‹ Histoire de Colbert et de son administrationChapitre 16 sur 110 · M. Rousset , Histoire de Louvois, passim · texte numérisé non relu

M. Rousset , Histoire de Louvois, passim

urand ingénieur trop prodigue des deniers publics. « Ce sera nn avantage, écrivait-il le 30 janvier itîSl à l'intendant de Rouen, an sujet de travaux projetés à Saint- Valéry, Fécamp et Honfleur, que le sieur de Vauban ait visité les ports de la province; mais, comme il est accoutumé à des dépenses prodigieuses dans 1rs fortifications des places, ce qui ne convient nullement pour ce qui se passe an dedans du royaume, je doute fort que la visite soit utile, ni que l'on puisse exécuter les vastes desseins qu'elle embrassera... » Et, le 13 lévrier suivant : « Le siëur «le Vauban esl accoutumé à de grands desseins et à ne s'arrêter jamais, pour quelque dépense qu'il y ail à faire. »

En résumé, tandis que l'éloge de Vauban revient sans «•esse dans les lettres de Colbert et de Seignelay, ceux-ci ne sont rien moins que ménagés ilansla correspondance de Louvois et de Vauban. et nulle part, je Le répète, dans les nombreux écrits de ce dernier, le nom de Collieri ne se trouve même Cité

Ces fortifications de Brisach, qui avaient été le tourment de Vauban, causèrent aussi bien des ennuis à Colbert. l'n île ses cousins, Charles Colberl de Saint-Marc, était, à l'époque où Vauban les faisait construire à l'entreprise, intendant d'Alsace. Il l'y avait fait nommer à contrecœur, nelui ayant reconnu jusque-là ni soin, ni vigilance, ni application au travail. Cependant le népotisme l'avait emporté. L'affaire principale de cel intendant, comme le ministre le lui écrivait, était le revêtement des deux places nouvellement acquises, Brisach et Philipsbourg. La correspondance sur les fortifications manquant de 1G63 à 1669, on ne sait comment se passèrent les premières années. Une lettre de Colbert à son cousin 23 novém-

bre 1669) en donne pourtant une idée. Après l'avoir prévenu qu'un sieur Vouleau, entrepreneur de Brisach et de Philipsbourg, se plaignait de n'obtenir de lui, après cinq mois de réclamations, ni plans, ni ordres, ni réponses, il ajoutait :

La vraisemblance veut que tout ce qu'il dit soit véritable, puisque vous ne me donnez aucun éclaircissement sur tous ces points. Vous voyez bien que les premiers entrepreneurs n'ont pu se souffrir avec vous, que le sieur Vauban a été de même, qu'il a fallu, chasser Valpergue, et enfin il faudra encore chasser Vouleau. Cela ne se peut plus souffrir. Il y a six ans entiers que je souffre de vous une conduite la plus bizarre et la plus extraordinaire dont on ait jamais entendu parler ; je vous avoue que j'en suis rebuté, et vous pouvez disposer vos affaires pour vous en retourner à Metz ou à Reims, au commencement de l'année prochaine. Je suis bien fâché que l'âge et l'expérience, qui rendent les hommes plus capables de servir, n'aient point eu en vous cet effet. J'ai fait jusqu'à présent mon devoir de bon parent, je suis bien fâché que vous n'y ayez pas répondu.

A partir de ce moment, les réprimandes se succèdent avec une vivacité singulière. Le ministre voudrait voir finir les fortifications de Brisach et Philipsbourg : rien n'y faisant, et comme « il faut absolument que ces places s'achèvent, » il conseille à l'intendant de se retirer. A chaque courrier, le mécontentement s'accentue davantage : « Vous vous plaignez de tout le monde (8 février 1670) et tout le monde se plaint de vous, et je me sens obligé de vous dire encore une fois que si vous persistez dans cette conduite, il est absolument impossible que vous souteniez plus longtemps l'emploi que sa majesté vous a confié. » On a vu que l'intendant se brouillait avec tous les entrepreneurs, et qu'il avait même fallu lui sacrifier Vauban. l'n

seul lui de son goût, au poinl que, malgré les observations les plus fortes, il lui confia les travaux jusque-là divisés de Brisach et de Philipsbourg. Cela parul suspecl h Colbert, qui lui écrivit :

