C. Corot
Embrassez vos dames.
Corot partagea les illusions patriotiques des organisateurs de la souscription pour « la libération du territoire ». Il envoya spontanément dix billets de mille francs. Hélas, le projet avorta ; mais il refusa de reprendre l'argent qu'il avait versé, et il dit:
« Ça sera pour les pauvres ». Sur ces entrefaites, dans Paris encore l sous l'œil de l'étranger vainqueur, la guerre civile éclatait.
Malgré la tristesse de ce spectacle, Corot n'était pas disposé à fuir. L'affectueuse sollicitude de M. Alfred 'Robaut, venu pour le voirie 18 mars, le décida à partir.
Il se mit en route pour le Nord le icr avril et y séjourna pendant toute la durée de la Commune :
à Arras d'abord, dans la maison de son ami Dutilleux, occupée par sa veuve et son gendre Desavary, puis à Douai, chez M. et Mme Robaut. Les angoisses de son cœur, affecté par les douloureuses nouvelles qui arrivaient de Paris, n'arrêtèrent pas
(Fig. 212). — Corot chez M. Alfred Robaut, à Douai Dessin par M. Robaut, 26 mai 1871.
(Fig. 213;. — Corot dans l'ancien ateherde Dutilleux, à Arras. Peinture par Ch. Desavary, 1871.
le travailleur. Il peignit notamment une Vue du beffroi de Douai (Fig. 214) à laquelle il ne faisait que rendre justice quand il disait, sur le ton de la plaisanterie, dans un lettre à Desavary (8 mai 187 1) : « Je mets la dernière main au Beffroi de Douai, œuvre splendide ». C'est une merveille de consciencieuse application, sur laquelle il a passé une vingtaine de séances et qui témoigne de l'humble respect pour la vérité dont il fit preuve jusqu'au bout, quand la nature
(Fig. 214). — Le beffroi de Douai. 1871.
lui servait de modèle, en dépit de la facilité créatrice que l'exercice avait développée en lui. Le soir, à la veillée, l'imagination se donnait carrière ; le lithographe qui l'hébergeait ayant mis entre ses doigts un crayon gras, il traça sur le papier autographique de charmantes compositions, que M. Robaut prit soin d'éditer {Fig. 216).
Cependant, dès que la lutte fratricide eut prit fin, il n'y tint plus. Il voulait revoir Paris, sa famille et son cher Ville-d'Avray,
si éprouvé pendant ces jours de malheur. Ses hôtes l'accompagnèrent, puis le ramenèrent avec eux de nouveau. Ils avaient loué à son intention une maisonnette à Arleux-du-Nord, à proximité de sites qui lui plaisaient. Corot y demeura jusqu'à la fin de juillet. Il quitta alors ses amis pour aller embrasser sa sœur, retour de Marseille après dix mois d'absence. Le 28 juillet, il était à Paris pour lui souhaiter sa fête, et il l'emmenait à Ville-d'Avray. C'est de là que, le 3 août, il donnait de ses nouvelles à Mje Dutilleux, avec une gaîté et un enjouement juvéniles.
Madame et amie,
Je sors mes lunettes avec rapidité pour vous écrire que nous sommes installés, ma sœur et moi. La maison est nettoyée et les traces prussiennes ont disparu. Ma sœur est en assez bonne santé. Elle m'a chargé de vous faire ses compliments ainsi qu'à toute la famille. J'ai commencé des études à Villed'Avray. J'ai retrouvé des études. Je n'ai plus ces jolis marais d'Arleux-Palluel. Je pense que vous passez de jolis moments dans ces jolis bateaux et jolis bois du pont de Palluel et les jolis bois d'Oisy. Je me suis bien amusé là-bas ; je pense que vous en faites tous autant, pour ne pas en perdre l'habitude, et que Madame Marie aura retrouvé du calme, du repos, et alors la santé. Je fais des prières pour que tout ça se réalise.
Péchez aussi de belles anguilles
sauce moutarde.
Et, au premier repas, je vous prie, buvez à la santé du pauvre petit nègre, votre nourrisson pendant la Commune.
J'ai l'air d'écrire en vers.
Embrassez bien pour moi M. et Mme Alfred, Mme Marie et Léontine. Mes amitiés à Charles et à M. et Mme Seiter, à Paul et à sa femme, et Monsieur Pocher quand vous les verrez.
Recevez, Madame et amie, l'assurance de mon amitié.
Nouveaux remerciements pour tous vos bons soins.
Les études que j'ai rapportées ont été goûtées et prises presque toutes.
Pendant son séjour à Arleux, Corot avait été un instant repris de ses douleurs et la crise avait été assez violente pour inquiéter
son entourage. C'est qu'il ne se ménageait pas. Il bravait les intempéries et l'humidité des marécages. Impossible de l'obliger à prendre des précautions. Une fois que son ami Robaut avait imaginé de fabriquer un petit plancher pour qu'il pût peindre à pied sec, il fit la moue et se débarrassa d'un engin qui troublait ses habitudes.
Il narguait la vieillesse et, pour se délasser du travail, jouait et gambadait comme un enfant; à six heures du matin, c'est lui qui réveillait la maison. — « Eh bien, la patronne, on dort encore? — Comment, déjà levé, M. Corot? — Certes, et le petit papa ne regrette pas d'avoir ouvert l'œil de bonne heure. Car, en vous attendant, Madame, il avait pour compagnon un fameux livre! » — Ce « fameux livre », c'était le Manuel d'Epictète. Il en lisait quelques pages chaque soir, avant de fermer l'œil, et le reprenait au réveil. Un autre volume partageait ses faveurs avec celui-ci : Y Imitation de Jésus-Christ. Il en parlait avec une admiration sans bornes et disait : « C'est mon bréviaire ». Ces deux monuments de la sagesse antique et de la résignation chrétienne ne quittaient pas son chevet; ce sont eux qu'il faut reconnaître, sous la touche du
peintre, dans une pochade où, derrière un petit modèle bizarrement affublé par lui de son propre gilet, on voit un coin de son lit et les objets familiers qui l'environnaient (F/g. 2/5).
