‹ Histoire de Corot et de ses uvresChapitre 33 sur 48 · CAUSERIES ET SOUVENIRS · texte numérisé non relu

CAUSERIES ET SOUVENIRS

« J'ai dit à la santé : « Viens, petite, viens » et, comme une bonne fille, elle est revenue ». Ainsi plaisantait Corot, heureux de se sentir dispos et vaillant pour le travail. Il préparait ses tableaux pour le Salon de 1870: un nouveau Ville-d'Avray {Fig. 210) et une Danse de Nymphes {Fig, 20c). Cependant, à l'heure même où l'horizon de la patrie s'assombrissait, le guerre éclatait dans le camp des artistes. Les élections pour le jury furent l'occasion d'une bataille en règle. Des mécontents avaient présenté au Ministre des Beaux- Arts, le 8 février 1870, un « projet de constitution des Expositions

artistiques », d'après lequel « tous les artistes ayant déjà exposé seraient dorénavant admis de droit». Les promoteurs de cette réforme avaient à leur tête La Rochenoire, qui obtint l'adhésion de Corot et de Daubigny. L'un et l'autre signèrent, en qualité de membres du Comité que leur ami présidait, le factum en question. En même temps, leur nom figura sur une liste de candidats au jury décidés à en appliquer le programme.

Cette liste de combat, que Manet appelait « notre liste »(i), était la suivante :

Bonvin. Gautier (Amand).

Corot. Hédouin (Ed.)

Chaplin. La Rochenoire.

Courbet. Leleux (Adolphe).

Chintreuil. Manet.

Daubigny (Ch.). Millet (J .-F.)

Daumier. Ribot(T.)

Dumaresq (Armand). Vollon.

Frère (Ed.) Ziem.

Le nom de Corot, comme ceux de Daubigny et de Millet, figurait en même temps sur les listes adverses. Daubigny fut élu le premier, Corot le deuxième, Millet le sixième et Ziem le dixhuitième ; le reste de la liste des novateurs demeura sur le carreau.

La correspondance de Corot avec La Rochenoire contient un billet qui prouve que le maître n'épousait pas sans réserves le parti dans lequel il s'était laissé enrôler. Manet ne lui plaisait guère. Il écrit (20 mars 1870) : « Je pensais à Isabey au lieu de Manet. » Un heureux hasard a fait tomber entre nos mains le brouillon de son bulletin de vote (Fig. 211). C'est la liste de La Rochenoire, sur laquelle il a rayé cinq noms pour les remplacer par d'autres. Il a biffé d'abord le sien. « Sur ma liste, je ne puis mettre mon nom ^(2) disait-il. Puis, il a supprimé Amand Gautier, Hédouin, Ribot, et... Manet. Il les a remplacés par Isabey, Cabat, Pils, Bonnat et... Puvis de Chavannes. Ce document, un peu déconcertant, prouve que les

(1) Lettre de Manet à La Rochenoire, du 20 mars 1870.

(2) Lettre à La Rochenoire, du 20 mars 1870.

(Fig. 209). — Nymphes et faune?. Salon de 1870.

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(Fig. 210). — Ville-d'Avray. Salon de 1870.

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révolutionnaires n'avaient pas en lui un allié sans arrière-pensée. Il entrait sans doute pas mal de complaisance dans son adhésion à leur manifeste et à leur campagne. D'ailleurs, malgré la démonstration sympathique dont il avait été l'objet, Daubigny et lui donnèrent leur démission de jurés.

La déclaration des hostilités contre l'Allemagne bouleversa profondément l'âme placide de Corot.

L'homme qui venait de voter le plébiscite par amour de la tranquillité et de la paix, maudissait la guerre et ses violences. Tandis que le canon tonnait à la frontière et que l'écho des sinistres grondements attristait les campagnes de France, il se cloîtra auprès de sa sœur à Ville-d'Avray et se boucha les oreilles.

La Rochenoire l'ayant invité à venir travailler auprès de lui à Sainte-Adresse, il lui répondait, le 23 août, la lettre que voici :

Mon cher ami,

Ce serait avec plaisir que je me rendrais à votre bonne invitation. Mais il

est bien pénible, en ce moment, d'abandonner tous les siens. J'attends donc

que des événements favorables me permettent de respirer et recouvrer cette

liberté si chère. C'est bien vrai que ce serait bon d'étudier ensemble cette belle

nature qui, elle, se fiche pas mal des folies des hommes.

Tout à vous de cœur.

J'embrasse bien ces dames.

Quand la France fut envahie et Paris menacé, le frère et la sœur se séparèrent. Mme Sennegon, qui n'avait plus son mari (1), quitta Ville-d'Avray et s'en fut à Marseille, auprès d'un de ses fils.

(1) M. Sennegon était décédé le 30 janvier 1865.

(Fig. 911.)

Brouillon du bulletin de vote de Corot

pour le jury 1870.

Corot, lui, réintégra l'atelier de la rue Paradis-Poissonnièie à l'heure où les portes de la ville se fermaient. De lugubres pensées traversèrent alors son esprit. La vision de la patrie saccagée, de Paris incendié peuplait ses rêves. Il en traduisit l'horreur, un matin, au réveil, dans une esquisse fiévreusement jetée sur la toile {F/g. 208).

On le vit, dans un accès de patriotisme vengeur, acheter un fusil et il parla d'aller, malgré ses soixante-quatorze ans, monter la garde aux remparts. Mais il avait mieux à faire. Sa peinture était une mine d'or. 11 battit monnaie avec acharnement au profit de toutes les infortunes que le malheur des temps avait accumulées sur le pavé de la capitale. Il donna beaucoup aux ambulances. Un jour, il fit tenir une grosse somme au maire de son arrondissement et son envoi était accompagné de ces mots touchants : «Je consacre cet argent à la confection des canons nécessaires pour chasser les Prussiens desbois.de Ville-d'Avray ». De cette façon, il se débarrassa des cauchemars obsédants et récupéra la sérénité de son labeur.

Voici en quels termes il écrivait, sur la fin du siège, à La Rochenoire, réfugié, ainsi que Daubigny, à Londres:

Paris, ce 14 février 1871.

Combien je vous remercie de votre bon souvenir et de votre sollicitude sur notre sort de cet hiver. Ôh ! oui, nous avons bien souffert. La santé est bonne. J'espère, comme vous, que nous pourrons nous revoir bientôt et nous embrasser. On s'occupe donc d'exposition de tableaux là-bas ? Pourquoi, à 7 heures de distance, deux pays sont-ils traités si différemment ? Oui, c'est à quoi je ne puis rien comprendre. Seulement, je vous dirai, pour calmer vos inquiétudes, que je n'ai jamais été si entrain de travailler. J'ai produit cet hiver plus que d'habitude. Je pense que l'infortune m'a obligé de me réfugier sous la voûte du ciel et les ombrages épais, et me placer le mieux possible pour assister aux concerts des oiseaux. Auprès de cela, de ces quiétudes, que sont les petites tempêtes indurables que fabriquent les hommes ? Vivent les pluies d'étoiles du mois de juillet et les jolies fleurettes dans les prés !

Vous me faites bien plaisir de m'annoncer vos bonnes santés à tous trois,

et aussi de la famille Daubigny. Il

paraît que ma peinture s'acclimate en

Angleterre : vive la joie !

Audry et tous les amis vont bien.

Tout à vous.

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