‹ Histoire de Dante AlighieriChapitre 3 sur 52 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

LA VIE DE DANTE A ÉTÉ ÉCBITE PAR UN NOMBRE CONSIDERABLE D*ITA- LIENS, DEPUIS BOCAGE JUSQu'a M. LE COMTE CESAR BALBO. PLUSIEURS FRANÇAIS ONT TRADUIT LA DiriNE COMEDIE. l'aUTEUR ENTRE- PREND DE DONNER LA VIE COMPLETE DE l'iLLUSTRE FLOREIO'IN. DANTE EST A LUI SEUL UNE GRANDE* PARTIE DE l'hISTOIRE DE l' ITALIE DE SON TEMPS.

Honneur aux hommes illustres , dans tous les temps et dans tous les pays !

Un grand nombre dltaliens ont écrit diverses vies de Dante Alighieri. Le premier de ces historiens est Bocace, qui expliquoit cet auteur, à Florence, en 1 872 . Le dernier est M. César Balbo, qui a publié sa Vie de Dante en 1889. On reconnoit généralement que les Allemands , les Anglais , les Espagnols , et surtout les Français , ont , de leur côté , voulu rendre un hommage sincère à Tauteur de la Dmne Comédie.

Parmi les traducteurs français de ce dernier ouvrage, après Grangier, Colbert d^Estoute ville, petitfils du grand Colbert, Moutonnet de Clairfons et Rivarol , j'^ai été un des premiers à témoigner ma vive admiration pour cegran Padre Alighieri^ dont j^a vois entendu vanter la gloire pendant un assez long séjour à Florence où me fixoient des fonctions diplomatiques.

Grangier avoit traduit la totalité de laDwine Comédie^ mais vers pour vers, ce qui n'étoit pas, avec un auteur comme Dante tout rempli d^inversions , une entreprise sage , et il a écrit ses vers dans un style qui n^est plus lisible aujourd'hui. D'ailleurs , je n'en dis pas autant de sa prose dans les notes et dans le discours préliminaire.

Colbert d'Estouteville, premier traducteur des trois parties du poème , prenant la méditation de Dante pour sujet d'entretiens religieux , et négligeant presque toujours la partie poétique de l'ouvrage pour n'extraire que le fond de la pensée pieuse qui l'a souvent dicté , ne donne pas à la France une idée exacte des beautés qui sont accumulées dans les trois Cantiche.

Moutonnet et Rivarol s'étoient présentés à cet assaut^ mais ils n'ont attaqué que \ Enfer.

J'ai , le premier, dans un pays livré à des préjugés peu fondés contre les dernières parties du poème , osé traduire ce qui n'étoit pas suflRsamment connu. Je suivois en cela le conseil d'un homme judicieux : (( Commencez par publier la traduction du Paradis. « De cette manière , me disoii-il , vous composerez u d'abord ce qui paroit le plus difficile ; puis vous « vous hvrerez à l'étude qui a déjà occupé d'autres « littérateurs avant vous , et vous finirez par le Pur-

<f gaioire ^ dont yai entendu parler souvent, et où « je suis assuré qu^on rencontre des passages qu^il <t faut aussi nous faire juger, comme nous avons jugé Il YEnfer^ qui jouit , parmi nous , d^une réputation a égale à celle quHl obtient en Italie. »

Je publiai successivement la Cantica du Paradis en i8i i , celle de V Enfer en iSi2 , celle du Purgatoire en i8i3. Une seconde édition, où Ton trouve des corrections sans nombre, et que j^ai disposée dans Tordre régulier, a été publiée de 1828 à i83o.

Il me restoit un scrupule. Mes éditions offrent chacune une Vie différente du poète ; mais je ne balance pas à déclarer que ces précis sont incomplets. Je demandois toujours à fltalie une foule de renseignemens sur Dante , sur ses ouvrages littéraires et politiques. J^ai cru ne pas devoir m^arréter aux doubles marques de vénération que j^avois données au fondateur de la belle littérature italienne , et dans un intervalle de temps où je me vois quelques loisirs , je rassemble mes souvenirs , je consulte avec empressement les historiens mes prédécesseurs , et j^essaie de faire conn«iitre plus intimement dans Tidiome français , qui jouit de tant de faveur en Europe , les circonstances de la vie, de Texil, des services et des souffrances d^Alighieri, enfinj^entreprends une histoire de toutes ses œuvres sans exception. J^expliquerai successivement à quelle époque il vit se développer en lui cette brûlante sensibilité qui Tanima d^une passion si tendre et si pure pour sa Béatrix ; quand et comment il entra dans les affaires publiques de son pa^s. J^aurai lieu d^examiner si ce grand génie poétique ne commit pas de graves erreurs politiques , que cependant on peut excuser en se souvenant des embarras du temps , des malheurs de Florence et des dissen-

