C. Corot
Embrassades pour tous.
Le 7 septembre, le double mariage des deux plus jeunes filles de Dutilleux réunit encore une fois les deux amis dans la demeure de l'Artésien. « J'aurai un joli costume noir », dit Corot en s'annon-
(Fig. 154). — Dante et Virgile. Salon de 1859.
çant. La lettre qui le précède est datée de Magny-les-Hameaux, près Chevreuse (Seine-et-Oise). C'est là, on le sait, que LéonFleury possède une maison des champs : humble demeure qui sent son paysan, mais que Corot aime pour l'accueil simple et cordial qu'il y reçoit. Les murs de cette résidence s'égaient en ces années-là sous la caresse de son pinceau. Sa fécondité de décorateur se donne carrière à tout bout de champ sous la douce influence de la camaraderie. Ainsi, en Bourgogne, à Savigny, près de Beaune, chez un ami nommé Nicolas Fournier, où fréquentent avec lui les peintres Lapito et Grandjean, un kiosque, qui réunit Corot à ses vieux camarades, s'enrichit de ses improvisations. Ainsi encore à Fontainebleau, chez Decamps (Fig. 151 et 752).
Il paraît que les panneaux peints chez ce confrère, qui représentaient les quatre heures du jour, furent exécutés avec une fougue et une rapidité surprenantes. Decamps, stupéfait, lui criait : « Pas si vite ; ne vous dépêchez pas tant ! Il y a encore de la soupe à la maison. » Mais Corot allait quand même, récitant sans effort la leçon apprise quotidiennement dans le grand livre de la nature. Quand ce fut fini, devant cette peinture si simple et si saine : « Quel enseignement vous m'avez donné, fit Decamps avec une certaine mélancolie. Si je n'étais pas trop vieux, si j'avais encore la vie devant moi, je lâcherais toutes mes recettes artificielles et je ne voudrais d'autre vertu que la vôtre : la sincérité. » Decamps s'efforçait d'attirer Corot chez lui le plus souvent possible. « Mon bon
(Fig. 155). — La bergère de Luzancy.
Croquis d'album, 1858.
(Fig. 156). — Une panthère.
Croquis d'album, 1858.
Corrot (sic), lui écrit-il un jour, vous laissez toujours ici de tels souvenirs que la préoccupation de vous revoir est la grande affaire de nos demoiselles (1)...»
Corot fait de son mieux pour contenter tout le monde.
Il accompagne Lavieille à La Ferté-Milon, rejoint Daubigny à Auvers et n'oublie pas Luzancy. Dans ce joli village au bord de la Marne, près de la Fertésous-Jouarre, habite le père Remy. Remy, lui aussi, a débuté dans les draps, puis a quitté le négoce pour les arts. L'atelier Bertin n'en a pas fait un grand peintre ; mais c'est le plus aimable des compagnons. M. Frédéric Henriet, l'historiographe du paysage dans la vallée de la Marne, l'a bien connu. « M. et Mrae Remy, écrit-il (2), passaient l'été à Luzancy, dans une petite maison qui en était restée au confortable bourgeois de 1830 ; le type de la maison du sage qui sait simplifier sa vie. Assise sur un petit tertre au-dessus des murs du château, entourée sur trois côtés d'arbres séculaires dépendant de ce domaine, retirée, silencieuse, mais point isolée, à deux pas de la rue, des bois, de l'église, de la rivière, elle offrait à Corot, sous l'œil attentif de l'amitié, une douce retraite où il trouvait la paix, la fraîcheur, le repos, — repos tout relatif bien entendu; car il eût dit comme Titus s'il n'avait, chaque jour, brossé quelque ébauche. »
(1) Lettre du 3 janvier 1856. Catalogue Charavay, octobre 1889, n° 246.
(2) Les campagnes d'un paysagiste, Laurens éditeur, p. 148.
(Fig- 157)-
Croquis sur une lettre à Ed. Brandon ;
27 novembre 1858.
L'un des albums de 1838 contient un croquis d'une jeune paysanne étendue sur l'herbe au pied d'un saule, dans un pré au bord de la Marne, et on lit au bas : « La bergère de Luzancy. »
{Fig. 755). Si l'on tourne le feuillet, l'idylle fait place au drame. C'est le bond d'une panthère surpris au Jardin des Plantes en vue du Dante aux enfers {Fig. 156). A l'approche du Salon de 1859, les tableaux en préparation depuis un an sont poursuivis activement. Corot écrit à Dutilleux (4 janvier 1859) : « Je travaille comme un diable ». Et à Brandon : «Je travaille ferme...
