CHAPITRE XXXII
ÉPISODE DE l'empereur TRAJAN, CONSOLANT LA VEUVE DONT LE FILS A ETE TUÉ PAR DES SOLDATS. LES 0B6UEILLEUX. DESCRIPTIONS DU COURS DE l'aRNO. RINIÉRI De' CÂLBOLI. HUGUES-IE-GRAND. DANTE A RECUEILU EN FRANCE DES ACCUSATIONS QUE l'hISTOIRE NE CONFIRME PAS. PLAIDOYER DE 6RANGIER EN FAVEUR DE LA VÉRITÉ. IL CITE LE BON ESPRIT ET LA BIENVEILLANCE DE LA COUR ROMAINE ENVERS SAINT LOUIS. GÉNÉALOGIE DE LA MAISON DE FRANCE. FRAN- ÇOIS 1*', HENRI IV, LOUIS XVIIIy CHARLES X. LES ACADÉMICIENS DE LA CRUSCA ONT RÉFUTÉ CE PASSAGE DE DANTE. LA VERNaCCIA. DÉCOUVERTE DE DANTE RELATIVE A l'iNFLUENCE DU SOLEIL SUR LA FORMATION DU VIN. DANS LA SCIENCE, LES FLORENTINS SE FONT ENTr'eUX une noble GUERRE. ARNAUT DANIEL. M. RATNOUARD A RECOMPOSÉ LE TEXTE DE DANTE POUR LES PAROLES d'aRNAUT. DANTE TRAVERSE LES FLAMMES. BÉATRIX APPAROÎT. ELLE INTER- PELLE DANTE. IL SORT PURIFIÉ DU PURGATOIRE.
Jb dois livrer ici un combat à mes a£fections, à mes préférences , à mes joies. Je dois restreindre mon admiration , je dois borner mes plaisirs ; je ne puis continuer d^analyser avec étendue. Je n^ai point le projet impie de dire à un lecteur quMI peut avoir une excuse pour ne pas lire le Purgatoire tout entier. Il faut aller ailleurs trouver Fange qui , avec la pointe d^une épée , trace sept fois la lettre p (péché) sur le front de Dante ; mais nous ne pouvons passer sous silence la description du bas-relief en marbre où est écrite une belle action de Trajan.
[1314] ET DES OEUVRES DE DANTE. 3d3
« Là ëtoit représentée la gloire brillante du prince romain. Gr^oire , frappé de la vertu de cet enipereuri obtint en le sauvant une baute victoire. ( Il faut s'accoutumer à voir Dante trancher quelquefois du confesseur, et absoudre, sans pouvoirs et de sa propre autorité poétique , ce qui lui paroît mériter la clémence de Dieu. ) Une veuve désolée et en larmes tenoit la bride du cheval de ce monarque, qui étoit environné d'un grand nombre de soldats , et autour duquel flottoient , éclatans d'or, les étendards ornés des aigles de Rome. L'infortunée, au milieu de ce bruit, sembloit s'écrier : « O mon « maître , venge la mort de mon fils ! elle m'a plongée dans « ce désespoir. » -« L'empereur paroissoit lui dire : — « Attends • que je revienne ! » — < La veuve répondoit avec un nouvel accent de douleur : — «< Mais, ô mon prince , si tu ne reviens « pas !» — « Alors, disoit l'empereur, mon successeur prendra ■ sdin de ta vengeance. » «-^ « Et à quoi, répondoit la veuve, te « servira la justice d'un autre , si je recours en vain à la « tienne? » ^- « Rassure-toi, reprenoit enfin le prince, il faut « que j'accomplisse mon devoir ; la justice le veut et la pitié «« arrête mes pas. »
Voilà cependant un passage de ce Purgatoire que Ton paroit dédaigner dans notre pays ! Y eut-il jamais dialogue plus animé , plus tendre ? LMnsistance de la mère dont on a tué le fils , le commencement du reAis du prince empressé d^aUer à la guerre, Tobstination de Pamour maternel qui veut être satisfait sur-le-champ , la patience et la douceur du monarque qui s^arrête pour faire justice , quel trésor de sensibilité, de connoissance du cœur humain, ne rericontre-t-on pas dans ce peu de vers qui contiennent de si hauts préceptes pour les princes , et de si vifs encouragemens pour les afQigés !
