‹ Histoire de Colbert et de son administrationChapitre 74 sur 110 · Menagiana, é dit. de 1715: I. Iar, p · texte numérisé non relu

Menagiana, é dit. de 1715: I. Iar, p

Où trouver un langage plus sensé, des encouragements

plus paternels, et, quand il le faut, de plus fermes et de plus sévères avertissements ? Des citations, même étendues, n'en sauraient donner une idée ; il faut lire en entier non-seulement ces instructions, mais les lettres qui suivirent. Rarement tant d'affection et de prévoyance ont été réunies. « Les mémoires que vous écrivez au roi, mande un jour Golbert à son fils favori, ne sont pas assez polis, c'est-à-dire que vous les faites encore en galopant, et je vois clairement, par la manière dont ils sont écrits, que vous n'avez point exécuté ce que je vous ai recommandé avec tant d'instance de faire, qui est de vous enfermer tous les matins une heure ou deux. » Et, comme Seignelay, cemmisirede vingt ans en expectative, écrivait à Louis XIV du premier jet et sans minute, son père, justement irrité, lui dit que c'est une négligence inexcusable, une chose honteuse. Pendant plusieurs années, la correspondance continue sur le même ton. Un jour enfin, eu 1676, tant de recommandations ont porté fruit, et Colbert écrit en marge de divers rapports sur les affaires de Messine, cette note où le cœur du père s'épanouit : « Mon fils, je n'ai presque rien à vous dire sur toutes ces dépêches, qui sont d'un antre style et tout autrement bien que ce que vous avez fait jusqu'à présent ; et, pour dire la vérité et vous répéter ce que je vous ai déjà dit, je commence à me reconnoitre. » Quelques lettres de reproches, quelques admonitions sévères paraissent encore çà et là : elles sont motivées par des temps de relâche, des silences prolongés que Colbert attribue à l'insouciance des affa'u es, à la paresse, mais que Seignelay, obligé de suivre le roi à l'armée et dont la santé s'accommode mal de ce dur métier, malgré les quarante chevaux de son équipage,

sur le compte de douleurs il»' tête, d'oppressions el d'insomnies qui l'empêchenl de travailler. D'autres lettres de Colberl prouvent que l'aîné de Bis, l'héritier des grandes charges, n'éveilla pas seul sa sollicitude; elle s'étendit à un de ses gendres, le due de Mortemart, en faveur duquel il obtint de Louis XIV, à l'occasion de son mariage, une gratification d'un million pour relever sa maison, el donl il voulait faire, quand Vivonne, son pire, quitterai! l'emploi, un général des galères. Timide, mélancolique, d'une santé délicate, le jeune duc de Mortemart aurait préféré à la vie aventureuse du marin une charge de cour et les douceurs delà famille. Ce n'était pas le compte de Colbert, qui, avant

de il in' sa fille, lui lit faire bon gré mal gré le voyage

d'Italie, dans les mcines conditions et sans doute avec les mêmes instructions que Seignelay. Tantôt il écrit au gentilhomme qui l'accompagne de lui recommander, dans les cours qu'il va visiter, « un air aisé et agréable, parce que c'est cet aii' aisé qui marque le plus son homme de qualité : » tantôt il !'• presse lui-même de rédiger le journal «le son voyage, « parce que l'attention qu'il sera obligé de donner à ses relations lui fera taire plus de retlexioii aux choses qu'il a vues. »> Bien qu'il eût reçu le [«.rirait de sa fiancée, peut-être à cause de cela même, le jeune duc n'aspirait qu'au retour. • L'on m'a d'il ici qu'il est fort mélancolique, écrit alors Colberl au gouverneur. Mandezmoi ce qui en est, el laites tout ce que vous pourrez pour l'obligera se divertir ; employez-y mon nomel celui de ma tille, en cas que vous l'estimiez nécessaire. » S'adressanl directemenl a son futur gendre, il lui dira : « Regardez surtout de ne point prendre de chagrin et de couler le temps en prenant plaisir à taire ce que vous devez;

