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phie pittoresque est chose indispensable pour la lecture des documents intimes du peintre. Pour qui en possède la clef, ces indications jouissent d'une merveilleuse clarté synthétique. On devine un tableau dans un griffonnage embryonnaire. On comprend sa pensée à demi-mot. L'éloquence de ses abréviations est admirable. Aucun trait qui n'ait sa signification et sa portée. Cette concision est le fruit des longues années d'étude appliquée, patiente et naïve.
Corot se plaisait à évoquer le souvenir de son laborieux apprentissage. Il parlait avec émotion de la « ligne d'Italie » et de son influence sur son éducation artistique. Il continuait d'ailleurs à apercevoir les collines du Latium dans les horizons de nos plaines de France. Ville-d'Avray s'appelait souvent pour lui Albano. Mais, à la longue, son Italie était devenue une Italie à part, qui n'avait plus rien à voir avec celle de ses jeunes ans. Le poète donnait de prodigieuses entorses à la géographie. Aligny devait avoir quelque peine à reconnaître à travers les « souvenirs » de Corot, le théâtre de leurs communs exploits. Son style, en s'élargissant, avait changé les frontières de son ancien domaine et franchi les bornes des réalités contingentes. Sa fantaisie créait un monde nouveau à l'usage de l'humanité née d'elle. D'où venait cette race à part qui peuple ses Tempes idéales? Rondes légères de nymphes, d'où sortez-vous? Et vous aussi bergers danseurs, dont la flûte rythme les ébats au fond du vallon? N'est-ce pas de l'Opéra que Corot vous a rapportés? N'est-ce pas vous qu'il a aperçus dans l'envolement cadencé d'un ballet? Aériennes ballerines, l'œil du peintre s'est posé sur vous et vous a dérobées pour son usage ; vous êtes l'âme de son paysage.
En dépit des amis qui réclament à l'envi le plus aimable des convives, il se réserve plusieurs soirées par semaine pour le spectacle. Ces jours-là, il dîne tranquillement dans un restaurant du boulevard ; puis, après avoir tiré quelques bouffées d'un cigare, il gagne sa stalle et, l'oreille tendue, suspendu aux lèvres des acteurs, il écoute et observe religieusement. Souventefois, il sort son calepin de sa poche, note un geste, une expression, un costume, un décor. Une idée traverse son esprit, qui, le lendemain, se développe
(Fig. 166). — Danse de nymphes. Salon de 1861.
sur la toile. Hier, la Ristori l'entraînait au Théâtre Italien, d'où il rapportait Macbeth. Aujourd'hui, c'est Mme Viardot qui crée Orphée au Lyrique. Il y court. La divine musique de Gluck enchaîne son cœur et asservit son pinceau.
L'Orphée de Corot (Fig. 163) paraît au Salon de 1861, accompagné de cinq autres toiles, parmi lesquelles une Danse de Nymphes {Fig. 166) et, sous ces titres : Le Lac {Fig. 164) et Soleil Levant, deux improvisations sur un thème désormais fécond en variations : des pâtures boisées au bord de l'eau et des vaches errant dans ces prairies humides sous l'œil d'un gardien coiffé du bonnet rouge de Masaniello. Une fois de plus, l'accueil réservé par la presse à ses tableaux ne fait pas l'éloge de la perspicacité des journalistes. « L'œuvre de Corot est peut-être poétique, dit Thoré dans le Temps (1): mais il n'est pas varié ». Castagnary lui reproche « une exécution molle et perpétuellement lâchée » (2). Maxime Du Camp plaisante lourdement : « A force de tourner dans le même cercle, M. Corot a fini par s'étourdir» (3). Olivier Merson instruit son procès avec dédain : « Qu'est-ce que Le Lac? Un fouillis de tons bavocheux, qui salissent la toile comme un griffonnage d'enfant salit le papier. Et Orphée ? Le paysage d'Orphée vaut Le Lac, mais les figures sont encore au-dessous du paysage. Et la Danse des Nymphes?... Les hôtes de ce bocage, poupées bourrées de son, court-vêtues de guenilles, font vraiment peine à voir(4)». Il n'est pas jusqu'à Théophile Gautier qui ne donne son coup de patte. A propos de l'Orphée, il écrit : « Cette silhouette bizarre, suivie d'une Eurydice roide comme une poupée, exciterait le rire, si l'on pouvait rire de cet excellent Corot, si amoureux de son art et si convaincu » (5).
Corot ne perd pas contenance. Il prend part, avec des toiles importantes, aux expositions organisées par Martinet dans sa gale-
(1) Salons, p. 145.
(2) Les artistes au XIXe siècle, Salon de 1861, Corot, p. 2.
(3) Salon de 1861, p. 161.
(4) La peinture en France (Exposition de 1861), p. 327.
(5) Abécédaire du Salon de 1861, p. 112.
rie du boulevard des Italiens. En même temps, il en appelle à la province. Ses tableaux vont de ville en ville, promenés à travers les petits Salons régionaux. En 1858, le fameux Effet du matin exposé à l'Universelle de 1855 a reparu à la Société des Amis des Arts de Bordeaux, et le musée l'a obtenu pour 6.000 francs. Un de ses carnets contient la liste de ses envois à l'Exposition de Limoges de 1862, avec le prix de chacun en regard de son titre. Il demande de la Toilette 4.000 francs, de YOrphée 3.000. Une autre fois, à Bordeaux, il cote YOrphée 4.000 et le Concert également. Il estime, vers la même époque, le Macbeth 6.000. Pour avoir un de ses tableaux de chevalet, il suffit toujours de quelques billets de cent francs. Pour Limoges, en 1862, il a marqué 600 francs une vue de Morte fontaine, 500 une figure de Femme avec un tambour de basque. Il envoie à Amiens, en 1860, un Souvenir de Fontainebleau, dont il veut également 500 francs. Ses confrères trouvent que ses prix sont trop modestes. Mais il oppose un doux entêtement à leurs représentations. A qui lui reproche son désintéressement, il répond: « Je ne pourrais me changer sans que ma peinture changeât en même temps que moi. Ne vaut-il pas mieux que nous demeurions l'un et l'autre tels que nous sommes ? »
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Autographe de Corot; vers 1860.