PARIS
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ExnlUYÎt ut gigas ad currendam v&ani.
Ps, XTUI. 6.
A propos de la gloire immense du poète-géant, M. le comte César Balbo, auteur de la Vie de Danie publiée à Turin en i83g, s^écrie, dans un sentiment exagéré de modestie ( préf. i v ) : « Si Ton ne juge <c pas ma Vie de Dante susceptible de corrections^ « qu^on en fasse ime autre, mais qu^on la fasse! Il ne ft seroit pas de Fhonneur de la patrie que Ton retar- « dàt ce travail davantage, ou qiCon le laissât faire «c aux étrangers. »
Mon Histoire de Dante est commencée depuis longtemps; c^estun bommage français et isolé que je rends au grand poète : les grands poètes appartiennent à la littérature du monde entier. Il ne sera jamais dans ma pensée de prétendre dérober à Fltalie un honneur qui n'appartient qu^à elle seule. Les expressions dont je me suis servi, en parlant de M. le comte Balbo, prouveront assurément la sincérité de mon respect pour ses talens. Après cette courte explication , nécessaire entre bomines délicats et faits pour s^aimer, il me sera permis d^aborder une question qui ne concerne que moi en particulier.
Je vais au-devant de quelques critiques qui m^ont été iaîles par un ami. Il dit que c^est composer une singulière trilogie, de publier successivement la vie de Machiavel, celle de Pie VII et celle de Dante. Ne semble-t-il pas , ajoute cet ami , que ces sujets ne
comportent entr^eux aucune affinité? Cette objection n^est pas tout-à-fait embarrassante, comme je vais essayer de le prouver. D^abord, n^est-il pas suffisant que chacun de ces ouvrages offre, à part, son unité relative? Après avoir écrit la vie du grand historien (je ne Tai considéré qu^incidemment comme politique , et souvent plutôt pour le blâmer que pour le louer)^ ne peut* on pas appeler les hommes pieux à honorer la vie du grand pontife? ne peut-on pas, plus tard, admirer la vie du grand poète? U ne s^agit pas de demander si ces caractères, que je crQJs dignes d^hommages de nature diverse, peuvent se rencontrer dans les mêmes tableaux. Tous trois, dessinés sans confusion, peuvent apparoitre dans des cadres distincts. D^ailleurs, si Machiavel a parlé , sans prudmoe , des papes , il y avoit bien à lui répondre, et je lui ai répondu : les événemens qui se sont succédé ont établi que Machiavel s^'étoit trompé. Si le pape Pie VII a déconcerté les projets des ennemis de la Religion ^ il y avoit lieu à le féliciter , et j^ai loué son courage. Si Dante a embrassé dans sa poésie comme encyclopédique toutes les questions, s^ila étéen même temps his* torien tour à tour respectueux et injuste envers le Saint Siège, et ensuite le poète le plus éminent des temps modernes, il a fallu examiner ses principes en histoire, ses opinions en matière religieuse, et Fensemble de ces méditations où il a reconnu tant de fois avec vénération la hauteur de nos dogmes, qu^un d^ plus illustres papes, dans un de ses plus beaux palais, Ta placé au rang des théologiens bien méritans de la chaire pontificale.
Il existe ensuite une autre unùé qui est attachée aux jugemens qae Fauteur a pu porter. SMl avoit applaudi à des doctrines pernicieuses, au lieu de défendre la morale qui est quelquefois trahie par la politique; sMl avoit encouragé des superstitions fatales, au lieu de se tenir dans le vrai, dans le sage ; si , sous prétexte de pardonner des écarts à la licence des vers , il avoit excusé des attaques coupables ; si un sentiment de justice inébranlable , de religion exacte^ de goût sévère, n^avoit pas été toujours pris pour guide par cet auteur,^ le juge suprême des ou* vrages de toute pensée , le pdblic qui a lu Thucydide et Tacite , le public qui s^est pénétré de Tesprit des Pères grecs et latins, le public dont Toreille est exercée à entendre les nobles audaces de la poésie , auroit à prononcer un arrêt sans appel , et je m^ résignei'ois. Mais Tapprécialeur infatigable de Tordre à préférer dans la rédaction des annales, le panégyriste des traits de modération courageuse, Pami passionné des charmes purs de Tinspiration des Muses, a voulu, en ce qui le concernoit, sans s^occuper des dissemblances, a voulu, s^il est permis de s^exprimer ainsi, parler les trois langages qui lui étoient prescrits.
Un écrivain ne peut-il pas varier Tordonnance de ses sujets ? ne contemplez- vous pas, au Vatican, cette école d Athènes^ la plus imposante scène d^histoire, la dMwrance de saini^Pierre ^ qui semble la prédiction d^une autre délivrance aecomplie de nos jours, et dans la chambre suivante, le mont Parnasse^ Apollon
entouré de Virgile , de Dante , de Pétrarque ? tout cela est de la même main.