Si vous ne changez, cette conduite vous jettera <lans quelque préjudice duquel je ne pourrai pas vous retirer. Je ne veux pas croire qu'il y ait <lu mal et de l'intelligence vicieuse outre vous et cet entrepreneur: mais certainement, sur cette matière, il n'y a jamais eu une conduite plus pitoyable que la vôtre. Vous ne vous contentez pas d'avoir beaucoup d'ennemi^, par l'incompatibilité de votre humeur, mais vous êtes bien aise de leur donner encore un prétexte, le plus facile et le plus plausible du monde, de vous nuire. C'est à vous à y remédier, si bon vous semble.

Le ministre avait envoyé sur les lieux le chevalier de Clerville pour démêler la vérité. Tremblant, si ses craintes se réalisaient, d'indisposer son protecteur, Clerville ne savait quel parti prendre, et sa correspondance s'en ressentait : « J'aimerois mieux me retirer pauvre et malheureux dans quelque coin but reculé, que d'être accusé d'aucune chose contre mon honneur, en faisant, par quelque raison d'obéissance que ce soit, plus que je ne dois contre l'honneur des vôtres » Mais Colbert n'admettait pas ces ménagements, et il voulait savoir si son cousin élail coupable d'ignorance seulement, ou de connivence avec l'entrepreneur. « J'ai de la peine à croire, ajoutait-il, qu'un homme soit capable d'une aussi grande lâcheté que celle-là; votre pénétration me tirera d'incertitude. » Au-dessus des soupçons et bravant la calomnie, il écrivait encore à Clerville, le iJI janvier 1671, de pousser les éclaircissements jusqu'au bout. « Si mes ennemis, disait-il, n'ont poinl d'autres armes contre moi que ce qui

s'esl passé à Brisaeli et à Philipsbourg, ils ne me feront pas grand mal... Les gens faits comme moi ne craignent rien, et donnent toujours de la crainte à leurs ennemis. quand ils en ont. »

Quelques lettres adressées sur ces entrefaites à l'intendant d'Alsace prouvent l'irritation toujours croissante du ministre :

18 octobre 1670. — H y a bien longtemps que je ne travaille qu'à vous faire entendre ce que vous devez faire. Je ne sais pas quand il vous plaira que je finisse ce métier-là, mais je vous avoue que j'en suis fort las.. .Tous les entrepreneurs qui vous ont été envoyés ont été contraints de quitter, et vous n'en avez pu souffrir qu'un seul, Saint-André *, qui est un soldat de qui vous avez fait la fortune, et qui auparavant n'avoit jamais entrepris aucun travail. Jugez vous-même ce qu'on en doit croire.

2.'i octobre. — Quoi! vous trouvez mauvais qu'ayant ici reconnu et vu combien votre conduite est improuvée de tout le monde, sur le sujet de ce Saint-André, le chevalier de Clerville vous excite honnêtement à faire quelque chose pour la solidité ■les ouvrages sans en augmenter le prix ! 11 n'y a que vous au monde qui fussiez capable de cela, et il me paroît, par ce même style, que vous ne connoissez pas la force de ce que je vous écris, ou que vous n'en avez aucun sentiment. Quand vous me dites que le nom que vous portez vous empêcheroit de rien faire qui vous pût attirer aucun reproche, je veux vous croire; mais jamais homme n'a tant donné que vous de preuves d'une mauvaise conduite.

27 décembre. — Si l'on ne voit clair comme le jour dà\\> votre conduire, il ne faut plus que vous pensiez qu'à vous retirer chez vous. C'est pourquoi vous devez employer toute votre industrie à éclaircir ce qui s'est passé, surtout à vérifier

1. C'était le protégé qu'on avait voulu subroger à Vauban dans les travaux de Brisach. Voy. ci-dessus, page 168, note 2..