Ces lectures sérieuses n'assombrissaient point son humeur. On l'entendait chanter du matin au soir; son entrain émerveillait les indigènes qui suivaient de l'œil ses allées et venues à travers champs. L'un d'eux, un jour, se permit d'approcher et d'entamer la conversation. C'était un meunier, dont le moulin avait arrêté l'artiste, qui tournait autour en cherchant son „, , poste. Fier que son domaine eût été dis-
(Fig. 215). — La petite Seraplnne;
Arieux-du-Nord. 1871. tingué, le bonhomme commença par pro-
ri
clamer avec satisfaction :
« Ah ! c'est un beau point de vue que notre moulin ! »
Il savait vaguement que le personnage auquel il s'adressait n'était pas le premier venu dans sa partie. Mais sa curiosité voulut préciser : « On dit que vous êtes M. Corot? interrogea-t-il... C'est-y que vous êtes le grand Corot dont parlent les journaux?» Cette apostrophe réjouit beaucoup Corot, qui la répéta à ses amis.
Mais, ayant flairé un importun, il prit congé de son homme et lui fit comprendre qu'il « préférait faire ses petites farces tout seul ».
Le soir, avant d'aller se coucher, on jouait en famille au loto ou au trente-et-un. L'aimable vieillard animait le jeu et faisait cent folies. On lui eût donné vingt ans! Et quel caractère facile! Rien ne contrarie un paysagiste comme les caprices d'une atmosphère changeante; la pluie est son ennemie jurée. Corot s'accommodait de toutes les traverses. Des giboulées venaient-elles à l'encontre de ses projets, il se consolait en disant : « C'est un bontemps pour les paysans », ou bien encore : « C'est après la pluie qu'on a les plus beaux ciels ». Son optimisme ne défaillait jamais. Il se plaisait à des remarques comme celle-ci : « On aurait tort de se décourager lorsqu'on fait deux ou trois études médiocres. C'est la préparation de la bonne, qui profite, sans qu'on s'en doute, de
(Fig. 216).
Croquis sur papier autographique fait à Douai, 1871.
ce labeur en apparence stérile ». Il n'était pas jusqu'à la souffrance physique qui ne lui inspirât des propos stoïques. Le pincement d'un rhumatisme lui faisait-il faire la grimace, vous l'entendiez en déduire avec résignation : « La douleur est une bonne chose, car elle nous apprend à apprécier la santé ».
Il n'était rien moins qu'un esprit fort. Le dimanche, toute besogne cessante, il faisait toilette et assistait à la grand'messe. La simplicité de son cœur s'accommodait de la religion de nos pères, dont le merveilleux plaisait au poète. Il n'était pas rare de trouver sous sa plume des expressions comme celle-ci : « Si je fais quelque chose de bon, c'est que le Seigneur aura envoyé un petit ange » (1). Ce n'est pas lui qui aurait plaisanté, à la façon de Courbet, ces poétiques créatures que l'homme a douées suffisamment de matérialité pour les rapprocher *de lui-même, mais que le paradoxe de leur légèreté ailée rejette dans le domaine du mystère. Les « petits anges » étaient chez eux, comme les petits oiseaux, dans le frissonnement de ses nuages et de ses branches. Descendus sur la terre, ils s'appelaient des amours et se mêlaient aux jeux des nymphes; mais, pour avoir troqué leur caractère sacré contre une grâce profane, ils n'en demeuraient pas moins les intermédiaires poétiques entre les contingences de la réalité et l'inconnu qui nous entoure, insondable abîme que la courte vue de notre esprit s'efforce en vain de pénétrer.
Petits anges et petits amours ne sont pas amis des coups de canon. C'est pourquoi Corot haïssait la guerre. Au lendemain de l'année terrible, il eut l'idée de faire un tableau symbolique pour flétrir la folie meurtrière des conquérants. Il ne donna pas suite à ce projet; mais, à tout propos, il répétait son horreur du sang versé et des ruines accumulées par la sottise des hommes. Il proférait des boutades comme celle-ci : « Si j'étais roi ou empereur et que j'eusse, à ma porte, une garde de soldats, je m'en débarrasserais au plus vite; et si je me connaissais des ennemis, c'est à eux que je ferais ce joli cadeau » (2).
(1) Lettre à La Rochenoire, d'Arleux, 24 juin 1871.
(2) Conversation avec M.Alfred Robaut, 2 décembre 1871.
Depuis le mois de juin 1870, son neveu Emile Corot avait encore une fois changé de perception. Son nouveau poste était Méry-sur- Seine (Aube). Corot fut l'y voir après la guerre. L'endroit lui agréa et lui suggéra plusieurs jolies études. Une dame du pays, qui faisait un peu de peinture admise à travailler auprès de lui et à l'entendre discourir (1), a eu l'heureuse inspiration d'écrire au jour le jour les causeries de son illustre compagnon. Ces précieuses notes, où la physionomie du langage courant, dans son abandon et son naturel, a été scrupuleusement conservée, M. Fernand Corot qui en possède une copie, a bien voulu nous les communiquer; nous les transcrivons textuellement.