M. Roussel, Histoire de Louvois, t. I, p
2. La série des lettres de Vauban (Dr/jùt de la guerre) commence un peu avant l'arrangement de l'affaire de Brisach par Louvois : mais elle ne contient rien qui y soit relatif. Celle des lettres de Colbert (registres in-folio ; Dépôt des fortifications) commence après l'achèvement des travaux. Que sont devenus les lettres et les registres qui manquent?
Une lettre du 28 juillet 166G de Charles Colbert, sieur de Saint- Marc, intendant d'Alsace, à Jean-Baptiste Colbert , fournit cependant quelques indications bonnes à recueillir. On voit poindre là, ce semble, le projet d'évincer Vauban au profit d'un protégé, nommé Saint- André, en lui imposant un rabais inacceptable sur le prix des ouvrages. « A la vérité, il est intelligent et Fon trouvera difficilement un meilleur entrepreneur ; mais il entend médiocrement la maçoitr nerie et ne vise qu à Tèconomie, ce qui /occasionnera bien des contestations, au point de vue de ta solidité des ouvrages.» (Bibl. Nat.> Mélanges Colbert, vol. 138 bis, fol. 120.)
int'iii quele roi a donné àColberl tous les ordres nécessaires pour la réception définitive <lrs ouvrages.Voici les autres:
9 février.-— Ne vous inquiétez poinl de votre affaire. J'entrelins hier votre intendant, avec lequel je convins qu'il n'étoit pas praticable, ni même sûr pour vous, de vous servir du dernier expédient que vous m'avez proposé, qui est de confondre tout ce qui a été fait sous votre nom, tant pendant que vous avez été à Brisach, que depuis que vous en êtes sorti, parce que, comme il faudrait mettre la toise d'ouvrage à 18 livres, laquelle je crois que l'on l'ait présentement à 30, il j^auroil à craindre que vous ne fussiez quelque jour exposé à une taxe pour de l'argent que vous n'auriez pas gagné. Il faut donc vous fixer à avoir un arrêl du conseil qui vous décharge de ce qui a été fait eu votre absence et qui ordonne que vous comptiez de l'argent que vous avez reçu sur le pied du marché qui avuit été fait verbalement ;\\vc VOUS.
li' février. — .le parlai hier à fond à .M. Colbert de voire affaire. Il convint du denuer expédient que vous avez proposé, c est-à-dire que vous dressassiez un marché et un devis de tous les ouvrages faits à Brisach depuis que vous avez été entrepreneur jusqu'à ce que vous ayez cessé de faire les travaux sous votre nom, et, afin que la toise d'ouvrage revint à un prix moins excessif, que les voûtes, le- escaliers, les guérites, les embrasures et autres menus ouvrages eussenl un prix à pari; que vous dre--.iis-.ir/. en même temps le toisé desdits mivragcs e1 l'acte de réception d'iceux, et que, m'adressant le tout, je le lui remisse. Il le feroil signer à ceuxqu'il faudrait qui le signassent pour vous décharger, el me le rendrai! pour vous l'envoyer... Je ferai voir les trésoriers des fortifications des aimées 1665, 1666, 1667 el 1668, pour savoir s'ils ont rendu les comptes à la Chambre, parce que, s'ils ne les avoienl pas rendus, je ferais bien en sorte de retirer toutes le- quittances que vous avez données, et qu'ainsi on mettrait cette entreprise SOUS un autre nom que le vôtre, OU, au pis aller, smi- le imm de votre cousin seul '.
1. On voit duns^e livre du colonel Augoyal (I. I, p. 50, notc)que
2.'i février. — Depuis que je vous ai écrit touchant votre affaire d'Alsace, j'ai parlé au trésorier des fortifications, et j'ai
reconnu, par ce qu'il m'a dit, que quoique les comptes aient été présentés à la Chambre, ils sont encore en état que l'on pourra retirer tontes les quittances que vous avez données et toutes les ordonnances de M. Colbert d'Alsace qui sont en votre nom. Si cela se peut exécuter, comme j'en suis persuadé, l'on vous sortira mieux d'affaire par ce moyen que par tous les autres expédiens que vous sauriez imaginer. J'en parlerai à M. Colbert entre ci et demain, et vous ferai savoir à quoi vous devrez vous fixer, parce que, s'il prend cet expédient, comme je n'en doute point, vous n'avez que faire de vous rompre la tète à faire des toisés ni des comptes.
