulant plus généreuse, que ces filles ne vivaient que du fruit de leur travail.
Le marquis don Antonietto-Botta-Adorno , l'un des plus riches propriétaires de Branduzzo, province de Voghera , ordonna à ses agens de distribuer d'abondans secours à tous les pauvres du lieu; en même temps il fit préparer dans son propre palais un lazaret pour y recevoir et soigner tous les indigens qui seraient atteints de la maladie.
L'avocat Gatto, de la petite commune de Samone, province d'Ivrea , voulant contribuer à secourir les malheureux cholériques et à soulager leur misère, s'empressa d'offrir deux vastes bâtimens dans un sile salutaire et agréable, pour y former un lazaret; à cette offre M. Gatto joignit la fourniture de lits garnis et une somme de 3oo francs.
Le marquis de Pamparato, comle deRoburento, major-général de cavalerie et directeur de la poudrière royale de Morozzo, eut à peine appris l'invasion du choléra dans la ville de Coni, qu'il s'em-
418 HISTOIRE pressa de faire distribuer, par ses agens, des secours journaliers en soupe et en viande aux familles malheureuses; et aussitôt que la contagion se fut manifestée dans la commune de Morozzo, la charité de l'honnête marquis de Paraparalo s'accrut avec les besoins des indigens. Il mit à la disposition du prévôt, du médecin et du secrétaire de la commune, tout ce qu'exigerait le service des pauvres, soit en numéraire, soit en linge.
Le sénateur Giuseppe Domenico Porta offrit à l'administration communale de Montanaro, sa patrie, une maison qu'il possédait à Saint-Bernard, avec douze lits garnis et préparés pour recevoir les pauvres malades de sa commune. Il joignit à celte offre une somme de i,ooo francs.
Le roi de Sardaigne accorda de nombreuses récompenses aux personnes qui pendant les temps de calamité donnèrent des preuves de courage et de dévouement; il fit destituer impitoyablement tous les fonctionnaires déserteurs de leurs postes.
Les conseillers Rinaldi et Dimarchi, de la commune de Carpignano, ayant refusé d'accepter les fonctions de membre de la commission sanitaire, furent, par ordre du roi, destitués de leurs charges et déclarés inhabiles à remplir aucune fonction publique.
D'autres fonctionnaires subirent la même disgrâce.
DU ClIOLKRA-MORBUS. 419 Le choléra se manifesla presque en même temps à Gènes et à Livourne. Le premier cas constaté dans celte dernière ville le fut le 5 août, sur une femme génoise, nommée Cirella , âgée de 60 ans, revendeuse d'herbes dans le faubourg de la porte de Pise, laquelle fut transportée le même soir à l'hôpital dans un état désespéré. A. la même époque, le collège médical de Florence reconnut la présence du mal asiatique dans cette ville sur la personne d'un soldat d'artillerie et sur celles de deux autres individus. Mais déjà un décès cholérique avait été constaté dans le lazaret de Livourne. Un matelot du bateau à vapeur V Océan, parti de Marseille le a.5 juillet au soir et arrivé à Livourne le 26 , avait été atteint du choléra , après son départ de Marseille , dans la nuit du a.5 au 26; et, sur la déclaration du capitaine , il fut immédiatement débarqué dans le lazaret où il mourut le 29 juillet. Les vingt-deux passagers qui se trouvaient à bord furent également débarqués dans le lazaret et y purgèrent leur quarantaine.
La marche de la maladie dans cette ville suivit ses trois périodes ordinaires. La durée fut de 76 jours, du 5 août au 20 octobre; pendant ce temps 2,025 personnes furent frappées et 1,1 succombèrent. La population de Livourne étant de 66,000 ames , il y eut sur 1,000 habitans 3o malades environ (3o,6) et 17,25 morts.
Dès l'apparition du fléau le grand-duc prit des mesures préventives , et distribua des secours aux malades et aux indigens. Quelques médecins s'élant enfuis, le gouverneur de la ^ille leur fit notifier de rentrer dans le délai de trois jours, sous peine d'interdiction.
La maladie s'étendit peu dans le grand-duché. \. Florence elle dura longtemps , mais avec un caractère bénin. Elle avait presque cessé vers la fin d'octobre, et l'archevêque ordonna qu'un Te Deum en actions de grâces serait chanté dans l'église métropolitaine, et que l'image de la sainte Vierge demeurerait exposée pendant trois jours à la vénération du peuple dans la basilique de l'Annonciation. Le i8 novembre, au moment où l'on croyait la maladie entièrement éteinte, une recrudescence se manifesta dans cette ville, et quelques nouveaux cas furent constatés. Le grand-duc se rendit alors à Florence pour connaître les nouveaux besoins de ses sujets; il y distribua de nombreux secours, témoigna sa satisfaction aux troupes, donna des éloges aux chefs d'administration, et accorda diverses récompenses aux personnes qui avaient bien mérité de leur pays.
La petite commune de RosignanoprèsLivourne fut atteinte de la maladie le 7 septembre; quelques autres localités le furent encore, mais faiblement.