.M toiser exactement tous les ouvrages de maçonnerie et tvmuemens de terre qui ont été laits, et à faire connoître que U\ quantité cadre juste avec la dépense, afin que l'on sache entier rement l'emploi de tous les deniers consommés auxdits travaux.

3 janvù r 1671 . — Je vois par ce que vous el le chevalier de Clerville m'écrivez en quelle horrible confusion ont été conduits les travaux el maniés les deniers de Brisach e1 de Ptrilipsbourg... Je vous dirai seulement, entre qous deux, que vous a'avez jamais été capable d'être intendanl de deu.t plaees aussi considérables que eelles-là, ni même de toutes autres, p1 que vous a'en avez jamais en les principes, ni ne vous êtes ap pliqué à les apprendre. Dieu veuille qu'il n'y ait rien autre chose à toul ce que je vois !

10 janvier. — Je n'ai encore vu que vous seul d'intendant, depuis que je suis au monde, qui ait travaillé autant que vous laites à la justification d'un entrepreneur aussi fripon que Saint-André. Je ne jugerai pas s'il y a de la mauvaise conduite en votre l'ait; mais an moins jamais homme n'a tant trouvé d'expédiens que vous pour le faire croire. Vous pouvez penser le déplaisir que j'en ai, et avec quelle passion je souhaite que tous ces soupçons se trouvent mal fondés. J'ajoute seulement que j'envoie un ordre de faire arrêter Saint-André, et de ne lui laisser que la liberté de rendre compte de l'emploi des deniers qu'il a reçus.

L'ordre lut exécuté, el remprisonnemenl de Saint-André dura huit mois. An boul de ce temps, soii que les soupçons sur son compte n'eussent pas paru justifiés, soil qu'on eût craint, en le [tressant trop, de compromettre aussi L'intendant, il fui relâché. Dans l'intervalle, tant l'affaire était embrouillée et délicate, le ministre, que les réticences du chevalier de Clerville ne pouvaienl satisfaire, avait envoyé à Philipsbourg son oncle Pussort, le personnage le plus influent du conseil d'État. Il résulterait de

son rapport que Saint-André était innocent, et que l'intendant d'Alsace n'aurait été coupable que de nonchalance, d'inapplication et d'incapacité. Mais ce rapport était-il bien sincère, et la parenté de Pussort avec l'intendant et le ministre n'est-elle pas faite pour donner a penser? Les hommes qu'une grande autorité dans les affaires de leur pays rend maîtres des emplois ont, de toul temps, expié l'élévation de. parents ou d'amis indignes par des soucis et des mécomptes, juste punition de leur faiblesse. Colberl en fit l'épreuve en cette occasion. Quoi qu'il en soit, l'enquête de Pussort n'eùt-elle rien laissé dans l'ombre, l'intendant d'Alsace ne pouvait plus servir dans ces fonctions. 11 rentra au parlement de Metz, où il devint plus tard président à mortier. On sait les détails de son départ de Brisach par une piquante lettre de Vauban, qui les tenait, disait-il, d'un habitant du pays dont il se portait garant. « L'intendant d*Alsace, écrivit-il à Louvois. s'étoit fait payer d'autorité, au moment de partir, 1,000 écus pour certain droit de péage, et les cabareiiers de la ville durent acheter son vin ce qu'il voulut. » Bien plus. il n'avait payé ni boulanger, ni boucher, et « il étoit sorti avec quantité de chariots chargés de tivs-beaux meubles qu'il n'avoit point amenés '. » Vauban, on le voit là et dans maint autre passage de sa correspondance, ne pardonna pas aux Colbert les torts qu'il les accusai! d'avoir eu envers lui dans une circonstance importante. 11 semble pourtant, d'après les lettres mêmes de Louvois, que ni Colbert ni l'intendant d'Alsace ne l'avaient traversé dans la liquidation de ses travaux de Brisach : mais, fondée ou non, sa rancune subsista jusqu'à la lin.

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