Depuis cette lettre dictée, j'ai vu M. Colbert, qui est convenu de ce que je lui ai proposé. Aussi, je ne perdrai aucun temps à exécuter ce que je viens de vous dire, et vous n'avez plus que faire de vous mettre en peine de rien.
Ainsi, les quittances de Yauban, déjà déposées à la Chambre des comptes, en furent retirées et remises à Louvois, qui lui écrivit le 1er mars 1671 :
Je travaille présentement à dresser celles qu'il faut que M. Colbert d'Alsace signe pour mettre en la place de celles qui sont sous votre nom. Cela doit être achevé demain, après quoi je porterai le tout à M. Colbert, afin qu'il puisse écrire à son cousin de manière qu'il nous renvoie incessamment le tout signé. Et comme je ne veux pas vous revoir que cela ne soil fait, j'enverrai un homme exprès pour porter les paquets et me les rapporter.
Dix jours après, le secrétaire d'État de la guerre mandait encore à Yauban :
Paul Le Prestre, frère aîné d'Urbain Le Prestre (celui-ci était le père de Vauban), eut un fils qui fut aussi ingénieur. Employé pendant trois ou quatre ans aux fortifications de Brisach, il se retira ensuite du service. Ne serait-ce pas à cause des ennuis de cette liquidation ? Tout porte à croire que c'est lui qui avait compromis son cousin.
Los ordonnances que M. l'intendant d'Alsace doit signer en la place des vôtres, que j'ai retirées, sonl présentement chez Si. Colbert. Il me doil donner entre ci el samedi une Lettre par laquelle je manderai à son cousin de les biffer el d'en donner i leur place sous un autre nom. Je lui enverrai ce paquet-là par un homme exprès, qui arrivera peut-être avanl mou dé part. Ainsi, je me propose de vous apporter toutes les quittances que vous avez signées touchant les ouvrages de Brisach, et, en les brûlant, vous vous mettrez hors d'état de pouvoir jamais êtr< recherché en cette affaire.
Cependant d'autres difficultés surgirent sans doute, puisque, quatre mois après, le 2-2 juillet 1671, Louvois,
presse de nouveau par Vauban l, lui répondait :
J'ai votre affaire d'Alsace aussi présente que vous le pouvez souhaiter, et ne perdrai point de temps, de manière ou d'autre. à vous en sortir.
Sur ces entrefailes (20 aoùl 1671), le roi adressa de Fontainebleau àColbertla lettre suivante, destinée à mette à couvert la res] sabilitédu ministre :
Monsieur Colbert, désirant décharger le sieur de Vauban île toutes les recherches qui pourroient être faites contre lui, à cause du marché et entreprise qu'il a ci-devant faits pour le revètissement des ouvrages faits pour les fortifications de mes places de Brisacb et de Philipsbourg, je vous fais cette lettre pour vous dire que mou intention est que vous signiez les ordonnances contenues en l'état ci-joint et que vous biffiez votre signature sur relies que vous avez expédiées sous le nom dudit sieur de Vauban. Et m'assurant que vous satisferez à ce qui est en cela de ma volonté, je ne vous ferai la présente plus
1. Ce sont ces lettres de Vauban qui manquent dans la collection
du Dépôt de la guerre. Il y en a pourtant d'autres antérieures ou de la même époque. ,
expresse que pour prier Dieu qu'il vous ait, monsieur Colbert, en sa sainte garde l.
Enfin, les instances de Louvois aboutirent au résultat si vivement désiré par Vauban, à qui il adressa, le 16 septembre, cette lettre significative :
J'ai reçu aujourd'hui, après deux ans de sollicitations, tout ce que je pouvois désirer pour finir votre affaire d'Alsace de la plus avantageuse manière que les gens les plus entendus en ces faits-là aient pu souhaiter. Ce sont des ordonnances signées de M. Colbert d'Alsace, sous le nom d'un nommé Marchand, que l'on fait entrepreneur des travaux de Brisach, moyennant quoi et des quittances que ledit Marchand signera dans un jour ou deux, je vous renverrai toutes les quittances que vous avez données au trésorier des fortifications, lesquelles sonl présentement en mon pouvoir. Ainsi, me voilà acquitté de la parole que je vous ai donnée il y a si longtemps, et vous sorti sans retour d'une affaire qui, par quelque autre voie que l'on eût pu prendre, auroit toujours été sujette à beaucoup d'incidens, qui vous auroient pu ruiner et votre famille -.