vous verrez que tout ce que vous faites par mes avis tournera à votre plus grande satisfaction. » Et, quelques jours après : «Je sais bien que le voyage que je vous fais faire est long, difficile, et qu'il vous doit donner du chagrin, mais je désire encore, par l'amitié que vous avez pour moi, que vous fassiez effort sur votre esprit pour n'en point prendre. Vous me remercierez un jour de vous avoir obligé de faire ce que vous faites. » Puis enfin : « Il est particulièrement nécessaire que vous examiniez les humeurs différentes des peuples et les différences de gouvernement ; et comme, dans le voyage que vous faites, vous changez continuellement d'États, en prenant les connoissances nécessaires, cela servira beaucoup à votre instruction. » Quelle sagesse dans ces recommandations et dans ces conseils! Stimulé de la sorte, le duc de Mortemart aurait certainement honoré son nom, et l'on cite une affaire contre les Barbaresques où il fit preuve d'une remarquable énergie. Une mort prématurée ne lui permit de montrer que le germe de ses qualités.

Quant à Colbert, ni les années, ni les chagrins et les maux qu'elles amenaient ne lassèrent cette tendresse vigilante jusqu'au dernier jour. Il s'y mêlait par malheur une préoccupation de la fortune des siens poussée à l'excès, et qui avait pour résultat d'accumuler tous les honneurs et tous les biens dans une famille, sans souci du mérite et des aptitudes. On a vu Seignelay désigné à vingt ans pour lui succéder à la marine ; son second fils fut adjoint, fort jeune encore, à l'archevêque de Rouen, à titre de coadjuteur. En 1679, un autre fils fut pourvu du régiment de Champagne. On a quelques-unes des lettres que Colbert lui écrivit, et il s'y montre tel qu'on l'a vu avec Seignelay et Mortemart : « Vous devriez vous faire

nu plaisir de m'écrire au moins tous les quinze jours, et vous accoutumer à me rendre compte en détail de toul ce qui concerne votre régiment, vos marches, vos campemens, el généralement toul ce qui peu! vous accoutumer à bien écrire et bien parler de votre métier. Je vous assureque vous ne pouvez rien l'aire qui vous soit plus utile, a Mais bientôt, le jeune colonel voit s'ouvrir la perspective d'une carrier»' plus brillante, et Colbert le l'ait recevoir chevalier de Malle avec la promesse du grand maître que, dans deux ans. il aura le commandement Ai-> galères de l'Ordre.

Allez-vous-en droit en Provence, lui écrit-il alors, et lorsque vous -ère/, arrivé à Marseille, regardez d'avoir une application telle, pour tout ce qui regarde les galères, que vous appreniez en deux campagnes tout ce qu'il est nécessaire que vous sachiez pour bien commander les galères de Malte, et faire quelque belle action pendant que vous les commanderez. Prenez bien garde que je n'entende parler de vous qu'en bien, et soyez assuré qu'à ces conditions vous recevrez toujours les marques de mon amitié et de ma tendresse.

Dans l'année même qui précède sa mort, Colbert, chez qui les pensées sérieuses semblent prendre graduellement une plus grande place, écrira à ce fils : Pensez bien cependanl atout ce que je vous ai si particulièrement recommandé de votre petit devoirenvers Dieu, et soyez assuré que lorsque t vous vous acquitterez bien de celui-là, vous vous acquitterez bien de tous les autres. » Kl cette lettre enfin où le patriotisme el l'idée religieuse se fondenl si heureusement :

Je ne laisse pas d'espérer que, par l'application que vous

avez à ne laisser passer aucune occasion, vous ferez quelque chose qui fera parler de vous pendant cette campagne ; c'est ce

que je souhaite fort. Surtout pensez bien à remplir tous vos devoirs, et soyez assuré que Dieu vous assistera pendant la guerre que vous faites contre les Infidèles, si vous avez quelquefois recours à lui et que vous ne l'abandonniez point.

