CHAPITRE PREMIER
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La nation des Parisii, dont l'antiquité se perd dans la nuit des temps, avait pour capitale, ou plutôt pour forteresse, la ville de Leucotec, située dans une île de la Seine, et habitait, entre des limites indéterminées, les
deux rives de ce fleuve, au dessous de sa
jonction avec la Marne. Comme la plupart des villes gauloises, au rapport de César, Leucotec était environnée de forêts et de marécages, qui la rendaient d'un accès difficile, et qui formaient unô seconde ligne de défense au-delà du fleuve.
En suivant le cours de Tonde, la plaine qui se trouve sur la droite, et s'élève en pente douce jusqu'au pied de l'éminence qui domine Paris du côté du nord, se nommait Cliptac, c'est à dire la vallée du bord de l'eau, des deux racines celtiques clip, un vallon, tac, de l'eau 1 ; racines bien reconnaissables dans
1 Nos ancêtres ont dit pendant longtemps de Yiaue. Une inondation de la Seine, en 1296, inspira les vers suivants à rauteur de la Chronique de Saint-Magloire :
furent les iaues grant en décembre
abatit Maue inesuns et caves.
La hanse de t'iaue de Paris était puissante pendant le môme siècle. Les gens du peuple disent encore de N**, et même de Via,
la composition des mots latins correspondants, ciivus et agua.
Cette appellation celtique devait se transformer en une autre plus douce à prononcer, par le retranchement de la finale ac, restée d'usage pour les noms de lieu dans les provinces méridionales de la Gaule, et le changement du p en ch; changement tout entier en faveur de l'euphonie, qu'on peut remarquer dans un grand nombre d'expressions ; notamment dans le mot ache, dérivé iïapium, et dans les noms de lieu Gamaches et Attichy, dérivés de Gamapium et A ttipiacum.
Environ un demi-siècle avant l'ère chrétienne, Jules César ayant reçu du peuple romain la mission de conquérir les Gaules, la nation des Parisiens dut se résigner à subir le sort commun. Mais tandis que le vainqueur était occupé du côté de la Loire, la nouvelle d'une prise d'armes dans ces derniers parages
et de quelques succès obtenus contre les Romains, ralluma le courage de cette vaillante nation, et lui remit à elle-même, ainsi qu'aux peuples voisins, les armes à la main, au moment où César venait de rappeler Labienus, son lieutenant, laissé à Agendicum pour maintenir le pays dans la soumission, et dont l'armée se trouvait augmentée de recrues nouvellement arrivées d'Italie. Les écrivains modernes s'accordent à reconnaître la ville de Sens dans la position indiquée par César sous le nom S Agendicum*
Cependant Labienus crut devoir apaiser la révolte avant de quitter cette contrée, autant pour n'avoir pas l'air de fuir sans combat, ce qui eût doublé les forces de l'ennemi, qu'afin de ne pas donner le temps au soulèvement de devenir général ; il s'empressa donc de marcher sur Paris, en suivant la rive droite du fleuve.
Les Gaulois, de leur côté, avaient réuni des troupes nombreuses, dont ils avaient donné le commandement à Gamulogène, de la nation des Aulerces, vieillard d'une grande bravoure, et surtout d'une habileté éprouvée. Caniulogène s'attacha à surveiller les mouvements de Labienus, de manière à intercepter les passages qui conduisaient à Leucotec, et à le forcer ainsi de s'engager dans le marais environnant.
Arrivé en face de la cité, le lieutenant de César essaya d'établir une chaussée avec des fascines ; mais ayant bientôt reconnu le danger de l'entreprise, surtout en présence d'un ennemi supérieur en forces, il rebroussa chemin, passa la Seine à Melun, s'empara de cinquante barques, et revint attaquer la ville par l'autre rive. Il établit son camp sur i'éminence voisine, appelée maintenant du nom de butte de Sainte-Geneviève. Camulogène établit i
sien vis à vis, de l'autre côté; c'est à dire à Montmartre, ou peut-être plutôt à Monceaux ; car le sommet inégal et étroit de Montmartre, terminé par une pente abrupte du côté du midi, n'était pas propre à recevoir une grande armée, dont [la force principale devait consister en chariots de guerre et en cavalerie, suivant l'usage de la nation. 1
Camulogène, qui n'avait pu mettre obstacle au passage du fleuve, et qui ne pouvait plus désormais défendre la ville, la fit incendier, et ordonna la destruction des ponts au moyen desquels l'île communiquait avec la terre ferme. Labienus, a l'aide de ses bateaux, s'em-
1 Le nom pluriel de Monceaux, donné très anciennement à cette colline, semble indiquer des mouvements artificiels de terrain ; er, depuis cette époque jusqu'au neuvième siècle, où on le lit pour la première fois dans une charte de Charles*le- Chauve en faveur des moines de Saint-Denis, concedimus vineas in pago parisiaco sitas , in Montieellis, il ne paraît pas qu'aucune autre armée soit venue y camper.