Quelle était donc au fond cette affaire qui préoccupa ainsi Vauban plusieurs années ? En l'absence des détails que ses lettres à Louvois devaient contenir, on ne peut que conjecturer qu'il s'était chargé de faire exécuter à Brisach des travaux dont la dépense, payée sur ses mémoires par les trésoriers des fortifications, avait paru excessive. On vient de voiries expédients proposés tour à
i. Arch. Nat., Registre du secrétariat, O; 15, fol. 367.
2. Deux seulement des lettres qui précèdent, celles des 15 janvier et 1 1 mars 1671, ont été données en extrait par M. Rousset, t. I, p. 276. Toutes les autres sont inédites. Elles sont en minute au Dépôt de la guerre et transcrites au Dépôt des fortifications : Correspondance de- Vauban, t. I, aux dates.
tour pour le soustraire aux sévérités de la Chambre des comptes : les pièces comptables retirées aux juges grâce à des interventions toutes-puissantes, la substitution d'un entrepreneur fictif à l'entrepreneur réel, les quittances et les mémoires rendus par Louvois à Vauban, avec invitation de les brûler. Colbert, on l'a vu encore, s'étail prêté de très-liniinr grâce à tous ers arrangements1. Deux phrases seulement, dans les nombreuses lettres qu'on a de Vauban, font allusion à cel incident de sa vie. L'intendant de Dunkerque avait rompu avec des entrepreneurs jusqu'alors très-bien famés. « Il prend à peu près le même chemin de les traiter avec autant de justice qu'on m'a fait A Brisach, » écrit Vauban à Louvois, le I" septembre 1671. Puis, le 15 décembre suivant : « Je joins à ceci la copie d'une lettre qui m'a été écrite par l'homme qui a sollicité mon affaire d'Alsace auprès de vous, par laquelle vous verrez à quoi sont exposés les gens qui s'évertuent pour empêcher que le roi ne soit trompé.;) Notons qu'à la même époque, Vauban, accusé, avec deux de ses ingénieurs, d'avoir spéculé sur le salaire des soldats employés aux fortifications de Lille, s'adressa à Louvois avec une
I.M. Roussel dil à ce sujel t. t,p. 276): « Inflexible contre les malversateurs, et trompé par les arguments spécieux de son cousin (intendant d'Alsace , à cette époque), Colberl poursuivit Vauban; si Vauban n'avait trouvé un protecteur, il était perdu. Mais pour Louvois, l'occasion était trop belle d'arracher à Colbert cette victime; glorieuse, i
On verra tout à l'heure ce que Colbert pensait de son cousin l'intendant Ce qui est certain, c'est qu'aucun document écrit ne prouve qu'il ait été malveillant pour Vauban! Au contraire, des centaines de lettres montrent t'estime toute particulière qu'il faisait de lui. Il trouvait seulement que Vauban ne regardait pas assez à la dépense. De son côté, Vauban écrivait a Louvois que Colbert se laissait tromper par ses ingénieurs.
\-'t CHAPITRE XXIV.
indignation qui exclut tout soupçon. Il suppliait le ministre d'instruire l'affaire avec la dernière rigueur, l'assurant que, s'il ne punissait pas sévèrement les dénonciateurs, il se ferait justice lui-même et quitterait les fortifications. «J'ose vous dire, ajoutait-il, que, sur le fait d'une probité très-exacte et d'une fidélité sincère, je ne crains ni le roi, ni vous, ni tout le monde ensemble. La fortune m"a fait naître le plus pauvre gentilhomme de France, mais en récompense elle m'a honoré, d'un cœur sincère, si exempt de toute sorte de friponnerie, qu'il n'en peut même souffrir l'imagination sans horreur. » Un homme coupable de malversations avérées eùt-il osé parler de la sorte précisément à celui qui en aurait eu la preuve en main ? Cette dernière accusation fut, cela va sans dire, reconnue fausse, et Vauban, heureusement pour le pays, resta au service de l'État.