Une dernière correspondance familière de Colbert reste à résumer : c'est celle qu'il eut avec son fils Jules-Armand , marquis d'Ormoy et de Blainville. Le marquis d'Ormoy était ne en 1663, et, dès 1672, dans un jour de bienveillance vraiment excessive, Louis XIV avait accordé à cet enfant de neuf ans la survivance de la charge de surintendant des bâtiments que son père exerçait depuis 1664. Il fallait justifier cette grâce, et l'on peut croire que Colbert n'y épargna rien. De nombreuses instructions, des lettres fréquentes, nous le montrent morigénant et encourageant, de 1679 à 1682, ce jeune homme que le hasard de la fortune investissait, à l'âge de seize ans, du soin de terminer le château de Versailles, de faire réparer Saint-Germain et Ghambord, de surveiller l'exécution des œ livres d'art commandées aux peintres, aux graveurs, aux architectes. Le 20 octobre 1679, d'Ormoy raconte en détail à son père une visite qu'il a faite à Versailles avec le roi, et Colbert, satisfait, écrit en marge : « Le compte que tu me rends est très-bon. Songe combien il est de conséquence pour toi de plaire au roi et de bien exécuter ses ordres. » Pendant trois ans, les recommandations se succèdent, minutieuses, pressantes, entremêlées parfois de vives réprimandes. Celle-ci, par exemple :

•le suis étonné que tu sois parti de Sceaux hier matin sans m"en avertir. Prends garde que cela ne t'arrive plus, parce que tu as besoin que, je te répète incessamment ce que tu as à faire... Il faut que tu observes avec soin, outre tontes les visites que tu fais, de faire savoir à tous les ouvriers que tu leur donneras

toujours un jour, on à Versailles ou ici, pour les entendre tous, afin qu'ils puissent s'adresser à toi pour tous leurs besoins. Il faut que tu te disposes à le- entendre avec beaucoup de patience, que tu fasses un mémoire de tout ce qu'ils demanderont, afin que tu m'en rendes compte et que tu puisses te former le jugemenl sur ce qu'il faudra leur accorder ou refuser. Vlien. regarde de bien l'aire el de me contenter.

Et celle-ci :

Le roia admiré le barbouillage du plan des bois de Verrières que tu m'as envoyé', et sa majesté ;i dit que cette saleté sentoil bien son écolier et ue sentoil guère un surintendant des bâtimens qui auroit de l'esprit el qui ne voudroil rien faire ttre à ses yeux qui ne fût propre et tel qu'il doit être. Je te renvoie ce beau plan... Depuis ton départ, je vois que lu galopes fort les bâtimens et que mes courriers te trouvent toujours à Paris, c'est-à-dire que, pour tenir cabinet et pour travailler, tu es encore un peu p re que tu n'as jamais été. Si cela continue encore une semaine, j'\ remédierai en t'ôtant ton carrosse. Les esprits. le rien ne trouvent rien à faire au milien de beaucoup de travaux. C'est là ton caractère... Je vois

bien clairement que je ne suis pas à la lin des peines que tu

me donneras; mais tu changeras, ou tu souffriras beaucoup.

Dansd'autres lettres, Colberl blâme les fréquents voyages de d'Ormo) à Paris, son inapplication, son insouciance. Le roi s'esl expliqué sur son compte el ne lui donne qu'un mois ou deux pour se corrig

Jé te dis que tu es un homme perdu si cela ne change dû blanc au noir, et je te dis encore que je te vois une si prodiase inapplii l'esprii si éloigné de penser et de faire

ce que tu dois, que c'est un miracle si lu en reviens. Mais il faut que tu l'a tendes que. si le roi m'oblige de me défaire de cette charge, au lieu de 11,000 livres que je te donne, je ne pourrai plus te donner que 1,000 livres, el ainsi je congédierai tes chevaux, ton carr — et tes valets, et tu t'aperce-

vras alors de la différence qu'il y a entre un homme qui fait son devoir et un qui ne le fait point. Mais il sera trop tard. Je iormois quelque espérance sur toi et je t'avois dit mes pensées; mais à présent, je te vois prêt à tomber dans l'abîme. Tu vois au moins que les instructions ne te manquent point.