Espérons que le Seigneur fera descendre de temps en temps son bon ange à côté de moi. » A deux reprises différentes, il envoie à Brandon, toujours en Italie, des croquis des œuvres en train. Il n'est plus question de la Solitude, décrite précédemment à Dutilleux. Par contre, à Dante et Virgile (Fig. 154) et à V Idylle, qu'il intitulait naguère Cache- Cache {Fig. 161), se sont ajoutés Macbeth (Fig. 160) et la Toilette (Fig. 159). «J'ai entrepris plusieurs choses, dit-il (27 novembre 1858) : d'abord le Dante et Virgile, tout le commencement de l'Enfer; 20 une partie de campagne style antique, des joueuses, des buveurs, des enfants, etc. ; 30 deux jeunes filles, toilette après le bain ; 40 un Macbeth et les sorcières. Je pense n'en finir que les trois derniers pour l'exposition. » — Il les finit tous et d'autres encore ; car il a sept numéros au livret.
Les animaux de son Dante l'ont tant soit peu embarrassé et, ma
(Fig. 158).
Croquis sur une lettre à Ed. Brandon ;
27 novembre i8=,8.
foi, il a invoqué l'aide d'un spécialiste. Barye, avec qui il se rencontre de temps à autre au café de Fleurus, est venu lui donner un coup de main ; il lui a construit des fauves d'une anatomie impeccable. Mais Corot a trouvé que les bêtes de son camarade manquaient du je ne sais quoi que réclame la fantaisie du poète et, à force d'ajouter un détail par ci, un détail par là, il a fini par les repeindre entièrement lui-même avec son œil de créateur. Ce tableau et le Macbeth sont deux pages typiques qui contrastent, par la sévérité de l'émotion qui s'en dégage, avec la douceur gracieuse des inventions habituelles à Corot. La note tendre et aimable de son talent se retrouve dans V Idylle antique et dans la Toilette.
Ce dernier morceau est modestement intitulé par son auteur : Paysage avec figures. Le paysage ici n'est que secondaire et les figures, par leur dimension d'une part, et surtout par leur exécution, prennent une importance capitale et accaparent l'attention. Mais Corot se réclamait de sa qualité de paysagiste pour traduire à sa façon un beau corps de fille et le baigner dans l'atmosphère. Sa technique était la même, qu'il s'agît de l'humanité vivante ou de la nature inanimée. Il expliquait son système par une comparaison imagée. « Je peins, disait-il, une poitrine de femme tout comme je peindrais une vulgaire boîte au lait. » Cette manière de faire contrariait trop les préjugés courants pour ne pas rencontrer des détracteurs. « Le talent de M. Corot reste une énigme pour la foule », écrivait un de ses partisans (1). L'intelligence de la critique n'allait souvent pas plus loin que celle du public, dont elle partage trop souvent les préventions et la courte vision. « Nulle vérité dans son invention, nulle variété dans son ton et dans ses lignes : sa composition est uniforme, sa couleur invraisemblable, son dessin faux et perpétuellement lâché. » C'est Castagnary qui signait ce jugement (2). Un autre aristarque disait encore (3) :
« J'aime M. Corot lorsqu'il se plonge dans l'harmonie des gris à la faveur du brouillard et de la rosée ; mais, lorsqu'il s'essaie en plein midi, je lui refuse
(1) Georges Duplessis, Revue des Beaux-Arts.
(2) Salon de i8fp, p. 88.
(3) E. de B. de Lépinois, L'Art dans la rue et au Salon, 1859, p. 194.
(Fig. 159). — La toilette. Salon de 1859.
mon humble suffrage. Pour affronter le soleil, il faut avoir quelques notions de la forme et de la couleur. Or, M. Corot n'a jamais pu dessiner et sa palette n'a jamais connu (le dirai-je?) que la nuance merde-oie... Ses arbres se perdent dans des masses informes, ses terrains sont de la cendre et ses personnages, habillés ou nus, n'appartiennent que bien peu à l'espèce humaine ».
