‹ Histoire de Clichy La GarenneChapitre 13 sur 14 · CHAPITRE DIXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DIXIÈME

INCLUSION r. tf'l'îtf.

La plaine de CJipiac, ayant pour limites an nord-est et au sud-ouest la Seine et la butte de Montmartre, des deux autres côtés le Crou et la foret de Rouvray, faisait partie d'un territoire plus étendu nommé la Garenne. Té-

moin de la défaite des Gaulois commandés par Camulogène, elle recueillit le dernier souffle de la liberté d'un peuple généreux, souvent trop confiant dans son ardeur, et toujours trop abattu dans ses revers. Les Romains victorieux s'assimilèrent leur conquête, et la Gaule oublia ses fers en cessant d'être elle-même. Cinq siècles s'écoulèrent.

Les Francs vinrent, non pas la délivrer, car elle n'aurait plus voulu l'être, mais lui imposer un autre joug, et lui faire subir une dernière transformation. Le plaine de Clipiac, comprise dans le domaine de leurs monarques, se vit honorée de palais spacieux, et qu'on trouvait sans doute alors magnifiques.

Elle acquit de nouveau un nom important dans l'histoire, en devenant le lieu du séjour favori des rois et des princes, et celui des réunions des assemblées nationales du temps, espèces d'états-généraux, moins savamment

combinés que tout ce que nous avons vu depuis ; mais moins accessibles à la corruption, car chacun des membres n*y représentait que lui-même, et en faisait partie au môme titre que le monarque. Chacun, absolument indépendant dans sa sphère, avait son libre parler sans rien craindre, et sans rien espérer pour ses complaisances. Les trois pouvoirs, le roi, le clergé et la noblesse, s'y complétaient de telle sorte l'un par l'autre, qu'un seul ne pouvait rien sans l'aveu des deux autres. Au roi la puissance du commandement, à la noblesse la force des armes , au clergé l'influence de la science et du sacerdoce; mais qu'eût fait le clergé sans le pouvoir civil, la noblesse sans le roi, qui était son chef, et le roi sans les forces de sa noblesse et les lumières de son clergé. La science, pendant bien des siècles encore, devait s'appeler du nom de ctergie.

Les noms de Dagobert et de Clovis 11 rappellent ceux des ministres Dado et Eloi, auxquels la France a voué un souvenir de reconnaissance non moins affectueux qu'à leurs maîtres; ils rappellent ces maires du palais si fameux à d'autres titres, qui, économes infidèles, s'appliquèrent à faire glisser doucement entre leurs mains l'héritage dont ils étaient les administrateurs. Le dernier d'entre eux, Charles Martel, expropria enfin le maître irop confiant; mais afin de mieux dissimuler le vol, il laissa la couronne parmi les autres joyaux légués à son fils. Lorsque Charles Martel descendit au tombeau, le souvenir de Clipiac y descendit en même temps. Il paraît que les enfants du maire ambitieux conservèrent ce domaine; mais il est incertain s'ils y possédèrent même une masure.

Les descendants des comtes de Paris, ces autres ambitieux qui supplantèrent la seconde

race, comme elle avait supplanté la première, se trouvèrent donc être les seigneurs de Cltpiac. Le troisième d'entre ceux qui portèrent la couronne, Robert-le-Pieux, y aliéna une partie de ses droits en faveur d'une communauté religieuse ; le huitième en céda le reste et la propriété même, au moyen d'un échange, à l'un de ses favoris nommé Gaucher de Chàtillon.

De ce moment, Glipiac, dont le nom s'était transformé en celui de Clichy, commença de vivre d'une vie nouvelle ; sa fortune devint inséparable de celle de ses nouveaux maîtres ; son histoire s absorde dans la leur.

Aux Châtiilon, qui n'eurent la seigneurie qu'un instant, succédèrent les Garlande, et bientôt à ceux-ci les Beaumont, qui la conservèrent longtemps, et vécurent au milieu de leurs serfs ; puis les Chaources et les Giac. Si l'on jugeait de la valeur des hommes par

le nom qu'ils porteht et par l'illustration de leur famille, plutôt que par leurs œuvres personnelles, il faudrait convenir qiie l'importance de la paroisse et celle de ses seigneurs allait ^'amoindrissant successivement. Cette preinière période de la seigneurie se termina atl quinzième siècle par une célébrité du genre de celie qii'alilbitiohnait Erostraté. La plupart des choses qui ont eu de grands commenceiiiënts finissent misérablement.

Si Ciichy-la-Garenne avait eu I avantage ou le malheur dë voir s'élever sur son territoire un de ces ëhâtedùx forts dont le moyen âge hérissa le sol de la France, l'archéologue, maintenant réduit à déplorer l'absence de tout souvenir historique, pourrait exercer peut-être sa sagacité sur les vénérables restes de quelques-unes de ces épopées de granit, qui racontent l'histoire et les mœurs des siècles passés arec un charme plus attrayant

que celui des chroniques; l'historien aurait à redire de brillants faits d'armes, tels que ceux qui illustrèrent Montlhéri, le Puyset, Montjay et tant d'autres lieux aux souvenirs chevaleresques ; mais les habitants, toujours menacés et souvent victimes des fléaux de la guerre, auraient vécu moins heureux. Ils seraient arrivés plus tardivement à l'émancipation, à cet affranchissement communal en vertu duquel nous les avons vus constitués de bonne heure en corporation municipale indépendante.