para sans profit de ruines qu'on ne lui disputa pas ; mais le but de son expédition était manqué complètement, s'il ne parvenait à attirer les Gaulois au combat.
Après quelques jours de repos, son plan fut arrêté. 11 chargea de troupes plusieurs barques légères, en leur commandant de remonter la Seine à grand bruit d'avirons, afin d'appeler de ce côté l'attention de l'ennemi, et le forcer ainsi d'opérer une diversion. Il ordonna aux gros navires de descendre le cours du fleuve l'espace de quatre milles, il suivit la rive avec ses meilleures troupes, franchit l'obstacle sur le point indiqué, traversa la forêt qui régnait sur ce bord, après avoir tué à la faveur de la nuit et d'un violent orage les sentinelles avancées des Gaulois. Le matin venu, il apparut en face du camp de Camulogène, offrant le combat dans une position dont il s'était réservé l'avantage, adossé à un
fleuve dont il était le maître, et appuyé à un bois dont il venait de s'assurer. Pendant ce temps, les soldats invalides auxquels il avait confié la garde du camp, faisaient de grandes démonstrations pour attirer l'attention des Gaulois, et les forcer à une seconde diversion , en leur laissant ignorer sur quel point ils allaient être attaqués sérieusement. On sait le résultat de la bataille ; elle se donna dans la plaine de Clichy.
Nous en établirons la preuve à l'aide du récit même de César; récit auquel la plupart des nombreux écrivains qui l'ont consulté ou reproduit n'ont pas apporté une attention suffisante; le savant abbé Lebeuf lui-même s'y est trompé 1 . Cependant il est impossible de placer ailleurs l'action, après avoir comparé la narration du vainqueur avec l'état
1 V. Dissertation sur Metiosedum, dans le Recueil de divers écrits, etc., tom. II.
des lieux sur la rive droite de la Seine au moment du combat.
Il existait, au rapport de l'historien romain, près du bord de cette rivière, un marais qui environnait la ville comme d'une ceinture. Grégoire de Tours en indique approximativement la largeur , en disant que Tan 582, le débordement de la Seine couvrit tout l'espace compris entre la ville et l'église Saint-Laurent. On a torturé inutilement ce texte, sans pouvoir en détruire la portée, et les explications détournées qu'on en a voulu donner sont demeurées inacceptées.
Ce marais existait encore à la fin du douzième siècle, et un document de l'an 1176, conservé par Félibien 1 , marque ses dimensions en longueur, depuis le pont Perrin, 2
1 V. Hist. de Paris; Preuves, tom. III, p. 3&.
2 Rue Saint-Antoine.
jusqu'au dessous du village de Chaillot. Il avait été concédé en Tan 1154 par les chanoines de Sainte-Opportune, qui en étaient propriétaires, pour être mis en culture, à raison de douze deniers l'arpent r . Le sol exhaussé par les alluvions était alors affermi, car les acquéreurs le convertirent en jardins légumiers, tout en conservant son ancien nom de marais, et de là vient l'appellation du quartier de la capitale bâti sur son emplacement. De là aussi le nom de marais, affecté dans les environs de Paris aux terrains consacrés à la culture des légumes.
Entre ce marais et le bord de la rivière , il se trouvait des éminences, sur lesquelles on pouvait établir des constructions ; témoin l'emplacement de la tour du Louvre et du palais des Tuileries. Celui-ci se nommait au
1 Félibien, IbidU, p. 430.
quatorzième siècle la Sablonnière ; il y avait en 1372 trois tuileries, et bientôt après on y en compta un plus grand nombre. 1
S'il restait des doutes sur l'existence de ce marais à une époque reculée, ils seraient levés par les observations auxquelles donna lieu l'édification de l'église Notre-Dame-de-Lorette, commencée en 1824 et achevée en 1836.