Un grand sculpteur de ce siècle nous a laissé des statues de Gio , de la Madeleine , â! Hercule jetant Lycos à la merf ces rapprochemens prouvent quUl est permis de varier son style , et que les plus infimes comme moi peuvent s^autoriser de Fexemple des plus grands comme Raphaël et Canova.
Peut-être on dira qu^au moins il falloit choisir une gradation différente. Mais les hommes ne sont pas toujours maîtres de suivre un certain rang, et même, si Fou veut, une certaine convenance.
J^ai parlé de Machiavel , parce que Popinion , chez nous, étoit dans ce moment mal instruite. Confondant le politique avec Phistorien, elle accusoit à faux. Conséquemment le génie et les erreurs de ce publiciste dévoient être signalés. Le bon grain devoit être séparé de Tivraie. J^ai montré surtout le secrétaire florentin, devenu, en i527, le conseiller le plus fidèle de Guicciardini lieutenant du pape Clément VU , enfin Machiavel, mourant quelques mois après de la douleur quHl éprouvoit à la nouvelle de la prise et du sac de Rome. Ce travail, délicat et pénible , m^a mérité Tunanimité des voix pour entrer à la Crusca.
J^ai parlé de Pie Vil, parce qu^on n^en parloit pas assez ; parce que , dans quelques années , on auroit fini par n^en plus parler du tout. Il seroifc resté une lacune dans les faits sacrés. Je savois , seul , beaucoup de circonstances d^un haut intérêt : je les ai révélées pour les faire ressortir. Une histoire d^Italie,
embrassant les événemens depuis 3i2 jusqu^en 18149 pendant quinze siècles, avoit été une sorte de Pronaos de V Histoire de Pie VII. L^ Académie française a couronné ce dernier ouvrage , pendant que Fltalie m^accordoit un suffrage glorieux.
Je me reposois dans une douce satisfaction.
Une suite dlnvectives est venue accabler Dante , et des malices étrangères essayoient d^attirer cette cause devant nos tribunaux littéraires. «Pavois traduit Dante ; je le connoissois , je le savois franc et sincère, même dans ^% écarts. Il importoit que la tendance de ce poète , Tensemble sans exception, de ses actions de toute sorte , bonnes ou mauvaises , fussent expliqués à notre jeunesse studieuse, etqu^une voix connue , en prenant la défense dW fils de FItalie , vengeât la cour romaine : voilà pourquoi j^ai achevé ïhistoire de Dante.
On sait à présent quel a été renchainement de ces travaux; je ne regrette pas qu^un plan plus régulier peut-être m^ait été interdit : on eût demandé , à ce qu^il paroit, que cette trilogie^ simple effet des circonstances , résultat naturel de quelques facultés conservées après une longue carrière livrée à d^au* très études , eût d^abord embrassé le poète , puis Thistovien , puis le saint. Cela se seroit trouvé conforme à Tordre des temps où ils ont vécu. Mais jWois admiré en Italie tout ce qui y étoit admirable, et mon compte^rendu devoit se faire comme Dieu le permettroit. N'accordera-t-on pas un peu qu'il seroit bien qu'on prit Thabitude de ne faire parfois
les livres qu^a|naesure qu^ils sont nécessaires? Tout ici-bas est un combat ; et quand le maitre des maîtres nous appelle pour défendre ses bannières, et nous animer à soutenir tout ce qui élève, conserve et embellit la vie, il faut s'armer et répondre à la voix du maitre. Ceux qui rassembleront les débris de mon bagage littéraire, s'^il y a lieu, le disposeront ainsi qu^ils le jugeront convenable; mais je les préviens que, comme cela se voit dans le récit des vicissitudes d^une nation , il y a aussi , en petit , dans les dates des ouvrages d^un écrivain, une espèce de filiatioq obligée qui accompagne les périodes successifs de la composition. Le premier période, quel qu^il soit , est rappelé dans le second , qui ne peut plus devenir le premier , et le second est cité dans le troisième , et ainsi de suite. Déranger ces combinaisons fortuites, c'^est intervertir la marche de Tesprit d^un auteur. Heureux celui qui , dans la contexture de ses idées, sous quelques formes que se soient opérés les développemens , montre ime harmonie , une homogénéité constante , et qui , soit qu^il eût à décrire les conceptions et le tracé rapide d^un historien , soit qu il eût à proclamer le respect pour les lois dogmatiques de la religion, soit qu^il fût appelé à juger les élans de Timagination , a essayé , tout en désespérant d^un succès au-dessus de ses forces, de distribuer sans cesse, avec équité , les conseils de la circonspection, de la sagesse, et n^a jamais reculé, dans aucun sujet, devant le blâme pour la faute, et devant la louange pour la vertu !