Quel chagrin devait éprouver Colbert de voir un fils pour qui il avait tant fait détruire à plaisir son ouvrage, pousser la légèreté jusqu'à ne tenir aucun compte des ordres de Louis XIV au sujet de travaux qui devaient toujours être terminés le lendemain et dont on ne voyait jamais la fin! Un jour pourtant, le 2 juillet 1682, d'Ormoy écrit : « Je vous supplie de tout mon cœur, monsieur mon très-cher père, d'oublier toutes les fautes que j'ai faites jusqu'à cette heure contre mon devoir. Je reconnois que votre colère est juste et qu'il n'y .a point de châtiment assez grand pour ma faute ; mais songez, monsieur mon très-cher père, quel châtiment c'est pour moi de voir un aussi bon père que vous en colère; je vous proteste sincèrement que je changerai entièrement de conduite et que je suivrai vos ordres exactement. Je sais très-bien qu'après toutes les fois que je vous ai promis la même chose sans la tenir, je ne devrais pas espérer de créance dans votre esprit, mais j'espère que mes actions vous feront voir que cette fois-ci je veux changer sincèrement. » Cette résolution fut-elle mieux suivie que les précédentes? On ne sait, car cette curieuse correspondance s'arrête là 1 . Dans tous les cas, il était trop tard. Les premières impressions restèrent, et, quand Colbert mourut, d'Ormoy

1. Voyez la correspondance de Colbert avec d'Ormoy et la notice de M. Pierre Margry, insérées dans l'introduction du t. VII des Lettres de Colbert.

AFFAIRES PRIVÉES ET DE FAMILLE. Vil

fut sacrifié, Il serait injuste, toutefois, d'attribuer cette mesure à la malveillance de Louis XH : d'Onnoy, qui n'avait rien négligé pour la provoquer, ne pouvait imputer sa perle qu'à lui-même. Ajoutons qu'on lui octroya

300,000 livres en dédommage nt, le double de ce que

s<»n père avail payé cette charge vingl ans auparavant. Était-il si maltraité '

.Mais il nesuffisail pas d'avoir fail donner à Seignelay la surintendance de la marine; à d'Ormoy, celle des bâtiments; à l'abbé, la coadjutorerie de l'archevêché de' Rouen; au chevalier, le commandement des galères de .Malle; il l'un, une abbaye1; à an autre, un régiment : il Fallait assurer par de solides el brillants mariages l'avenir de ces enfants. Les premiers dont Golbert eul à s'oecuper lurent deux de ses filles, et, à cette occasion, il adressa aux échevins de sa ville natale, sous la date du 14 janvier 1667, une intéressante lettre, témoignage touchant des sentiments affectueux qu'il avail, malgré l'éloignement el les grandeurs, conservés à ses concitoyens :

Messieurs, je ne reçois aucune grâce delà magnificence royale de sa majesté sans vous en informer, parce que je suis persuadé que vous y prenez part et que vous êtes bien a dos avantages qui arrivent à ma famille. Le roi, qui est le prince qui récompense la fidélité de ceux qui onl l'honneur de le servir au delà de leur espérance, après toutes les grâces dont il m'a déjà comblé, a voulu faire le mariage de mesdeux premières filles, savoir : de l'aînée, avec M. de Chevreuse, fils unique de M. le duc de Luynes; h de la seconde, qui n'a que di\ ans, avec M. !<■ comte de Saint-Aignan, reçu en survî-

1. Celle de Bonport, donnée .ï Louis Colbert. L'abbé de Bonporl devin! ensuite comte de Linières ci épousa Marie de Sourchps.

vance de la charge de premier gentilhomme de la chambre* Et, comme si ce n'étoit pas assez de m'avoir procuré deux alliances si grandes et si considérables, sa majesté a voulu leur servir de père en leur donnant à chacune 200,000 livres, ce qui fait la plus grande partie de leur dot.