Il fut alors démontré que le sol de cette portion de Paris est plus bas que le niveau des grandes eaux de la Seine. 2
Une forêt occupait à peu près tout l'espace enfermé dans le détour que forme la Seine au sortir de Paris, pour revenir à Neuilly. Le
1 V. De Gaulle, Hist. de Paris, tom. III, p. 396.
2 Lorsqu'on vint à ouvrir les fondations, l'abondance des eaux et la nature du terrain marécageux obligèrent l'architecte d'établir les premières assises sur des planches et sur des pilotis. On pourrait ajouter, que les caves du quartier de la Madeleine sont souvent mondées, sans que celles qui sont plus voisines du fleuve éprouvent le même accident.
bois de Boulogne en est un reste ; il n'y a pas longtemps que le territoire de Boulogne luimême est défriché. Cette portion de la forêt des Rouvres ou de Rouvray, tel est son ancien nom , ayant été livrée à la culture vers le douzième ou le treizième siècle, il s'y forma un village, qui fut appelé Menuz-lez-Saint- Cloud. Plus tard, en 1320, on y bâtit une chapelle à l'instar de celle de Notre-Dame de Boulogne-Sur-Mer, alors fameuse par de nombreux pèlerinages. Un pèlerinage s'établit également a Notre-Dame de Boulogne-sur-Seine ; le village prit de l'accroissement, obtint l'érection de sa chapelle en église paroissiale en 1343 , et reçut définitivement le nom de Boulogne.
La plus ancienne mention qui soit faite d'une manière précise de la forêt de Rouvray, se trouve dans un diplôme de l'an 717 en faveur de l'abbaye de Saint-Denis, par lequel le roi Chilpéric dispose de cette forêt comme
d'une propriété jusque là dépendante de la couronne de France l . Il faut convenir, dit un savant antiquaire 2 , que ce bois s'étendait plus qu'il ne fait du côté du septentrion et du nordest, et que la plaine des Sablons en faisait partie.
Il en est de même de Neuilly. Son ancien nom de Lugniacum, ensuite Lulliacum, et plus tard Nulliacum, par la transposition euphonique d'une lettre, l'indique assez; car les racines celtique et germanique iun et iund signifient bien une forêt. Mais il est un fait qui l'indique d'une manière plus précise encore : c'est qu'en 1389, le seigneur de Clichy , nommé Pierre de Giac, était en procès avec les moines de Saint-Denis, relativement à une
1 Foresta nostra deRoverito, quœ est mpagoparisiaco, super flumen Sigona.
2 L'abbé Lebcuf.
maison du port de Neuilly , que les uns et les autres prétendaient être de leur juridiction seigneuriale ; or il ne paraît pas que l'abbaye ait rien reçu de ce côté, de plus que la forêt de Rouvray.
Deux autres documents viennent démontrer que cette même forêt projetait un de ses bras le long du bord du marais, au moins jusqu'à la place Sainte-Opportune, ou vers le marché des Innocents. Le premier, le plus ancien en date, est la dotation par Louis-le-Bègue de l'église Sainte-Opportune, située sur la place du même nom, dite alors Notre-Dame-des-Bois , sans doute parcequ'elle avait été bâtie au bord d'une forêt. Elle échangea le nom de Notre- Dame-des-Bois pour celui de Sainte-Opportune, lorsque les reliques de cette sainte y eurent été apportées par Hildebert , évêque de Séez, à l'occasion et à cause des invasions des Normands. Le dernier est un accord de l'an
1222 entre Philippe-Auguste et l'évêque de Paris, par lequel il est établi que le roi a toute juridiction sur le territoire qui s'étend depuis l'église Saint-Honoré et la terre de l'évêque jusqu'au pont du Roule. Cette terre de l'évcque est la portion de Paris appelée ensuite la Ville-l'Evêque, représentée maintenant par les paroisses de la Madeleine et de Saint-Louisd'Antin en partie. L'église Saint-Honoré était située entre la rue de ce nom et la rue Montesquieu. Le pont du Roule ne peut être différent de celui de Neuilly ; et la forêt de Rouvray se trouve ainsi indiquée dans toute sa longueur.
