‹ Histoire de Colbert et de son administrationChapitre 75 sur 110 · Montyon, loc. cit., p. 76, note · texte numérisé non relu

Montyon, loc. cit., p. 76, note

2. Œuvres de Jean H'" ine, édit. Aimé Martin ; Fragmente historiques, t. IV, r.

précipité sa mort. A l'occasion du mauvais état de quelfines bâtiments de Versailles, le roi se serait plaint de [a négligence et de l'incapacité de d'Ormoy. Quelques jours après, Colbert faisant des difficultés sur des travaux qui devaient nécessiter une dépense imprévue, Louis XIV aurait répondu brusquement qu'avec Louvois il n'était besoin que d'indiquer les choses pour qu'elles fussent aussitôt exécutées, tandis qu'avec lui il fallait toujours exciter, et même prier. Colbert, profondément blessé, dissimula pourtant; mais le chagrin qu'il ressentit, joint à son tempérament bilieux [melancolico biliosissimo terhperamento), lui causa de vives douleurs qui le mirent au lit. La fièvre survint, et bientôt la maladie fui déclarée mortelle. Persuadé que l'heure de sa fin était venue, il ne demandait qu'une chose, qu'on le laissât mourir tranquille, et il refusa d'écrire au roi pour lui recommander sa famille. L'ambassadeur ajoute que pour prévenir les démonstrations injurieuses de la populace [delta plèbe) irritée de l'aggravation des impôts, des gardes durent protéger l'enterrement i .

Découvrira-t-on un jour des documents authentiques qui permettent de savoir ce qu'il y a de vrai dans les récits que je viens de reproduire ? Je n'ose l'espérer. Le Journal de Dangeau ne commence que l'année suivante, et la Gazette de France ne donne aucuns détails sur la maladie de Colbert. Toutefois, la Gazette de Leyde supplée à ce silence. D'après des nouvelles envoyées de Paris à ce journal, il serait tombé malade du 20 au 24 août l*i<S3. « On s'inquiéta, dit le nouvelliste, puis le

1. Le relazioni lette dagli ambasciatori Veneti, publ. par Berchot ol Barrozzi; série ri, Francia, t. III, p. 380.

mieux revinl : mais, dans la nuil du Ier au 2 septembre, on ■lui Lui porterie viatique. La nuil s'acheva plus calme, el il pul prendre deux bouillons. Il souffrail de douleurs

intolérables de la pierre, el ne trouvail de soulage ni

que dans des bains d'huile. C'esl dans cette nuit d'angoisses que Seignelay écrivil la lettre qu'on va lire, seul document certain, avec la réponse du roi, qui nous soil parvenu sur les derniers jours de Colbert.

nbre 1683, à deux h' un s du matin. — Le mal de mon père a tellement augmenté, sire, el sa foiblessc est si grande, que les médecins, ne connoissanl rien à cett< maladie qu'ils prétendoienl n'être pas dangereuse tant qu'il n'y auroil pas de fièvre, ont conseillé de lui faire prendre cette nuit N< i 5i gneur en viatique. C'esl de quoi j'ai cru devoii donner avis à votre majesté. Elle sera exactemenl informée des suites, et je crois que, dans cette triste occasion, votre majesté me permettra de demeurer ici pour voir les suites d< cette maladie.

La réponse de Louis XIV se trouve, suivant l'usage • lu temps, en marge même de la lettre qui fut renvoyée à Seignelay. Est-elle un démenti donné avec intention aux propos concernanl la grille de Versailles, ainsi qu'aux bruits recueillis par Racine? N'y faut-il voir qu'une sensibilité de convenance, au i tent de perdre un ministre

si longtemps honoré d'une confiance absolue, el qui avail rendu de tels services.' Enfin, cille sensibilité est-elle sincère, el l'affection sérieuse des premières années étaitelle sur le point de se réveiller ? Questions difficiles, que je ne me charge pas <\r résoudre, el que le lecteur, ayanl toutes les pièces sous les yeux, décidera suivant son instinct.

Fontainebleau. — L'état où est votre père me touche sen-

siblement. Demeurez auprès de lui tant que vous y serez nécessaire., et que votre douleur ne vous empêche pas de faire, en bon fils, tout ce qui sera possible pour le soulager et pour le sauver. J'espère toujours que Dieu ne voudra pas l'ôter de ce monde, où il est si nécessaire pour le bien de l'État. Je le souhaité de tout mon cœur, par l'amitié particulière que j'ai pour lui, et parcelle que j'ai pour vous et pour toute sa famille !.