Les orgueilleux s^ofFrent aux regards du poète. Il voit parmi eux Oderigi, Fhonneur de Gubbio, Thonneur de cet art qu^à Paris on nomme enluminure. Voilà une louange pour notre capitale. Dante n^auroit-ii
pas dû être juste pour nos princes , en même temps (juMl se montroit flatteur pour ceux qui dessinoient les rubriques des manuscrits ? Nous devons voir dans ce passage quelque chose qui honoroit notre France , déjà sur ia route d'un perfectionnement du dessin. Plus loin \ une mention de Cimabué , de Giotto , achève de faire connoitre le culte que Dante adressoit aux arts. — Dans le i4" chant, une ombre, Guido del Duca da Brettinoro, demande à Dante d^où il vient et qui il est ; Dante lui adresse une réponse que Ton peut croire avoir été composée sous les sources de TArno , au moment où , en prose moins bonne que ses vers, Alighieri entretenoit Fltalie de ses douleurs, et déploroit amèrement Tindolence de Henri VU. £n vérité , on pourroit dire que Dante a écrit ce qui suit, assis sur quelque sommité du mont Faltérona :
« Au milieu de la Toscane coule un petit fleuve qui naît « dans le mont de Faltérona, et qu'un cours, de la longueur « de cent milles, ne peut rassasier ; c'est près de ce fleuve que M j*ai reçu mon enveloppe mortelle. Vous dire qui je sub seroit u parler en vain ; la renommée n'a pas encore beaucoup fait « retentir mon nom. m L'ombre qui m'avoit interrogé reprit : « Mais si je te comprends bien , tu veux parler de l'Arno? » Une autre ombre repartit : m Pourquoi a-t-il caché le nom du u fleuve ? on n'en use ainsi qu'à propos des choses qui font M horreur. » — «< Je ne sais, dit ensuite sa compagne, mais « le nom de la vallée où coule ce fleuve est bien digne de M sortir de la mémoire des hommes ; car dès sa source, là où M la montagne, dont a été détaché Peloro , déverse ses eaux si u abondantes, jusqu'au point où ce fleuve vient réparer la « perte de celles que sur la mer le soleil réduit en vapeurs « destinées à leur tour à former de nouveau des rivières , les « habitans de ces bords fuient la vertu comme un serpent M ennemi, ou par l'effet d*une situation désavantageuse, ou par « l'empire d'une funeste habitude. Ceux qui rampent dans cette « vallée perverse ont tellement changé leur caractère, qu*il «t semble que Circé les repaisse de mets souillés par des ma-
« léfices.— D'abord ce fleuve creuse son lit maigre à travers les M toits de pourceaux hideux , plus faits pour dévorer des « glands que pour se nourrir des alimens des hommes. En « continuant sa route , il trouve des roquets criards, plus bar- « gneux que ne le comporte leur force ; aussi , dans son dé- « dain, il leur tourne le museau et poursuit son cours. Plus R elle s'agrandit, plus cette fosse maudite et ingrate rencontre M des chiens qui se font loups. Après être descendue à travers <« des gorges profondes, elle trouve des renards si frauduleux, « qu'aucune ruse ne peut parvenir à les tromper. Je ne ces- « serai pas de parler, quoique d'autres puissent m'en tendre, « et il sera utile à celui qui se dit d'un pays voisin de l'Arno « de connoitre ce qu'un esprit prophétique me fait annoncer, «t Je vois ton fils qui chasse ces loups sur la rive du fleuve « cruel et qui les met en fuite ; il vend leur chair toute « vivante, ensuite il les tue comme de vieilles bétes. Il arrache « ainsi à beaucoup d'entr'eux la vie, et à lui l'honneur. Il « sort, teint de sang, de la ttiste forêt, et il la laisse telle, que « d'ici à mille années elle ne pourra reverdir. »
L^ombre qui parle ainsi, Guido del Duca, s^adresse à messer Riniéri de Calboli di Forli. Le petitfils de Riniéri, podestat de Florence en i3o2, ayant été gagné à prix d^argent par le parti noir, fit enfer* mer tous les principaux personnages du parti des blancs. ( Voy. Purgatoire^ Didot, tom. II, pag. 188.)
Il est aisé de reconnoitre ici que par la montagne dont fut détaché Peloro , promontoire de la Sicile , Dante entend T Apennin. Il adopte Tidée de ceux qui pensent qu^autrefois la Sicile faisoit partie du continent de Tltalie , que Tîle de Chypre appartenoit à la Syrie , et Tile de Négrepont à la terre ferme de la Béotie , etc.
"Les pourceaux hideux sont les habitans du Casentin ; les roquets criards sont les habitans d^Ârezzo ; la ^sse ingrate et maudite est toujours FArno , qui coule entre de hautes montagnes; les chiens^ qui
se font loups ^ sont les Florentins ; les renards frauduleux sont les Pisans. Il faut d^'abord blâmer ici le mécontent exilé qui s^abandonne à un mouvement de colère et de dépit trop semblable à ceux qu^il éprouve dans VEn/èr ; mais il faut ensuite a4* mirer le poète cfaaud et vigoureux qui trace un tableau aussi énergique.