DU CHOLÈUÀ-MORBUS. «21 Pendant que le choléra sévissait dans le Piémont , tous les autres états d'Italie prirent des mesures d'isolement et formèrent sur leurs frontières des cordons sanitaires. La duchesse de Parme, par ordonnance du 7 du mois d'août, repoussa toutes les provenances des pays infectés par le choléra. S. A. I. etR. le grand- duc de Toscane et le duc de Lucques prirent plus tard les mêmes mesures. Le gouvernement de Bologne repoussa également toutes les provenances de Livourne, Florence, Turin, Gênes, Nice, Coni j Villefranche et celles de la France méridionale, exigeant que les provenances des autres pays environnans fussent accompagnées d'un certificat sanitaire. Les états vénitiens ne prirent ces mesures que le 27 du mois d'août; la délibération portait : 1° que les personnes provenant des états sardes ne seraient admises que lorsqu'elles seraient munies d'un passeport en règle, et d'un certificat constatant qu'elles avaient séjourné jours dans une commune non infectée du choléra; 2° que celles venant d'un pays sain ne seraient soumises qu'à un séjour de trois jours: étaient dispensés de ces mesures les courriers du sernce public. Ainsi les mesures prises devenaient illusoires puisqu'elles n'étaient point applicables d'une manière absolue. Aussi le choléra, qui ne put franchir les cordons sanitaires du duché de Parme, qui neputpéné-
422 HISTOIRE trer ni dans les états de Modène, ni dans ceux de Lucques, qui fut arrêté devant les mesures de séquestration prises dans les états de l'Eglise, entra dans ceux de Venise, où il se manifesta dans les derniers jours du mois de septembre. Plusieurs localités furent atteintes; mais la maladie ne fit pas de grands ravages. A Venise elle se serait déclarée, selon les uns, dans la nuit du il\ au septembre, sur un sieur de Pretio qui habitait sur le cours de la porte orientale, lequel mourut en peu d'heures; selon une autre version, les premiers cas n'auraient été constatés que le 9 du mois d'octobre. Le choléra ne fut pas très intense dans cette ville qui compte i ia,ooo habitans ; car, du 9 octobre au 1 4 novembre il n'y eut que 44 f malades , parmi lesquels 253 succombèrent. A cette époque la maladie n'exerçait presque plus de ravages; cependant quelques décès , mais en petit nombre, furentconstatés jusqu'au 19 décembre. On remarqua que la contagion avait plus particulièrement sévi sur les tempéramens faibles ou maladifs. Un service de secours avait été établi dans celte ville , et les malheureux reç»n-ent d'abondantes distributions de soupe et de viande.
La maladie se déclara également à Vérone, vers le 1 5 du raois de novembre, parmi des travailleurs occupés aux fortifications; mais elle n'y fut pas meurtrière. Elle ne fit aussi qu'un petit nom-
DU CUQLÉRA-MORBUS. 423 bre de victimes à Padoiie, à Vicence, à Trévise, à Chioggià, à PaUestrina, et dans les communes de DoloeMira, deBurano, deRovigoetdeCavarzere;
La Lombardie fut préservée de la contagion; la Gazette de Milan attribua cet heureux résultat aux sages précautions prises par les autorités.
Le duché de Parme , celui de Modène et les états de l'Edise ne recurent aucune atteinte. Le duché de Lucques eut 4 cas suivis de mort, mais tous quatre dans la même maison; voici comment ils se manifestèrent : le 27 août, un habitant de Lucques, arrivant de Livourne avant que le cordon sanitaire eût été établi, fut frappé du choléra peu d'heures après son arrivée; aussitôt l'autorité isola la maison du malade et les habitans qui s'y trouvaient, parmi lesquels trois nouveaux cas se manifestèrent dans peu de jours; les quatre personnes atteintes moururent. Des précautions ayant été prises, aucun nouveau cas ne se manifestadans tout le reste du duché.
D'après des lettres de commerce, quelques feuilles avaient annoncé que le choléra avait pénétré en Dalmatie, et notamment à Trieste : ces bruits n'ont pas été confirmés. La Gazette de Zara, du ï I décembre, assure qu'à cette époque aucun cas de choléra ne s'était manifesté dans celte ville, et ne désignait aucune localité de la Dalmatie comme ayant été atteinte parlejual d'Asie.
m HISTOIUE . Le choléra-molbus atteignit les étais vénitiens, mais il s'y montra dépouillé de ce caractère de violence qui l'a rendu si cruel dans diverses contrées. A la fin du mois de décembre il s'éteignit lentement dans les états de Venise, et depuis cette époque il n'a pas reparu. Puisse-t-il avoir dit un éternel adieu à la terre d'Europe! Puisse l'Adriatique l'avoir reçu dans son sein et ne nous le rendre jamais (i)!
(1) Au mouienl de mettre seus presse (mai 1836) nous apprenons que le choléra s'est réveillé là où il s'était éteint. Venise a été de nouveau frappée du mal indien ; mais les renseignemens qui nous sont parvenus s'accordent à dire que la maladie n'a pas sévi avec beaucoup d'intensité , et que le nombre des morts dans cette ville n'a pas excédé 800.
Quelques autres villes du royaume lombard-vénitien ou des bords de l'Adriatique ont également ressenti de légères atteintes de ce mal ; on cite Milan , Bergame , Trieste et Como. Dans celle dernière ville la maladie parait s'èlrc montrée avec des caractères alarroans.
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