Quoi qu'il en soit, la maladie de Colbert avait fait de tels progrès, que tout espoir de prolonger ses jours était perdu. Outre l'assistance d'un vicaire de Saint-Eustache, il recevait les consolations du père liourdaloue 2. Le S septembre, il appela des notaires et fit son testament « en son hôtel, rue Neuve-des-Petits-Champs, paroisse Saint-Eustache, gisant au lit, malade de corps, en son cabinet ayant vue sur le jardin, au rez-de-chaussée, sain toutefois d'esprit et d'entendement, ainsi qu'il a dit et est paru auxdits notaires par ses paroles, gestes et maintien : lequel, considérant la certitude de la mort, ne voulant en être prévenu, mais [voulant1, pendant que sens et raison le gouvernent, disposer de ses biens, a fait, dicté et nommé auxdits notaires son testament et ordonnance de dernière volonté, ainsi qu'il ensuit, après s'être recommandé à Dieu, à la bienheureuse Vierge, à saint Jean-

1. J'ai cité dans une introduction du t. II des Lettres de Colbert , 1" partie, Colbert et Louvoù, p. cxxi, une lettre de Mme de Maintenon, d'après laquelle Colbert aurait refusé, à son lit de mort, de lire un message du roi, ce que Louis XIV lui pardonna, dit-elle, de trèsbon cœur.

M. Lavallée a démontré depuis jusqu'à l'évidence, dans son édition des Lettres de Mme de Maintenon t,t. II, p. 37), que cette pièce, absolument fausse, sort, avec tant d'autres, de la fabrique de l'indigne La Baumelle.

2. Vie de Jean-Baptiste Colbert, par Sandras de Courtils, p. 180.

Baptiste, son patron, à tous les saints el saintes du paradis, les priant d'intercéder pour lui, afin que son âme riant séparée de son corps, puisse jouir de la béatitude céleste... »

Le légataire universel de Colberl fui le marquis de Seignelay, à qui il laissa toul ce qu'il /muni// lui léguer par 1rs coutumes. Il lit ensuite divers legs de charité a l'église Saint-Eustache, aux hôpitaux de ses terres de Châleauneuf, de Linières et de Normandie, donna 30,000 livres à l'hôpital général des pauvres de Paris, 10,000 livres à l'Hôtel-Dieu, 50,000 livres à ses officiers el domestiques.

D'autres détails moins authentiques, mais très-vraisemblables, son! tournis par la Gazette de Leyde. > Avant que mourir, dit-elle, il lit venir tous ses enfans, l'un après l'autre, pour leur dire adieu, ayanl toujours conservé un jugement sain et entier ; il lit cacheter devant lui plusieurs papiers pour être remis entre les mains du roi... On dii qu'avanl sa morl il envoya au roi l'étal de tous ses biens el lui écrivit qu'il espéroil qu'en considération de vingt-deux ans d'un trè&rfidèle service pour sa majesté, elle auroil la bonté de protéger sa famille...

Le i; septembre Hhs:> fui le joui' néfaste nu s'éteignit prématurément le grand ministre qui, depuis l'âge de vingt ans. avait voué sa vie et consacré son intelligence et ses forces a son pays. « Il es! morl forl regretté île tous

I . Gazette de Leyde, nos des L6 el -l\ septembre 1683. — La Gazette de Leyde aurait-elle été mieux renseignée que Racine sur certains incidents des derniers jours? Un lieu! supposer, il esl vrai, que ces détails lui furent adressés par quelqu'un de la famille, désireux avanl touf de sauver Les apparences et de faire cesser 1''- n échants bruits dunt Louis XIV aurai! pu se formaliser.