Ces faits établis, la conséquence est facile à déduire.
Labienus, après avoir passé la Seine à Melun, revint attaquer Paris par la rive gauche ; ce point paraît être maintenant hors de contestation, ou du moins il est admis par les his-
toriens modernes. Dans son empressement, il n'avait pu marcher la première fois sur Paris que par la rive droite, qui lui offrait la voie la plus directe. La seconde fois, il établit son camp sur la butte Sainte-Geneviève ; ce point est pareillement admis. Les Gaulois établirent le leur en face, par conséquent à Montmartre ou à Monceaux ; et cet emplacement avait dû être choisi de préférence à tout autre par Camulogène, chargé de protéger la ville, de garder la chaussée qui la mettait de ce côté en communication avec la terre ferme , et qui ne pouvait exister qu'au lieu où se terminait la forêt et où le marais était le moins large, direction indiquée par celle de la rue Saint-Honoré.
Le lieutenant de César descend le cours de la Seine l'espace de quatre milles, c'est à dire environ une lieue et demie. Il arrive de la sorte entre Auteuil et le pont de Sèvres ; mais plus près de ce dernier lieu : le marais qui lui fai-
sait obstacle est tourné. Il traverse la forêt de Rouvray, dont l'épaisseur à dérobé sa marche, et se développe dans la plaine de Clipiac, en appuyant sa droite à la forêt. La gauche demeure sans protection; elle est mise en désordre par l'ennemi ; la droite victorieuse vient rétablir t le combat, et fixer partout la victoire.
Rien ne nous semble moins rationnel que de placer le champ de bataille sur les hauteurs de Chaillot, comme le pense Dulaure, ou au Point-du-Jour, comme le pense de Gaulle.
Dans l'un et l'autre de ces lieux, la forêt interposée entre les deux armées eût mis obstacle au combat; le marais les eût empêchées de se joindre. L'abbé Lebeuf a plus approché de la vérité, en indiquant un point quelconque entre le Roule et Villiers ; il aurait dû s'en tenir à cette opinion, au lieu de la combattre, Voici maintenant le récit de César.
« A la nouvelle de ces événements et du péril dont César était menacé, Labienus s'empressa d'incorporer les recrues arrivées d'Italie; il laissa ses bagages à Agendicum, et se dirigea avec quatre légions vers Lutèce, capitale des Parisiens, située dans une île de la Seine. Aussitôt que les ennemis furent prévenus de sa marche, les cités voisines réunirent leurs forces, et en confièrent le commandement à Camulogène, aulerce de nation, déjà avancé en âge, mais digne d'un tel honneur par sa science de l'art de la guerre. Camulogène, après avoir reconnu un marais continu, qui longeait les bords de la Seine, et formait de ce côté un rempart difficile à franchir, établit son camp sur le bord, résolu d'en défendre le passage ; Labienus tenta de le combler avec des fascines et du gazon, en mettant les travailleurs à l'abri derrière une ligne de madriers enfoncés dans le sol ; mais bientôt
effirayé des rfangèfâ de l'entreprise, il partit silencieusement à la troisième veille de la nuit, et regagna, en suivant le chemin qu'il avait parcouru, MvSlodunum, ville des Senonais, sise, comme Lu'tèee, dans une ;île de la Seine. S'étant emparé" d'environ cinquante navires, il les joignit de à deux, les chargea de troupes, et, par ce n lOyen, se rendit sans combat maître d'une ville dont les défenseurs,, déjà affaiblis par le dépar t dû nombreux contingent dirigé vers l'armée ■ des alliés, voyaient encore leurs mesures déco ocertées par la manière imprévue dont on les i attaquait. Il rétablit le pont que les ennen ris avaient détruit les jours précédents, fit pas ser son armée, et marcha de nouveau sur Lut èfle èti côtoyant le fleuve.