J'ai estimé que je devois à l'amitié que vous avez pour moi et à celle que j'ai pour vous, de vous écrire ce détail, et par même moyen vous confirmer que personne ne sera jamais plus que moi, messieurs, votre très-humble serviteur.

Le tour de Seignelay vint ensuite. Grâce à l'intervention toute-puissante de Louis XIV et de Mmo de Montespan, Colbert lui fit épouser (8 lévrier 1673) une des plus riches héritières du royaume, Mlle d'Alègre, à laquelle on l'avait par prudence, fiancé depuis plusieurs années. Un peu plus tard, il maria sa troisième fille au duc de Morte-* mart , à qui nous avons vu que Louis XIV donna un million. Le mariage de son fils d'Ormoy l'occupa bientôt après. Le duc de Chaulnes lui avait indiqué une héritière. Répondant, le 15 juillet 1680, à cette ouverture, Colbert entre dans de curieux détails sur ses dispositions personnelles. Il ne convient ni à son caractère, ni à sa situation de poursuivre une alliance avec empressement. Il faut, pour lui et sa famille, qu'elle se présente facilement, avec le consentement de toutes les parties, et qu'en un mot il soif plutôt recherché qu'il ne recherche lui-même. « Vous me direz, ajoute-t-il, qu'un mariage avantageux ne se trouve pas sans quelque peine et quelque embarras qu'il faut surmonter ; mais l'état auquel je suis et le caractère de mon esprit ne me permettent pas de suivre ces maximes. Et, pour vous dire nettement ma pensée, je vous prie seulement que le père et la mère sachent que s'ils sont en résolution de marier leur fille, vous auriez à leur faire une proposition qui pourroit leur être agréable... Et pour

AlTAlKi'.S PRIVÉES ET DE FAMILLE.

voua dire encore plus à fond mes sentimens, pour 12 ou 15,000 livres de rentes présentes, la mère demeurant maîtresse de son bien, je ne marierai point mou Bis... » Deux ans après, d'Ormoy épousait nue Tonnay- Charente, el son père lui donnait 100,000 livres. On comprend donc à merveille, comme il ne s'agissait que d'assortir detfs fortunes, que Colberl eûl trouvé les \2 ou 15,000 livres de rentes proposées par le duc de Chaulnes au-dessous de ce que sou lils pouvait raisonnablement demander.

On a évalué les biens de C >lberl à plus de l<> millions du temps1. I! devail êtreen effet prodigieusement riche, puisque, avec neuf enfants, il donnait à l'un d'eux une dot de 400,600 livres. L'inventaire fait à sa mort, el qui existe encore, prouve qu'il laissa une fortune immense enterres, en renies constituées, sans compter les tableaux de maîtres, les objets d'art, les diamants. Faut-il s'en ('tonner? Outre les appointements de ses places el une gratification annuelle s'élevanl ensemble, non compris son traitement de secrétaire d'État de la marine, à 55,000 livres-, Colberl

l.Montyon, Particularités sur les ministres des finances; Colbert, p. 68, note

■2. D'aprèsles États de comptant de 1676 Arch. Nat. . cette somme r décompose ainsi :

Appointements comme membre du < seil royal . &.500 livres.