;o- CHAPITRE XXXIV.

les honnêtes gens, » dit la Gazette de Leyde. — « On a commis M. Pussort, oncle de M. Colbert. et M. Desmaretz. -nu neveu, pour faire la fonction du défunt jusqu'à ce que le roi en ait mis un autre à sa place, qui sera d'autant plus difficile à remplir qu'il y a peu de gens dans le royaume aussi capables que lui de cet emploi. La mort de ce ministre a bien alarmé des gens qui ont mis de l'argent à la Caisse des emprunts, dont ils vouloient le retirer: mais ces deux messieurs les ont contentés, offrant de les rembourser.» La Caisse ne fut fermée que trois jours avant et trois jours après la mort, et aussitôt on procéda aux remboursements demandés. Le numéro du 16 septembre rapporte ce qui suit : « M. Colbert fut enterré mardi au soir eu sa chapelle de Saint-Eustache, sa paroisse. Son corps a élé ouvert, et l'on y a trouvé une grosse pierre dans l'un des uretères, et d'autres moindres dans la vésicule du fiel. » Ces détails, confirmés par mainte épigramme, prouveraient du moins que la scène des grilles de Versailles n'aurait pas été l'unique cause de la maladie et de la mort. « On fit un service mardi pour feu M. Colbert a Saint-Eustache. dit bj même journal, et. outre sa famille. il s'y trouva beaucoup de personnes de qualité. » On a vu ee qu'écrivit l'ambassadeur de Venise au sujet des craintes ([n'avait inspirées la cérémonie de l'enterrement el des précautions qui auraient été prises à cet effet. Un pamphlétaire contemporain a dit de son côte : « La haine du peuple de Paris étoit si grande contre lui qu'on n'osa 1.' taire enterrer quede nuit ; encore fallut-il faire escorter le convoi par les archers du guet '.» La Gazette de Leyde

\. Sandras de Courtils, loc. cit., p. ISO. — La même assertion se trouve dans les Mélanges <1<; Philibert <le Lamare. (Bibl. nat.,

se borne à dire que l'inhumation eul lien le soir. Il esl certain enfin <|u'à la morl de Colberl les satiriques du temps donnèrenl libre cours à leur bile ; mais l'histoire dédaigne ces injures anonymes , sorties peut-être de la même bouche.

La Gazette de France du II septembre 1683 rendil juslice aux grandes qualités du serviteur que le roi venail de perdre, eu termes convenables el qu 'on esl heureux de reproduire :

M. Jean-Baptiste Colbert, ministre et secrétaire d'État, mourut en cette ville le 6 de ce mois, âgé de soixante-quatre an?, après avoir reçu les sacremens avec des marques d'une piété singulière. Il a servi le roi pendant plusieurs années, dans les principales affaires de l'État, avec la capacité, la fidélité, le zèle et l'exactitude qui l'ont l'éloge des grands ministres. Le roi l'ayant choisi pour établir un meilleur ordre dans l'administration de ses finances, il a exécuté ce grand dessein avec toul le succès qu'on pouvoil espérer 'le son génie extraordinaire et de son travail infatigable. Le rétablissement de la marine, les manufactures île tout ce qui est nécessaire à l'armement des vaisseaux, la construction de- arsenaux de marine et de plusieurs ports, les bàtimens superbes et lemeubles magnifiques de- maisons royales dont il a eu la principale direction, fonl voir l'étendue de son esprit et l'application continuelle qu'il avoit à tout ce qui pouvoil être avantageux à la gloire et au service de sa majesté. Il s'est, dans cette vue, particulièrement appliqué à. faire fleurir les lettres el les beaux-arts, par l'établissemenf des Académies de physique, d'architecture et de peinture, et par le.- récompenses qu'il a procurées aux personnes recommandables par leur savoir et par leurs ouvrages.

Yn seul document authentique reste a citer sur les

Mss. «Fonds Bouhier, .".i. p. SH1.) — De Lamare était conseiller au oenl de Dijon.

i94 CHAPITRE XXXIV.

suites de la mort du grand ministre, mais l'importance en

est considérable. Mme Colbert avait sans doute écrit au roi pour réclamer sa protection et lui recommander ses enfants; L'un d'eux 'notamment . le l'utile d'Ormoy, en avait grand besoin, car il venait de se voir enlever, au profit de Louvois. moyennant le dédommagement de 500,000 livres dont j'ai parlé, la direction des bâtiments, ce qui l'avait déterminé à entrer dans l'armée. Quelques années auparavant. Louis XIV aurait prévenu la veuve de Colbert ; il se contenta de lui répondre :

Fontainebleau, 12 septembre 1083. — Madame Colbert, je compatis à votre douleur, d'autant plus que je sens par moimême le sujet de votre affliction, puisque, si vous avez perdu un mari qui vous étoit cher, je regrette un fidèle ministre dont j'étois pleinement satisfait. Sa mémoire me sera toujours une forte recommandation, non-seulement pour votre personne, que votre vertu recommande assez, mais aussi pour tous les siens, et vous devez espérer que le sieur de Blainville faisant son devoir, comme je l'espère, dans la profession qu'il va suivre, n'en sentira pas moins les effets que le reste de la famille. Ce pendant, je prie Dieu qu'il vous ait, madame Colbert, en sa sainte garde. »