« Dès que la nouvelle en êftt été apportée à Camulogène par des émis: fciîres «envoyés de Melodunum, il ordonna d'il icendier la ville et
de détruire les ponts, quitta lo bord du marais, et établit son camp en face de Lutèce, a l'opposite de celui de Labienus. »
Après avoir raconté le'i divers bruits populaires sur la position désespérée du général en chef ou même sur r,a fuite, les soulèvements de plus en plus men açants des peuples de la Gaule et les perple xités qu'éprouvait Labienus, César continue » : « Ayant donc réuni son conseil vers le so ir, Labienus développa le plan qu'il avait c «onçu, en recommandant à ses capitaines de ? s'en bien pénétrer. Il confia à des chevaliers romains le commandement des barques qu'i .1 avait amenées de Melodunum, leur ordor ma de lever l'ancre à la fin de la première veille, de descendre secrètement la rivière l'espace de quatre milles, et de l'attendre. Il laissa la garde du camp à cinq cohortes, qi jf il jugeait peu capables d'être menées au comt iat; il ordonna aux cinq autres
cohortes de la même légion de se mettre en marche vers le milieu de la nuit avec les bagages, et de remonter le cours du fleuve à grand bruit. Il les fit accompagner par des bateaux légers, qui avaient également Tordre de faire un grand bruit d'avirons. Pour lui, il partit peu après, en silence, avec les trois autres légions 1 ,, et se dirigea vers le lieu où ses navires l'attendaient.
« A son arrivée, son premier soin fut de se débarrasser des sentinelles que les ennemis avaient placées le long des bords de la Seine ; opération facilitée par une violente tempête qui s'éleva subitement. L'armée, infanterie et
1 La légion p&raît avoir été formée alors de six mille hommes d'infanterie et de trois cents hommes de cavalerie, ce qui porte à dix-neuf mille le nombre des combattants du côté des Romains. Labienus avait à sa disposition une armée entière ; car l'armée ne se composait jamais de plus de quatre légions. (V. Alex. Ab Alex. Génial. Dier. Lib. I, cap. v.)
cavalerie, passa le fleuve en un moment à l'aide de ses barques.
« Les ennemis reçurent en même temps la triple nouvelle, qu'il y avait, contre l'ordfc, naire, un grand mouvement dans le camp des Romains, qu'une partie de l'armée remontait la Seine accompagnée de bateaux à rames, et qu'à une petite distance au dessous de Lutèce, une autre partie traversait le fleuve au . moyen de gros navires. Ils se persuadèrent aussitôt que les légions effectuaient leur passage sur trois points différents, pour mieux assurer une fuite que la défection des Eduens rendait nécessaire. Ils divisèrent eux-mêmes leurs forces en trois corps, dont l'un devait se porter au devant du camp, pour la surveillance ; l'autre, remonter le cours de la Seine jusqu'au lieu atteint par les Romains ; le troisième, s'opposer à Labienus.
» Au poûfct du jour, notre armée était rangée
en bataille, et celle des Gaulois était en vue... Dès le premier choc, l'aile droite, formée de la septième légion, mit l'ennemi en déroute.
L'aile gauche, composée de la douzième, eut à soutenir un combat plus opiniâtre. Les premiers rangs avaient succombé sous le fer de nos soldats, que les autres tenaient encore, sans laisser entrevoir la moindre hésitation. Camulogène y commandait, encourageant les siens de parole et d'exemple. La victoire était donc encore incertaine ; mais les tribuns de la septième légion, ayant appris ce qui se passait à l'aile gauche, lancèrent sur les derrières de l'ennemi un corps de troupes qui engagea vivement le combat. Les Gaulois n'en furent pas ébranlés ; ils se laissèrent environner, et moururent à leiir rangs. Camulogène succomba les armes à la main.
« La division chargée de surveiller le camp de Labienus accourut au secours des siens,
pour rétablir le combat ; mais elle eut à peine le temps de prendre position sur une éminence *, sans pouvoir même y soutenir le choc de nos légions victorieuses, et ses soldats, entraînés dans la déroute commune, se confondirent parmi les fuyards. La cavalerie termina l'œuvre de l'infanterie ; il n'y eut d'épargnés que ceux qui parvinrent à se cacher dans les bois ou à s'abriter derrière les montagnes.
Après ce glorieux succès, Labiénus reprit la route d'Agendicum, où il avait laissé les provisions et les gros bagages. »
Ainsi dit César.