Cet aveuglement d'un pédant brutal était malheureusement encore partagé par beaucoup de monde. Le solide fondement de cet œuvre échappait ; on n'en percevait que l'harmonieuse parure. Un préjugé ridicule faisait fortune. Corot passait pour un poète sans orthographe, irrémédiablement brouillé avec la syntaxe et la grammaire. On accusait l'indécision des heures extrêmes du jour de servir de voile à l'imperfection de sa pratique. Le charme mystérieux dont il enveloppait sa science prêtait des armes contre elle. C'est l'éternelle histoire du génie aux prises avec l'ignorance et la routine. Un artiste dont l'enthousiasme s'était échauffé au contact des sublimes créations du maître, M. Zacharie Astruc écrivit alors en sa faveur un plaidoyer vibrant d'émotion (i) :
« Charmante fantaisie des créateurs, qui vous expliquera et me dira pourquoi M. Corot, qui est un des talents les plus robustes, les plus virils et individuels, les plus poétiques, les plus charmants et les plus vrais de notre époque, est encore méconnu ? O profonde méchanceté, profonde sottise de la foule ! Qu'a-t-elle donc fait de ses yeux, de son âme, de sa délicatesse, pour se tromper à ce point?... Venez, Giorgione, venez défendre votre frère, et dites-nous la raison de ces ignorances. Serait-ce par hasard la même qui fait courir aux opéras de M. Clapisson les dilettanti qui trouvent Mozart vieillot, Weber abstrait, la symphonie avec chœurs de Beethoven diffuse ? »
Mozart, Weber, Beethoven : voilà des noms heureusement rapprochés de celui de Corot. Ces hommes-là parlent en musique la même langue que lui en peinture. Tous les dimanches, quand il est à Paris, il va au Conservatoire ou à Pasdeloup et, à les entendre, il goûte une joie qui éclate en bravos. Sa figure s'épanouit, son œil brille et sa béatitude communicative rayonne autour de lui. Parfois, les thèmes favoris qui chantent dans sa mémoire appellent sur ses lèvres de lumineux commentaires. Il analyse une
(i) Les 14 stations du Salon de 185c.
symphonie comme un tableau. Il vante l'art qui tire d'un même motif les effets les plus divers, à l'imitation de la nature dont la face, en apparence immuable, se transforme complètement par un sourire du soleil ou une colère du vent. Il loue Beethoven ou Mozart, Gluck ou Haydn ; mais, sans qu'il y prenne garde, c'est son propre éloge qui sort de sa bouche. Car Corot connaît aussi le secret des variations multiples et, sous sa baguette de magicien, un même paysage se pare tour à tour des brillantes couleurs de l'allégresse ou bien des voiles obscurs de la mélancolie.
La campagne de 1859 a débuté une fois de plus par Arras en avril. (Lettres à Dutilleux du 26 mars et du ier avril). Le 22 mai, on inaugure, dans l'église de Rpsny, le fameux Chemin de Croix; Corot assiste évidemment à la cérémonie. Le 20 août, il est à Montlhéry. Mme Castaignet, qui l'héberge, est la fille de Mme Herbault, la rivale de la mère Corot dans l'art de coiffer une tête de jolie femme. On se connaît depuis cinquante ans. Une douce intimité règne dans cette maison, où fréquentent le sculpteur Farochon et le musicien de Bériot, où, le soir, Corot fume pipette, sans façon, au coin du piano, dont la maîtresse du logis excelle à tirer d'harmonieux enchantements. De Montlhéry, il écrit au peintre Auguin : «J'arrive d'un long séjour en Normandie et je repars en Suisse avec quelques compagnons ». Farochon, ami lui aussi de Leleux, est de ces compagnons-là. Son fils, un enfant à cette époque, a gardé le souvenir de cet exode en compagnie de Corot, de son entrain juvénile et de ses plaisanteries. Il conte, par exemple, l'arrêt à Nuits-sous-Ravière : la tête chenue du bonhomme se précipitant à la portière à l'appel de la station et criant : « Par ici, par ici »; l'employé arrivant : « Qu'est-ce que vous voulez, Monsieur? » et Corot éclatant de rire : « Ah! pardon, j'avais cru que vous vendiez des bocks; j'avais entendu : Huit sous la bière ».
Retour de Suisse, le 6 novembre, l'hôte choyé de la famille Bovy remercie son monde. Il écrit de Paris à Mme Darier, la sœur d'Antoine et de Daniel Bovy : « Me voici rentré à mon atelier et n'oubliant pas les si bons moments que j'ai passés en Suisse et aussi chez vous, à la Boissière: je vous remercie bien de votre
(Fig. 160). — Macbeth. Salon de 1859.
(Fig. 161). — Idylle. Salon de 1859.
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