Il n'était pas dans la nature de Louis XIV d'éprouver des regrets bien profonds, et sa lettre indique, ce semble. qu'il ne sortit point de son câline habituel en apprenant la mort de Colbert. Elle ne contient pas non plus la trace, du mécontentement attesté par Perrault. Racine et l'ambassadeur de Venise ; il est à croire que la maladie de Colbert étant survenue peu de temps après la scène de reproches sur laquelle tout le inonde est à peu près d'accord, et la mort ayant bientôt suivi , Louis XIV eut des regrets ; mais le mal était fait, irréparable, et l'on

éprouve un profond serrement de cœuren lisant dans les relations du temps que le ministre si longtemps souverain, qui fui la véritable gloire el l'honneur du règne, connut, à ses derniers jours, toutes les amertumes de la disgrâce, el mourut, comme a dil énergiquemenl un contemporain, en désespéré '.

11 y eut (1rs disgrâces plus éclatantes, ri. pour ne parler que des surintendants des finances, Enguerrand de Marigny, Jacques Cœur, Semblançay, Fouquet, en sonl d'insignes exemples; mais qui eûl <lii, ru voyaul cette existence toul entière consacrée aux affaires publiques el a lani d'œuvres glorieuses, que de telles incertitudes plaueraienl mu- les derniers jours du grand ministre, el que la postérité se demanderai! si sa tin fut réellemenl précipitée par d'amers reproches de la pari de relui pour gui il avait tant fait? Certes-, toul n'esl pas exempl de blâme dans cette carrière où les faits se pressent el s'amoncellent, où chaque jour a son événement. L'animosité conln Fouquet poussée jusqu'à L'acharnement, les juges triés en vue d'une condamnation, les punitions infligées à ceux dont la conscience s'était révoltée, n'honorent pas Golbert, el sa conduite fui d'autant plus coupable, qu'il Hatiaii sciemment les secrets ressentiments de LouisXH . Les froissements avec Le Tellier, premier auteur de sa

1. Le mut est de Philibert de Lamarc, /oc. cit.— l1 Montyon écrit, sans indiquer la source de son information : « Ses derniers moments sont affreux et marquésau coin de ta plus pi douleur et du désespoir. »

On voudrait, malgré cela et pour plus de sûreté, être fixé sui leur de ces assertions, soit par des papiers de famille, soil pa autre document d'une authenticité irrécusable.

fortune, et l'inimitié avec Louvois n'auraient-ils pu être, évités? Un caractère plus liant, plus flexible, se fût mieux tiré, ce semble, de ces écueils. Opérée d'une manière moins arbitraire et avec plus de ménagements, la réduction des rentes n'eût pas soulevé non plus tant de récriminations et semé tant de rancunes. A la vérité, elle allégeait la dépense, mais l'essentiel n'était pas de réussir quand même; il fallait d'abord être juste. Sans dire avec Condorcet que Colbert commença par une banqueroute et finit par de la fausse monnaie, il faut bien reconnaître que la réduction arbitraire des rentes et l'émission de pièces de quatre sous qui en valaient à peine trois, sont de tristes expédients. Vingt taxes plus ou moins oppressives destinées à soutenir la lutte avec la Hollande, et qui réduisirent à la plus affreuse misère les campagnes dépeuplées par des armées de quatre cent mille hommes, ne lui furent jamais pardonnées; ses funérailles mêmes s'en ressentirent. Le devoir commandait, puisqu'on était opposé à la continuation de la guerre et aux folles dépenses de Versailles, de rejeter les impôts extraordinaires comme les emprunts, ou, si les idées contraires l'emportaient, de se retirer. Mais c'eût été, à cette époque, la vertu suprême; peut-on l'exiger de l'humanité? Moins d'insistance à solliciter sans cesse de Mazarin et de Louis XIV des faveurs exorbitantes était plus facile, et l'on regrette que, dans un temps où la levée des taxes de guerre, presque toujours suivie de graves désordres, rendait le ministre odieux aux peuples, Colbert ait justifié le reproche d'avidité en amassant pour ses enfants une fortune qu'on a estimée à 10 millions du temps, valant peut-être 50 millions d'aujourd'hui.