Pendant les cinq siècles de l'occupation ro-
i Un corps de troupes se dirigeant des environs de Lutècc, où il était en •bservation, dans la plaine de Clichy, où se donne la bataille, et apercevant un désordre irrémédiable, cherche à prendre position soit sur la butte de l'Etoile, soit sur le versant de Monceaux, pour protéger le camp. César semble appuyer la première supposition, en disant que les fuyards se sauvèrent dans une forêt
maine, il ne paraît pas que la plaine de Clipiac ait été honorée d'établissements importants ; nous ignorons si elle fut le théâtre de grands événements.
Cette plaine , naturellement infertile, surtout à une époque où le voisinage d'une grande ville ne venait pas donner du prix à son terrain aride et sablonneux, et où une culture laborieuse n'avait pas encore formé à sa surface la légère couche d'humus qui la recouvre maintenant, parait avoir été abandonnée à elle-même, ou peut-être plutôt réservée, avec tout le reste de la vallée de la Seine jusqu'à Ruel et Argenteuil, pour les plaisirs de la chasse, en faveur des autorités civiles et militaires qui résidèrent à Lutèce. Le nom de garenne que tout ce territoire a conservé jusque près de nos jours, et qu'il portait à une haute antiquité, l'indiquerait assez, quand même nous ne verrions pas les rois mérovingiens,
qui se substituèrent aux Romains, sans extension et sans restriction, y conserver les mêmes privilèges, ou s'en attribuer la propriété , du moins pour une grande partie.
Les lieux appelés du nom de garenne sont encore nombreux dans tout ce pays. La plupart de ses paroisses, celles principalement dont l'appellation se trouve ailleurs, prennent le surnom de Garenne. Jusqu'au quinzième siècle on a dit Villiers-en-la-Garenne, Clichyen-la-Garenne ; les actes publics du treizième et du quatorzième , conservés dans les cartulaires de divers monastères, ne le nomment pas autrement que la Garenne. L'abbaye de Saint-Denis y posséda plusieurs propriétés, qui ne sont désignées que par ces mots : Sises dans le territoire de la Garenne l . Enfin, un abbé de Saint-Denis, donnant une charte d'af-
1 V. Cart. Blanc de Saint-Denis, p. 493.
franchissement aux serfs de l'abbaye, au mois de novembre 1248, parle ainsi : « D'après le conseil d'hommes honorables, nous rendons libres de leurs personnes tous ceux qui ont été jusqu'à ce jour attachés à la culture de nos fermes dans le territoire de la Garenne , c'est à dire à Villeneuve, à Gennevilliers,àAsnières, à Courbevoie, à Colombes et à Puteaux »
Nous ferons remarquer en passant que Clichy n'est pas porté sur cette liste : c'est que l'abbaye n'y posséda jamais que fort peu de chose, sauf le fief de la Panneterie, qui n'était point dans la part de l'abbé , mais dans celle des moines.
Le territoire de Clichy-en-la-Garenne fut sillonné de routes stratégiques , dont la plus
i Honiines nostros de corpore, de villis nostris in Garennâ, scilicet de ViUâ-Novâ, de Ginnevillari, de Asneriis, de Curvâ-Viâ, de Columbâ et Aquâ-Puttâ; sive Salice, ajoute un autre manuscrit. (V. Cart. Blane, loc. cit.)
importante était cette grande voie qui, partant de Paris, passait à Test de Monlmartre, et touchait la Seine à Saint-Denis, pour, de là, se diviser et s'étendre vers tous les points de la Gaule septentrionale. Une seconde se dirigeait vers Asnières; une troisième, de Montmartre au mont Valérien. 11 n'existe aucune preuve qu'il en ait passé une au village de Glichy, quoi qu'en ait dit Dulaure dans un de ses moments d'aberration, en indiquant même un tracé irrégulier et serpentant, comme s'il eût voulu rendre l'erreur plus sensible, ou comme s'il eût ignoré qu'une voie romaine était toujours en ligne droite.