— ie intendant du tréBor royal. . lii.oou

— comme contrôleur général 14,000

— comme secrétaire d'État el des com-

mandements de la reine 7,000

GratiQcation extraordinaire à raison de ses services 20,000

Total 55,500 livre-

Un ambassadeur vénitien parle de 55,000 écus, sans dire sur quelles

données. On comprend la difficulté d'indiquer un chiffre certain, du

obtint à plusieurs reprises des gratifications extraordinaires très-considérables. C'est ainsi qu'il est porté sur les états de comptant de 1677 et 1679 pour 400,000 livres, en considération de ses services et pour lui donner moyen de les continuer. Ces largesses royales, motivées pro. bablement par les mariages de ses enfants, prouvent que la défaveur, ou, si l'on veut, la diminution de crédit, était alors plus morale qu'effective. En dehors des gratifications, la famille de Colbert (fils, gendres, frères, cousins) figure encore pour 157,000 livres dans les comptants de 1679. Il touchait enfin des Etats de Bourgogne une somme de 6,000 livres, en raison des services qiC il pouvait rendre à la province. Un vote de cette assemblée, en 1691, établit le fait péremptoirement : « Sur lesquelles 26,000 livres, y est-il dit, il sera donné 6,000 livres à M. de Pontchartrain, ainsi qu'elles ont été payées à MM. Colbert et Le Peletier. » La Provence, le Languedoc, la Bretagne, l'Artois, faisaient-ils de ces générosités aux contrôleurs généraux ? Dans ce cas, les émoluments de toute sorte de Colbert devaient dépasser 100,000 livres, sans parler, je le répète, des années où, à l'occasion d'un mariage, comme cela eut lieu pour ses filles, pour Seignelay, pour d'Ormoy, la faveur royale le gratifiait d'un don variant de 200,000 livres à 1 million. Il faut ajouter que jamais grande fortune ne fut mieux administrée, et que toute occasion de dépense oiseuse était soigneusement évitée. On a blâmé Colbert d'avoir sollicité de plusieurs papes des dispenses de bulles au moment même où il excitait les

moment où il ne se trouve pas dans quelque pièce officielle ou de famille. Le document que je viens de citer est authentique; rappelonsnous que la marine n'y figure pas.

évêques contre eux. Le reproche esl fondé. Les sollicitations de ce genre étaient, il esl vrai, habituelles de la pari des ministres et des grands.. Colberl usa à son tour sans scrupule du crédil qu'il avail à la cour de Rome pour s'exonérer des contributions qu'elle levail sur les titulaires d'évêchés, d'abbayes, el l'on a de lui à ce sujel maintes Lettres de demande el de remercîmenl aux papes el aux cardinaux influents.

Colberi esl affligé de la goutte à quarante-quatre ans. — A-t-il été l'objet d'une tentative d'empoisonnement? — Les émotions de la lutte avec Louvois unissent par altérer s;i santé. — Reproclies que lui adresse Louis XIV sur les dépenses de Versailles. — Colbert, frappé et malade, refuse de recevoir l'envoyé du roi. —Lettre de Racine sur-sa maladie et ses derniers moments. —L'ambassadeur île Venise confirme l'opinion <lc< contemporains sur s;i disgrâce. — Ses souffrances intolérables. — Seignela.v informe le roi de l'état de son père, — Réponse de Louis XIV. — Colbert fait son testament. — il recomma famille au roi. — Il meurt en désespère. — On est obligé de proté corps contre la populace.— La Gazetlede France rend justice à son mérite. — Louis XIV écrit a la veuve île Colbert et lui promet sa protection. — Qualités et défauts du grand ministre. — Appréciation des services rendus.

Nous arrivons, hélas ! aux derniers jours. La santé de Colberi avait, à plusieurs reprises, éprouvé de fortes atteintes et subi des crises douloureuses qui allaient se rapprochant avec l'âge. La correspondance en mentionne un grand nombre, el nous savons par Gui Patin que, dès 1663. c'est-à-dire à quarante-quatre ans. sicen'esl plus tôt, il était affligé de la goutte. En 1666, en 1668, de nouveaux accès se produisent, et. à cette dernière date, Louis XIV va le visiter, précédé de ses gardes, Pépée nue, du le docteur, ce qui signale les temps de la grande faveur. D'autres maux, non moins inquiétants, se joignent à celui