C'est encore un problème de savoir si la surélévation

du tarif, fixé en It'.tii à une limite jugée alors équitable, ne fui pas une concession excessive aux exigences de quelques industries. Colbert, il l'a dit lui-même, n'avait d'abord voulu leur donner que des béquilles, qu'il se proposait de leur retirer dès qu'elles auraient appris a marcher. Ce qui est certain, c'est que le nouveau tarif ferma à L'agriculture, par les représailles de la Hollande el de l'Angleterre, des débouchés plus que jamais nécessaires et amena la funeste guerre de 1672. Par les mêmes raisons, l'instabilité des édits relatifs à la sortie ^-> grains ne saurai! être trop amèrement déplorée, car elle eut pour résultat de décourager les cultivateurs, donl les terres restaient en triche au moment où on leur demandait le plus de sacrifices. Comment ne pas blâmer encore les entraves imposées à la liberté du travail par les corporations, la dureté singulière d'instructions qui autorisaient la destruction d'étoffes n'ayant d'autre vice que de n'être pas conformes aux règlements, et la mise au pilori des délinquants? Nul ne voudrait certes excuser l'ordre donne aux procureurs généraux de multiplier les condamnations au bagne pourvu (pie les sujets fussent robustes, parce que la marine en avait besoin, ni cet usage barbare de retenir, à l'expiration de leur peine (qu'importe qu'un édil de Henri IV l'eût permis), les forçats propres au dur travail de la chiourme, sauf à mettre en liberté ceux qui se faisaient remplacer par des esclaves ou par des Turcs. Le sentiment public se révolte à l'idée de pareilles violations du droit approuvées sans hésitation par des hommes que l'estime générale environnait. On voudrait encore que l'omnipotent ministre se fût dispensé d'intervenir aussi souvent auprès <\r<, magistrats pour obtenir des jugements favorables à ses amis. Comment

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concilier enfin les airs rébarbatifs et le visage de marbre, effroi des solliciteurs vulgaires, avec tant et de si étranges complaisances pour la maîtresse du jour?

Mais, cette part faite aux défaillances du caractère, aux habitudes et aux préjugés du temps, quelle ardeur et quel zèle pour le bien! quelle activité dévorante! quels services rendus ! Signalons, 'au début de la carrière, l'ordre, la clarté, réconomie, immédiatement introduits dans les finances, les efforts persévérants pour atteindre les privilégiés de l'impôt, les recherches ordonnées dans ce but contre les usurpateurs de la noblesse , le projet poursuivi sans relâche d'établir la taille d'après le cadastre. Si , dans l'ensemble du système industriel et commercial, la protection fut poussée à l'extrême, et si le privilège joua un trop grand rôle, il ne faut pas oublier que la France leur dut des manufactures importantes qui ont largement contribué au développement de la richesse et du travail : la cristallerie et les glaces, les tapis, les dentelles, les draps fins. La suppression absolue des douanes intérieures eût été grandement souhaitable, et il y a lieu de croire qu'elle fut tentée; mais les résistances l'emportèrent : il a fallu la Révolution pour les briser. Colbert se borna donc à simplifier les anciennes barrières provinciales. Il eût été digne de lui d'améliorer le régime des boissons et surtout celui du sel, qui, à la honte de la législation, peuplait les bagnes de contrebandiers, dont la plupart, traqués par la faim, avaient en vain cherché autour d'eux un travail honnête. Il n'y apporta, par malheur, que d'insignifiantes modifications, et là encore la Révolution eut tout à changer.

Les travaux exécutés à Paris, malgré l'indifférence de Louis XIV, qui n'eut de goût que pour Versailles et Marly,

