NOS SOUSCRIPTEURS
Le désir de savoir est le plus funeste présent que la nature ait fait à l'homme, a dit un sage de l'antiquité. Nous en conviendrons volontiers, car si savoir est un bonheur, apprendre est un tourment. Eh bien! alors, pourquoi tant apprendre, direz-vous, et à quoi cela sert-il? Il ne sert pas à grand'chose, nous en conviendrons encore : il est maint auteur qui
Passe l'été sans linge et l'hiver sans manteau.
Mais pourquoi étudier I Demandez plutôt à l'eau pourquoi elle coule, à la flamme pourquoi elle s'élève. Est-on maître de ne pas étudier, de ne pas manger, de ne pas dormir. Ne pas étudier, ne pas apprendre chaque jour quelque chose, serait un tourment plus
cruel que l'autre, pour quiconque est né avec cette vocation.
Cependant on n'apprend pas pour soi seul, car ce serait un stérile labeur. Voila, chers et honorables souscripteurs, tout le secret de ce livre. L'auteur, dans ses moments de loisir, a étudié l'histoire du pays qu'il habite avec vous, et après l'avoir apprise, 11 a cédé à la pensée de vous en faire part. Maintenant il vous présente avec effusion de cœur l'expression de sa vive reconnaissance, pour la preuve de confiance et d'amitié que vous lui avez donnée, en l'aidant par vos souscriptions.
Nos ancêtres, vous le savez, évoquaient les morts, et quelquefois le démon, pour apprendre, par son intermédiaire, le passé, le présent et l'avenir ; comme si l'avenir n'appartenait pas à Dieu seul, le présent à tout le monde, et le passé à l'histoire. Julien l'Apostat, qui foula sous ses pieds la même terre que nous, était un grand nécromancien, ou, du moins, il aurait bien voulu l'être. Il égorgeait parfois des femmes et des enfants, pour avoir des morts à consulter, tandis que leur cœur était encore palpitant de la chaleur de la vie. Saul, le premier roi des Juifs, était moins cruel, sans être moins indiscret ; vous savez son histoire.
L'historien, lui aussi, évoque les morts, et, assumant par anticipation le rôle de la Divinité môme an
grand jour des vivants et des morts, lorsque toutes les générations qui ont été, qui sont et qui seront, comparaîtront devant le tribunal suprême pour être jugées, il interroge sur leurs œuvres ceux qui ne sont plus, et les pèse au poids de sa balance. Selon qu'il les trouve bons ou mauvais, il érige a leur mémoire un glorieux piédestal, ou l'attache au pilori de l'infamie.
Mais quittons ces comparaisons, dont l'une est dégradante, et l'autre trop ambitieuse.
Lorsque le dévot musulman aperçoit sur son passage un fragment de papier, il le relève et le serre précieusement, dans la pensée que le nom ineffable & Allah y est peut-être écrit Lorsque l'Arabe du désert, sorti de sa terre natale, rencontre une ruine, un tombeau, il les fouille, dans l'espoir d'y trouver un trésor. Ainsi fait l'historien : c'est ainsi qu'il va furetant les ruines, les monuments; recueillant livres, manuscrits, parchemins, écritures de tous les âges ; puis il se crève les yeux à lire ce qui est illisible, il se creuse le cerveau à deviner ce qui est énigmatique, il se met en frais d'imagination pour faire revivre ce qui fut autrefois; compilant, combinant, comparant les choses en apparence les plus disparates, et soigneux de faire disparaître jusqu'à la trace de ses efforts. Il retourne les pierres sens dessus dessous, pour leur demander une date; une vieillerie, un fragment de tuile, un ivorceau
— Mil
tic fer rouillé, moins que cela, un rien, sont pour lui des objets d'un grand prix. Il passe ses jours en compagnie des morts, s'informant à peine s'il existe encore des vivants. Il lui importe aussi peu qu'à Archimède si Syracuse est en flammes, pourvu qu'il trouve la solution de son problème.
Il meuble son portefeuille, sa mémoire, d'objets de rebut, comme le chiffonnier remplit sa hotte de tout ce que le public a jeté dans la rue; puis il se sert pour écrire ses pages plus ou moins intéressantes, de la feuille de papier plus ou moins blanche que celui-ci lui préparait.
Qu'est-ce donc qu'un historien? C'est un homme, un pauvre maniaque, si vous voulez, dévoré du désir d'apprendre ce qui s'est fait, dit et pensé dans les siècles passés, et de la démangeaison de dire au public ce qu'il a appris. Maladie qui n'est guère contagieuse, folie bien innocente. Il a laissé passer inaperçus les événements de juin ; mais il vous raconterait à merveille les détails de la morl de Codrus ; il vous dirait môme, si vous le pressiez, laquelle des deux mains Artaxerxès avait plus longue que l'autre.
Mais parlons de notre histoire ' Non ; lisez plutôt. Si vous remarquez que l'auteur a relevé nombre de fautes commises par ses devanciers, c'est qu'il y a nombre de livre faits qui sont encore à faire. Si quelqu'un veut
refaire celui-ci, nous y applaudissons, pourvu qu'il lasse mieux. Si votre intérêt n'est pas toujours suffisamment excité, ne vous en prenez pas trop à l'historien; le travail le plus opiniâtre ne peut extraire de la mine plus de métal précieux qu'elle n'en contient. Honorables souscripteurs, j'ai dit.