Les familles Aligret, Hennequin, de la Bazinière, qui jouirent ensuite de la seigneurie, livrées aux paisibles travaux de la magistrature et des finances, ne durent pas apporter d'obstacles aux travaux champêtres, non moins paisibles, de leurs serfs. Quand vint le tour des familles plus belliqueuses de Golbert et de Vaubrun, de Masso et de Lévis, l'exis-

tence des seigneurs et celle des vassaux étaient devenues tellement étrangères Tune à l'autre, que nulle influence entre elles ne se faisait plus sentir.

Mais une cause devait nuire singulièrement au développement de la richesse dans la paroisse de Clichy; c'est qu'il restait à peine des terrains disponibles pour la propriété particulière. Les abbayes voisines et les fabriques de plusieurs églises possédaient un quart du territoire. Les seigneuries de Clichy, de Monceaux, de Courcelles, prenaient la moitié du reste, et le roi lui-même avait partout des taillis remplis de gibier, auquel il était interdit de donner la chasse ou de tendre des embûches. Il est impossible à l'agriculture de se trouver placée dans de plus mauvaises conditions.

La révolution de 1793 la débarrassa violemment de tous ces obstacles; mais il en

reste un dernier, qui tient à ia qualité même du terroir, et qui ne peut-être surmonté qu'à force de science et d'efforts persévérants ; or, il faut bien l'avouer, la science agronomique n'est pas celle qui brille le plus dans les environs de la capitale.

Si ce n'est donc l'industrie de ses habitants, Clichy-la-Garenne n'aurait jamais retiré que de faibles avantages de son voisinage d'une grande ville. L'industrie seule a fait la paroisse ce qu'elle est maintenant. Mais l'industrie, qui procure le bien-être dans les temps prospères, est une source de calamités dans les temps de détresse, par les ruines qu'elle amoncelle, et le grand nombre de familles qu'elle laisse sans occupation et sans pain. La prévoyance, cette vertu de l'homme des champs, que la nature elle-même contraint à préparer ses ressources une année d'avance, n'est guère la vertu de l'ouvrier.

Lorsque celui-ci gagne abondamment, il dépense à proportion, et lorsque le travail vient à lui manquer, il s'en prend à tout ce qui l'environne des causes de sa misère. Il ne comprend pas assez, que la source de la richesse n'est ni dans l'élévation du salaire, ni même dans la continuité du travail ; mais dans la moralité, l'économie, l'esprit d'ordre et la prévoyance.

Sous ce rapport, Clichy-la-Garenne eut moins à souffrir en 1793 qu'en 1830, et moins en 1830 qu'en 1848. Cette dernière crise a été terrible 1 , et il a fallu une grande dose de patience et de résignation de la part de la classe ouvrière pour la traverser, nonobstant

i Ce serait peut-être ici le lieu .de dire tout le bien dont la paroisse est redevable depuis dix années à l'administrai ion de M. Ko uq u et ; mais il est un temps où les faits accomplis n'appartiennent pas encore à l'histoire: c'est quand leur récit pourrait paraître élogieux.

les sacrifices que se sont imposés les chefs des diverses industries et l'administration locale, animés d'un cœur généreux et d'un esprit conciliant.

S'il est dans l'histoire de Clichy quelques noms destinés à une triste célébrité, tels que ceux de Giac et de la Reynière, il en est plusieurs dont la postérité gardera pour toujours un souvenir honorable. Gaucher de Chatillon, Guillaume de Garlande, Jean 1" et Jean IV de Beaumont, le marquis de Vaubrun et le comte de Maulevrier ont inscrit les leurs dans les fastes publics avec la pointe de leur épée.

Mais il en est un dont la gloire éclipse tous ceux-ci, celui de Vincent de Paul. Vincent de Paul fut une des grandeurs du grand siècle.

Il peut être mis en parallèle avec les plus grands hommes des temps modernes; sans avoir néanmoins besoin de cette comparaison

pour paraître tel qu'il est, car il a accompli dans son genre, dans un genre qui lui est propre à lui seul, de plus grandes œuvres qu'aucun autre dans une carrière différente, et ses panégyristes n'ont à dissimuler ni une faute ni une erreur. Pourquoi ne s'est-il pas encore trouvé un historien digne d'écrire convenablement une telle vie, ou capable de s'inspirer à de telles vertus?

La paroisse de Clichy-la-Garenne, toujours croissante et toujours mutilée, n'a pas atteint son dernier progrès: ce moment est réservé pour le temps où le village ne sera plus une impasse, et où les barrières de l'octroi seront portées à l'enceinte des fortifications ; événement dont la réalisation ne saurait se faire longtemps attendre.

Puisse cet accroissement contribuer au bonheur de ses habitants, en contribuant à leur prospérité ! Mais il est aussi deux sources de

bonheur qu'il ne faut pas mettre en oubli :

la foi religieuse et la moralité ; la foi religieuse, qui sert de guide dans la prospérité, et de consolation dans l'adversité ; la moralité, qui prévient tant de malheurs et épargne tant de regrets. L'absence des maux, qui n'est qu'un bonheur négatif, il est vrai, n'en forme pas moins la part principale du bonheur de la vie présente.

Page 1