Il est impossible que les Romains, devenus maîtres de Paris, n'aient pas construit des retranchements sur les sommets les plus élevés de la chaîne de montagnes qui environne cette ville : Montmartre, Chaumont, le mont Valérien ; pour qui connaît leurs usages, ce
point ne saurait souffrir de doutes. C'est en fortifiant ainsi toutes les hauteurs, principalement celles qui dominaient les grandes voies stratégiques, qu'ils tinrent la Gaule asservie. Leurs armées trouvaient dans ces forteresses un refuge assuré en cas de révolte ; et des divisions y veillaient à la sûreté des routes en cas de troubles. Il est impossible qu'ils n'aient pas établi sur l'un ou l'autre de ces points, peut-être sur tous, des speculatoria, espèces de tours à feu, au sommet desquelles ils plaçaient des sentinelles pendant le jour, afin de surveiller la campagne, et ils allumaient des feux pendant la nuit, pour transmettre des signaux. Cette télégraphie couvrait la Gaule de ses lignes multipliées. Nous pensons que les débris d'un édifice romain reconnu à Montmartre en 1657, sur lesquels deux antiquaires fameux 1 émirent alors des
1 Sauvai et l'abbé Lebeuf.
opinions si opposées et si peu satisfaisantes, étaient les restes d'un observatoire de ce genre; la description qu'ils en font semble l'indiquer. 11 est impossible que des voies du deuxième ou du troisième ordre n'aient pas relié ces points l'un à l'autre, et on retouve en effet, au village de Champerré, sur la commune de Neuilly, le tracé d'une voie romaine, se dirigeant de Montmartre au mont Valérien, avec une légère inflexion vers le pont de Neuilly. K
Celle d'Asnières, encore bien indiquée sur les anciennes cartes des environs de Paris, passait près du village de Monceaux, et tra-
1 Un tronçon a été reconnu , à un mètre de profondeur, il ) a quelques années seulement, au bord de la rue de Villiers, dans un jardin appartenant alors au sieur de Longueavennes, près le numéro 76. A côté du stratum fut trouvée une pièce d'or, que les personnes qui l'ont vue assurent être romaine, et que la description qu'elles en font indique comme telle ; on ne sait qui Ta recueillie.
versait la Seine au lieu dit le Bac d'Àsnières ».
L'autorité de ces cartes, comparativement très modernes, ne suffirait pas, il est vrai, pour établir un pareil fait ; mais ce qui complète la démonstration, c'est qu'il a été trouvé à Arriéres, à plusieurs reprises, et notamment en 1751, des débris d'édifices, des poteries, et de nombreuses sépultures appartenant à l'époque romaine. Il y eut donc là un établissement gallo-romain, il y passait donc une voie. Cette déduction est rigoureuse pour quiconque est initié aux mœurs des Romains: les restes de leurs habitations, qui étaient toujours au bord des chemins, en indiquent le tracé. Cette voie devait se joindre, vers le marché des Innocents, à une autre allant directement à Montmartre, et dont l'existence est facile à établir.
1 V. Dibl. Nation., section des Plans et Cartes,
La première suivait la direction des rues Saint-Honoré et du faubourg Saint-Honoré; elle s'appelait au quinzième siècle et antérieurement route de Clichy, ce qui ne veut pas dire cependant que cette portion de la capitale appartînt à la paroisse de Clichy 1 . 11 ne reste rien de plus de l'occupation romaine. La période mérovingienne est beaucoup plus féconde en souvenirs ; mais avant d'en aborder l'histoire, nous aurons à déterminer l'étendue du territoire qu'on appelait alors du nom de Clipiac.
Si jamais un peuple avait dû bénir sa défaite et pardonner sa servitude, ce peuple était
l Un acte de l'an 1205 , conservé par don Lobineau, Hist. de Paris, Pitres justificatives, relatif à la chapelle, et depuis église Saint-Honoré, porte que cette chapelle est située proche la porte de la ville, au bord de la voie de Clichy. L'abbé Lebeuf donne trop d'extension à cette appellation, en supposant sans preuves que cette voie de Clichy était sur la paroisse de Clichy.
celui des Gaulois ; car les Romains, en lui apportant des fers, étaient venus l'initier aux belles-lettres et aux beaux-arts, dont ils étaient eux-mêmes redevables à la Grèce. La Gaule, pénétrée sur tous les points par la civilisation romaine, n'avait pas tardé à devenir une seconde Italie, non moins riche et non moins belle que la première. Aussi, elle s'était associée sans réserve au sort de ses vainqueurs, et elle demeura romaine , après que l'Italie ne Tétait plus.