ià, et. le 19 novembre 1672, Colbert écrit à l'un de ses frères qu'ayant l'estomac fort mauvais, il suit depuis quelque temps un régime très-sévère : « Je mange, dit-il. en mon particulier, et je ne mange qu'un seul poulet à dîner avec du potage. Le soir, je prends un morceau de pain et un bouillon, ou choses équivalentes, et le matin un morceau de pain et un bouillon aussi. » Ce délabrement de l'estomac n'était-il pas la suite d'une tentative d'empoisonnement dont il aurait été l'objet ? Il est certain que, lors du procès de la Voisin, plusieurs accusés déposèrent qu'un inconnu (on supposait que c'était un agent de Fouquet) avait demandé la mort de Colbert, et La Reynie conseilla, dans un mémoire autographe parvenu jusqu'à nous, « dp faire attention au temps où M. Colbert avoit été malade et de rechercher un domestique qui avoit été prévenu et corrompu1. » Le labeur persévérant et sédentaire du ministre, ses quatorze heures de travail par jour, enfin la passion extrême qu'il portait à toutes choses n'étaient pas de nature à refaire une constitution ainsi ébranlée. Le mal revint donc assez souvent, et sous diverses formes. En 1680, il eut des fièvres violentes, dont un médecin anglais ne parvint à le débarrasser qu'au cinquième accès. par l'emploi alors nouveau du quinquina.

Qu'on joigne à cela les émotions cruelles de la lutte avec Louvois. Le temps, par malheur, n'avait fait qu'en accroître la violence. Les reproches du roi au sujet du prix excessif qu'auraient coûté les travaux de Versailles, comparativement à celui des fortifications de la Flandre, portèrent, dit-on. le dernier coup à Colbert et occasionnèrent la maladie dont il mourut. Il y a de cette scène

]. La Police sous Louis XIV, p. 1SD.

deux versions un peu différentes, mais qui s'accordenl sur le point principal. D'après Charles Perrault, premier commis de la surintendance des bâtiments, Louis XI) aurait dit un jour à Colberl qu'il venait de visiter les plus

s fortifications du monde, el que ce qui l'avait le plus surpris, c'était leur bon marché. « D'où vient, aurait-il ajouté, qu'a Versailles dous faisons des dépenses effroyables, et que nous ne voyons presque rien d'achevé? Il y a quelque chose à cela que je ne comprends pas. - Colbert, piqué au vif, aurait l'ait observer que les travaux des fortifications étaienl l'œuvre de soldats donl le salaire étail fort modique, tandis que les travaux de Versailles étaienl chèremenl payés; en outre, les premiers frappaienl les yeux par leur ensemble el leur développement, à l'opposé

. conds, disséminés en cent endroits el beaucoup moins apparents. A la suite de cette conversation, Colberl aurait mis tous les ouvrages de Versailles au rabais, ce qui tut cause que la plupart, notammenl ceux de menuiserie, furenl très-mal faits. « M. Colbert, ajoute Perrault devin! si difficile el si chagrin, qu'il n'\ avait plus moyen d'y suffire ni d'y résister. Dans ce mémi temps, il voulu! que M. de Blainviile, son (ils, qu'on appelait alors M. d'Ormoy, travaillât sous lui dans lès bâtiments, et fil presque tout mon emploi1. »

I. Mémoires, livre VI. — Les Mémoires autographes placent scène à L'annéi • 167. . > On voit que le chiffre esl ini et tout pi ire que Perrault, ne se souvenait! pas delà date

précise au moment où il écrivit c hésita et n'acheva pas.