suffiraient pour illustrer un ministre. Citons au premier rang le Louvre, l'Observatoire, l'agrandissement du Jardin des Plantes el «lu jardin des Tuileries, plusieurs lignes de quais, sans compter de nombreuses rues ouvertes à la eirculation que la police organisée par les soins de Colberl rendait chaque jour plus sûre el plus active. L'accueil empressé qu'il lit à l'idée du canal du Languedoc el à l'auteur de cette œuvre grandiose, obstinément dénigrée par les contemporains, est pour l'époque un trait de génie : sans son énergique appui, on ne l'eûl ni commencée, ni achevée. Les forêts de l'Étal étaient au pillage; l'ordonnance de L669, restée célèbre entre toutes celles qu'on doit à son initiative, les sauva de la ruine et conserva à la France cette richesse et cet ornement. Par suite iïuwt' déplorable incurie, nos belles races chevaline avaienl dégénéré; grâce à drs achats faits par ses ordres en Espagne, en Angleterre, en Orient, de nombreux haras furenl pourvus de magnifiques étalons. Malgré la faculté don! elles jouissaient d'élire leurs conseillers* la plupart des communes, mal administrées, avaient contracté îles dettes énormes, à un taux onéreux; le ministre intervinl el les obligea à nue liquidation, arbitraire sans doute et rappelant trop ses procédés pour la réduction des rentes, mais utile à coup sur. et il apporta aux emprunts municipaux des restrictions que les anciens désordres justifiaient pleinement. On défendrait en vain la prétention malheureuse d'imposer à des colonies naissantes les lois el les règlements restrictifs de la mère pairie; mais quelques-unes de ces colonies, notamment le Canada, réussirent, et la suite fit voir que tant de sacrifices n'avaient pas été en pure perte. Hien ne prouve d'ailleurs que celles des autres peuples, à l'exception des

établissements hollandais, bien pins anciens, fussent déjà en voie de prospérité ; et qui ne sait la disposition constante, invincible, des Français à exalter ce qui se fait chez les nations rivales, en rabaissant ce qu'ils font ?

Le rùle de Colbert comme secrétaire d'État de la marine avait été incomplètement connu jusqu'à ce jour, au moins pour le détail ; c'est là pourtant que sa puissance de travail éclate, que ses talents d'administrateur s'affirment et se déploient dans une œuvre admirable, où nulle faute, nulle erreur ne fait tache. Si l'on compare ce qu'étaient les arsenaux, le matériel et le personnel naval de la France à la mort de Mazarin et ce qu'ils furent dix ou douze ans après, on a peine à comprendre qu'une transformation aussi complète ait pu être accomplie en aussi peu de temps, par un seul homme. C'est bien là, je l'ai dit ailleurs, Minerve sortant tout armée du cerveau de Jupiter En suivant dans les correspondances les efforts prodigieux qui amenèrent de tels résultats, le nom de Pierre le Grand se présente naturellement à l'esprit. Encore Pierre le Grand vint-il un demi-siècle plus tard , et , roi fondateur, il travailla pour sa propre gloire. Colbert, au contraire, servait un prince aimant avant tout la guerre de terre, indifférent à la marine, et qui, malgré cent promesses, ne visita de sa vie un seul des arsenaux qu'il permettait de construire. Et nonseulement l'infatigable ministre improvisa des établissements capables de lutter à leur début avec ceux des grandes puissances maritimes, et la flotte la plus brillante que la France ait peut-être jamais eue, mais il donna une telle impulsion au travail national, qu'à sa mort tous les approvisionnements de la marine se faisaient dans le royaume. Quelques métaux indispensables, le cuivre, le plomb, l'étain manquaient encore ; mais ce ne fut pas sa faute si

Les fouilles qu'il prescrivit dans diverses provinces restèrent infructueuses. Faisanl allusion à son Labeur continuel, ininterrompu, les mécontents disaient qu'il pilait du soufre '. La réponse à leurs railleries est dans les innombrables volumes de lettres, la plupart de sa main -, qui nous ont été conservés. On lui reproche enfin son système de recrutement maritime: mais ee système, très-onéreux pour l'Etat, cessa bientôt, vu la pénurie toujours croissante du Trésor, d'être appliqué suivant ses conceptions, et il a subi depuis des modifications telles, que son auteur ne le reconnaîtrait pas.

La création du Journaldes Savants et de plusieurs académies restées florissantes, la réorganisation de la bibliothèque du roi. devenue le plus précieux dépôt littéraire et scientifique du monde entier, font également partie de ce qu"on peut appeler l'œuvre de Colbert. On a beaucoup vanté les pensions données aux gens de lettres français et étrangers : la préoccupation de provoquer des flatteries en faveur du pu y est trop marquée. Mais comment oublier ces Grands Jours où. grâce à son impulsion et à ses conseils, la justice alla chercher jusqu'au fond des province- et atteignit dans leurs donjons les prétendus justiciers du pays tranformés eu audacieux malfaiteurs; les codes renouvelés dans des conférences demeurées célèbres, bien que Les conseils de l'humanité et de la douceur n> aient pas été suffisamment écoutés; la résistance,

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