sions qui troubloient la Péninsule. Je remarquerai les occurrences fatales qui amenèrent une condamnation cruelle, la persistance d^un parti vainqueur qui ne se laissoit désarmer ni par la compassion ^ ni par les prières ; alors , ce grand , ce sublime poème de la Dwine Comédie y sera placé dans son vrai jour : le lecteur et moi , suivant patiemment les règles de la chronologie, cette compagne nécessaire de Fhistoire , nous ébaucherons le poème en quelque sorte avec Pauteur ; nous suspendrons le travail pour fuir le supplice ; nous reprendrons la tâche interrompue , nous y ajouterons les couleurs que permettra de recueillir une longue suite de réflexions et de voyages ; nous verrons des ressenlimens s^exhaler d^abord en chants accusateurs et terribles , puis repousser le langage des vers qui ne hait pas assez vite , et recourir à une prose dogmatique pour lancer à Tennemi des traits heureusement incertains. Chemin faisant, notre sujet nous amènera dans Paris même , où nous apprendrons , à plus de cinq siècles de distance , que cette capitale préludoit , par la renommée de ses écoles de sciences , à ce que depuis elle a reçu d'*éclal en Europe dans tous les genres d^études honorables «t utiles. Heureuse , si désormais le flambeau qui éclaire ne devient pas la torche qui incendie ! Nous entendrons Famour de la patrie adresser des supplications déchirantes. Un furieux, jusqu^alors implacable , s'écriera d'une voix tendre : « O mon peuple , <c que t'ai-je fait ? » Nous entendrons le noble exilé repousser courageusement un pardon infâme ; nous arriverons, à travers les escaliers d^ autrui ti des monceaux de pain amer^ à celte cour de Ravenne , franchement, dignement , constamment hospitalière, qui vît composer la fin de la dernière Cantica; et lorsque

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ce dernier chant nous aura émus , nous pleurerons sur le grand homme que les rives dévastées du Pô di Primaro ne pouvoient consoler du spectacle des bords fleuris de TAmo.

Dante composa beaucoup d^ouvi*ages ; il j introduisit, avec une volonté très-marquée, toutes les connoissances acquises de son temps : si Ton veut se rendre compte de Pétat des sciences et des arts au commencement du xiv** siècle, il suilit, du moins nous le croyons, d^interroger Dante seul. Il répondra à toutes les questions qui pourroient s^élever sur Pastronomie et même sur Fastrologie, cette superstition redoutable dans laquelle on peut retomber, si pour s^obstiner à poursuivre une liberté impossible on implante dans la patrie, sans le savoir, un despotisme qui n^a plus de limites : Dante répondra sur la médecine, la chirurgie, la mécanique, la physique, la peinture , la sculpture , particulièrement sur la musique; il dira des secrets de la nature qu^on croit à tort découverts par Newton. Il éclaircira des faits de rhistoire, quelquefois, il est vrai, avec passion et injustice ; il définira les nuances de Pétat du langage de son pays ; il établira des règles de prosodie. Il dictera pour la postérité des traités de politique, inapplicables sans doute, mais qui amendés ont servi quelquefois de point de départ à beaucoup de publicistes, et de phare pour Pambition de quelques puissances. On sait déjà qu^il composera des vers à la fois si simples et si corrects, si hardis et si profondément travaillés , qu^on les croiroit composés dans les temps où la littérature italienne, cette mère antique des littératures de PEurope, avoit atteint son plus haut degré d'illustration, de grâce, de netteté, de force, de concision et d^harmonie. Disons encore que, législateur.

maillée et fondateur, j^oserai dire, admirable conquérant (car enfin il faut bien une fois que ce mot de conquérant reçoive une louange sans restriction), il donnera droit de cité à des formes de langage inconnues qui gardent encore aujourd'hui leur noblesse, comme lui-même, descendant d'une famille où Charlemagne et Conrad III avoient choisi des chevaliers, il étoit reconnu dans sa position sociale comme un des grands du pays.

Nous nous arrêtons, effrayé d'avoir peut-être et en quelque sorte, deux fois, trop promis.

Quelques succès qui ont rempli notre cœur de joie, quelques airs d'assurance dont nous nous sommes fait ime habitude pour n'être pas resté en chemin , quelque orgueil d'appartenir à une compagnie qui nous a appelé dans son sein pour récompenser nos anciens travaux sur Dante , quelque confiance dans un public qui a paru nous aimer, et qui a rendu justice au désir de lui plaire, viennent nous encourager et nous soutenir. Dieu veuille, dans sa bonté, ajouter à tant d'années laborieuses dans une autre carrière, les années qui sont indispensables pour achever un tableau si vaste, où nous aurons soin de rassembler tout ce que nous aurons ressenti d'amour, de respect, de gratitude pour Florence. Plus qu'un autre, quoique étranger, je dois savoir apprécier le bonheur de la trouver aimante, tendre, généreuse, bienveillante et juste, puisque je vais rencontrer souvent dans mon récit, et m'eflForcer de tracer ces agitations qui accablent l'esprit, quand elle a déclaré la guerre et fermé les barrières qui interdisent tout accès à ceux qu'elle ne veut plus appeler ni ses fils, ni ses amis.