La suiti d prouve que ce doit être 1678 Ou 1679 L'éditeur

des Mémoires s'estdonc lourdement trompéen lisant l667.ï)*Ormoy, ilont il ■ n à la lin. était né en 1663, et n'avait pu être em-

ployé au3 bâtiments avant i - ûnze ans, c'est-à-dire avant

Voilà ce que rapporte un témoin, un acteur. La seconde .version est plus saisissante ; aussi a-t-elle prévalu , mais elle n'émane pas directement d'un contemporain, et peutêtre est-elle moins vraisemblable. Citons textuellement : « M. de Louvois découvrit en 1683 que, dans quelques ouvrages de bâtirnens, il y avoit eu des marchés trop dispendieux, et en donna avis au roi. Lorsque M. Colbert rendit compte de ce qu'avoit coûté la grille qui ferme la grande cour de Versailles, le roi trouva cette dépense beaucoup trop chère, et, après plusieurs choses trèsdésagréables, dit : « Il y a là de la friponnerie. » M. Colbert répondit : « Sire, je me flatte au moins que ce mot- « là ne s'étend pas jusqu'à moi. » — « Non, dit le roi, « mais il falloit y avoir plus d'attention. » Et il ajouta : a Si vous voulez savoir ce que c'est que l'économie, allez « en Flandre, vous verrez combien les fortifications des « places conquises ont peu coûté. » Ce mot, cette comparaison avec M. de Louvois , furent un coup de foudre '. »

Cependant, Colbert était tombé malade. L'auteur de la relation qu'on vient de lire a dit que ce fut immédiatement après le travail où le roi l'avait si fort maltraité, et qu'il en mourut de chagrin. Il dit encore que ses dernières paroles furent, en parlant du roi : « Si j avois fait pour Dieu ce que j'ai fait pour cet homme-là, je serois sauvé deux fois, et je ne sais ce que je vais devenir. » Louis XIV, qui l'avait jadis visité en des crises moins graves, se serai borné à lui écrire (il était alors à Fontainebleau) et à lui

I. Môntyon, Particularités sur les ministres des finances célèbres p. 7S, note. — Où Montyon a-t-il pris ces détails? Il n'en dit rien, et je ne les ai trouvés dans aucun âutear du temps. N'est-ce pas le récit de Perrault arrangé?

dépêcher un de ses gentilshommes. Colberi refusa d'abord de le recevoir, en disant : « Je ne veux plus entendre parler du roi; qu'au moins à présent il me laisse tranquille! » Sa famille obtint pourtant qu'il permît à ce gentilhomme d'entrer dans sa chambre, mais à condition d') rester peu de temps; et, pour éviter de lui parler, il lit semblant de dormir. Quant à la lettre, il ne l'aurait pas même ouverte, ce dont la famille l'excusa en alléguant <|u'il n'avait plus voulu penser <ju"à son salut '. Une page de Racine confirme en partie ces détails :

On prétend que M. f.olbert est mort malcontent, que le roi lui ayant écrit peu de jours avant sa mort pour lui commander de manger et de prendre soin de lui, il ne dit pas un mot après qu'on lui eut lu cette lettre. On lui apporta un bouillon là-dessus, el il refusa. Mmc Colbcrt lui dit : « Ne voulez-vous pas répondre au roi? » Il lui dit : « 11 est bien temps de cela : c'est au roi des rois qu'il faut que je songe à répondre.» Comme elle lui disoit une autre fois quelque chose de cette nature, il lui dit : « Madame, quand j'étois dans ce cabinet à travailler pour les affaires du roi, ni vous ni les autres n'osiez y entrer; et maintenant qu'il faut que je travaille aux affaires de mon salut, vous ne me laissez point en repos. » Le vicaire île Saint-Eustache dit à M. Colberi qu'il avertiroit les paroissiens au prône de prier Dieu pour sa santé : « Non pas cela, dit M. Cotbert, mais bien qu'ils prient Dieu de nie faire miséricorde 2. »

Enfin, Sébastien Foscarini, ambassadeur de Venise à Taris au moment où mourut Colbert, donne à son tour de précieux détails, qui viennent à L'appui du récit fait par Racine. Suivant lui, une disgrâce formelle aurait causé et

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