Un autre ingénieur, le chevalier de Clerville, occupait en 1662 le poste de commissaire général des fortifications, dont Vauban, son ancien élève, remplissait les principales fonctions. Obligé de l'employer et de lui confier des missions importantes, Colbert ne lui adressait jamais un éloge, et il ne lui ménageait ni les conseils ni le blâme. Toutes ses félicitations, toutes ses prévenances étaient pour Vauban, qui le détestait. En 1670, il l'avait consulté sur les fortifications de Saint-Quentin; l'année suivante, effrayé de la dépense, il le prie d'aller visiter les travaux pour donner son avis. Quelques années après (1674), il réclame son concours pour ceux de Rochefort. « Vous trouverez assurément, écrit-il à l'intendant, le sieur Vauban plus habile et plus entendu qu'aucun ingénieur qui ait jamais été en France; et, comme il est particulièrement considéré du roi pour son mérite, il est nécessaire
que vous agissiez avec lui sur ce rondement, el que vous l'entendiez el tassiez exécuter ions les expédiens qu'il vous donnera pour avancer les ouvrages, en quoi je vous
puis assurer qu'il est très-habile. »
La même année, des plans de Vauban pour la place de Cuise ayant été modifiés par un ingénieur, Colbért ordonne de « s'y conformer absolument, et de rectifier le plus tôt possible les ouvrages laits. » Les ingénieurs de C.olbert prétendaient (pie Vauban ne trouvait 'rien de l>i<-i> fuit que ce qui se taisait dans le département de Louvois: mais Colberl leur imposait silence. L'un d'entre eux. qui devint maître à son tour, Antoine Niquet, affectait des airs d'indépendance et se permettait de retoucher les plans de Vauban. Que de fois Colberl lui recommanda de les suivre scrupuleusement, sans y rien changer, sous aucun prétexte ! Mais Niquet, infatué de son mérite, ne tenait aucun compte des avertissements, et, le lendemainr il proposait de nouvelles modifications. « Sachez, lui écrit le ministre impatienté, que ce n'est point à vous à toucher aux ouvrages du sieur de Vauban, sans son ordre exprès, et vous devez encore travailler à étudier dix ans sous lui, auparavant que vous puissiez concevoir une aussi bonne opinion de vous. » On pourrait croire que la semonce profita; il n'eu fut rien, comme le montre une lettre écrite, l'année suivante, a l'intendant de Metz :
.If \uis suc l'état des travaux île Vauban que le sieur Niquet change beaucoup de choses dans ses dessins; vous devez l'empêcher formellement. Et, s'il lui arrive jamais de remuer une pelletée de terre que conformément au mémoire dudit sieur de Vauban, il sera rappelé un quart d'heure après que je m'en serai aperçu. Vous pouvez facilement juger où cet homme, qui n'est^jamais sorti de Paris, peut avoir pris la har-
(liesse, pour ne pas dire l'effronterie, de corriger un homme d'un aussi grand mérite et d'une expérience aussi consommée que le sieur de Vauban.
Niquet, à qui l'algarade fut transmise, y répondit par un panégyrique; mais Colbert ue lui répliqua qu'en répétant les termes les plus vifs de sa lettre à l'intendant de Metz.
Faut-il croire, comme l'a raconté Perrault, qu'en 1667, Louis XIV, frappé de l'économie des travaux exécutés par Vauban, le proposa pour modèle à Colbert ? L'anecdote est d'autant moins vraisemblable que Vauban commençait alors, sous les ordres de Louvois, les fortifications de Lille, au sujet desquelles il fut lui-même dénoncé. Amplifiant le fait, d'autres ont prétendu qu'un jour, au Conseil, le roi, comparant la dépense de la grille de Versailles à ce qui se faisait en Flandre, prononça le mol (W friponnerie, qui aurait été un coup mortel pour Colbert. Assertions sans preuves. Cependant Vauban, soit rancune, soit flatterie, desservait sans cesse le contrôleur général. En 1671, il conseillait à Louvois de se faire attribuer les travaux du port de Dunkerque, s'engageant à le rendre avant deux ans, et pour moins de 200,000 écus, plus grand et plus sûr qu'on ne ferait jamais avec plus de temps et d'argent; mais le secrétaire d'Etat de la guerre n'osa pas engager la lutte sur ce terrain. « Il faut se contenter, lui répondit-il, de bien servir son maître en ce dont il nous charge, et ne pas nous inquiéter du reste. » Beaucoup d'autres lettres établissent ce concert de Louvois et de Vauban contre Colbert ' qui, de son côté, trouvail le