Si Dante n'avoit été que poète et littérateur, je me serois contenté de revoiries études que j'ai consacrées

à conduire, comme par la main , notre jeunesse actuelle sur la voie où Ton peut espérer de comprendre des merveilles de la poésie ; mais, et je le répète ici dans d^autres termes, en empruntant cette fois les expressions de M . le comte César Balbo , dont Fou* vrage intitulé F^ita diDante (i) mérite d^être cité avec éloge , Dante est , à lui seul , une grande partie de rtiistotre dltalie. Il est difficile d'écrire les révolutions de toute cette contrée. J^ai bien déjà hasardé cette orgueilleuse témérité dans la publication de MM. Didot qui traite des annales de V Univers; mais il n^a pas été possible assurément , avec quelque courage que j^aie abordé mon travail , il n^a pas été possible de tout voir, de tout entendre, dé tout expliquer, d^analyser les replis du cœur humain dans chaque siècle. L^entreprise sera peut-être plus facile , si elle se borne à esquisser les traits caractéristiques d^une seule époque et d^un seul Italien, de celui qui a réuni en lui, le génie, les vertus, il faut le dire, quelquefois les défauts de la patrie, celui qui a été tour à tour vainqueur et vaincu, un homme de lettres, un homme d'action, né dans la classe des puissans et réduit à la plus désolante misère, accompagné toujours par Tamour^ dit encore M. Balbo , ensuite s^abandonnant éperdument à la haine ; enfin Tltalicn le plus italien qui ait jamais existé depuis les premières rives de Fune et Fautre Doire jusqu^à la colonne qu^Antaris, roi des Lombards, toucha de sa lance en face de Messine.

Le siècle où vécut Dante, dit encore sous un autre rapport M. Balbo, est, relativement à Fenseignement

(!) Vita di Dante, serit/a da Cesare Balùo. a vol. iu-S**. Torino , Pomba, 1839.

moral, le plas important de Thistoire d^Italie, celui dans lequel on passa, après de courtes vertus républicaines, aux longs vices de cet état de gouvernement ni républicain, ni monarchique, s^éteignant toujours, après des symptômes de marasme et de langueur, sous les coups infaillibles d^une seule volonté qui souvent ne connoit plus de contradicteurs.

Actuellement , aurons-nous eu tort de dire , de concert avec M. Balbo, que, pour son temps, cet Italien fut à lui seul une grande partie de Phistoire de ritalie, et qu^il répond à toutes les questions? Cette - vie si éclatante, si lumineuse, qui excitoit encore Pattention des peuples , même sous les haillons de la pauvreté, et à ce dernier rang de la table des grands où figuroient en première ligne des bouffons ; cette vie si éclatante, si lumineuse, n^a-t-elle pas quelque chose de semblable à ces feux rivaux du soleil qu^on allume sur des tours élevées ? Comme eux, elle répand sa clarté sur ce qui la précède, sur ce qui Tentoure et sur ce qui la suit.

Oui, nous verrons quelles vicissitudes tourmentèrent ritalie avant le siècle de Dante. Nous observerons quelles incertitudes, quels déchiremens occasionnèrent ces vicissitudes imprévues ; nous détaillerons les conséquences heureuses ou funestes qui s'^étendirent aux siècles suivans. Aussi la vie de Dante , tentée sans peur, sans passion, sans colère, sans préférences municipales, je n^ose pas dire sans amour, sera comme \àfeu en usage au Bengale^ qui éclairera les temps de la barbarie après Fempire romain , les premiers balbutiemens de la renaissance, la renaissance prenant la robe virile, et toutes les phases des événemens littéraires et politiques jusqu^à nos malheurs d^aujourd^hui , enfin jusquVi cette admiration

croissante pour la Divine Comédie^ admiration qui, sans blesser nos dogmes religieux, commande un nouveau respect pour leurs mystères. Cet ouvrage de Dante, comme me Ta dit très-bien Ennius Viscooti, chargé de censurer tes notes de l'édition préparée à Rome, par Lombardi, en 1791, fortifiera le catholicisme du double secours d'une orthodoxie inattaquable, et du salutaire emploi des charmes poétiques pour affermir, même sans qu'on s'en rende compte , cette vénération due au Saint Siège , vénération à laquelle il faut toujours revenir, soit après quelques injures jetées aux pontifes par Dante lui-même , soit après les persécutions militaires dont nous avons été témoins, il y a trente années.

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