La lettre p a été tracée sept fois sur le front de Dante , quand il est entré dans le purgatoire , parce que le poète apparemment s^est plus ou moins rendu coupable des sept péchés capitaux. Les anges qui gardent les deux premiers cercles ont effacé de son front deux p. Ainsi Dante est déjà puriBé du péché d^orgueil, puni dans le premier cercle, et du péché d^envie , puni dans le second. Il n^a plus à parcourir que cinq autres cercles , ceux de la colère , de la paresse , de Pavarice , de la gourmandise et de la luxure.
Dante trouve dans le cercle de Favarice Huguesle-Grand , père de Hugues Capet , et qui fut aussi appelé Cappatus.
Le poète Ta régler sans pitié avec les princes français tous les comptes de sa colère , de son indignation et <le sa vengeance. Hugues4e-Grand étoit condamné à crier : « Bon Fabricius , tu aimes mieux « la vertu avec la pauvreté , que de grandes richesses (c avec le vice ! » Hugues devoit aussi louer Nicolas, qui assura une dot à des vierges pour sauver leur honneur et leur jeunesse. Dante demande à Fombre de Hugues qui elle a été. L^ombre répond :
tt Je fus la racine de cette plante coupable qui , par son (( ombre funeste , nuit à toute la terre chrétienne , tellement
« qu'elle porte rarement de bons fruits On m'appela
« Hugues-Capet ; c'est de moi que sont nés les Philippe et
« les Louis qui gouvernent depuis peu la France c'est de
u ma nombreuse famille que sont proTe;nus ceux que l'huile
Cl sainte a consacrés Charles alla en Italie (Charles, frère
« de saint Louis), et il fit une victime de Conradin. Je lis dans •« l'avenir qu'on enverra de France un autre Charles ( voilà « encore de nos princes sous les serres poétiques du gibelin ; « il s'agit de Charles de Valois, lepaciere de Florence en 1302). « Pour mieux le faire connottre lui et les siens, il est sans « armes.... il frappe Florence qu'il déchire de ses coups. »
Le prince qui parle , père de Hugues-Capet , étoit fils de Robert, duc d^ Aquitaine. Dante a voit ramassé à Paris , dans des haines de mécontens de Fépoque , une fable quUl a consignée ici. Il fait dire à Hugues* le-Grand :
Figliuol fui ^un heccaio di Parigi.
Grangier, premier traducteur français de la Z7<i^ine Comédie , et aumônier de Henri IV, s^écrie , à ce sujet , dans le langage du temps :
« Qui veut prendre ces paroles à la lettre , elles sont ridicules , car Hugues-Capet eut pour père Hugues-le- Grand , comte de Paris, qui fut fils de Robert , duc d'Aquitaine. Ce Hugues- le-Grand étoit un prince qui aimoit fort la punition des médians, et souvent faisoit faire justice de ceux qui méritoient la mort. Ainsi le figliuol fui signifie, je suis fils de Hugues-le-Grand, comte et justicier de Paris. »
Grangier se trompe quand il croit que Tombre qui parle est Hugues le roi , fils de Hugues-le-Grand ; c'est Hugues-le-Grand lui-même.
Il est certain que le poète (i) s'est livré à un mouvement de colère très-injuste et très-condamnable ,
si Ton prend ce vers à la lettre. On peut juger dans
(i) Traduction du Purgatoire, Didot, tom. Il, pag. aaG.
quel embarras dut se trouver Graugier, qui avoit obtenu de dédier sa traduction à Henri IV. Mais le brave et naïf aumônier aime mieux se dénoncer luimême au roi , et il lui parle ainsi dans Tépitre qui précède Touvrage :
M Or en ce noble poème il (Dante) se descouvre un poète excellent, un philosophe profond, un théologien judicieux, touchant avec un langage plus nerveux que mignard, toutefois obscurément y quasi toutes les plus belles matières comprises aux sciences susdites. La façon de laquelle il en use en cette ditte comédie est comme satirique attaquant toute condition de personnes grandes ou petites possible autant, ou plus incentieusement que justement , veu qu'il étoit en coutume des factions et partialités suscitées par les gdfes eighiielùtr en Italie qui transportent souvent les jugemens humains, outre que ceux qui furent à son parti contraire , le traitèrent si mal , que privé de tous ses biens et exilé de sa douce patrie il fut réduit à une si grande colère , que comme poète il s'en revanche avec permission fabuleuse tirant ceux que bon lui semble aux enfers, en purgatoire et au ciel, et les fait parler ainsi qu'il veut , sans égard souvent d'une opinion plus saine et véritable. A quoi doit-on prendre plaisir comme à des choses intentées par un poète auquel il est permis de tout dire , et il me semble que les pic^nes et acraques qu'il donne seront d'autant plus honorablement reçues , puisqu'il n'épargne pas même la ville de Florence sa douce patrie, laquelle il condamne à tout propos. A cette clance marchent après plus furieusement que tous les autres, les papes, les cardinaux et plusieurs autres prélats de l'Eglise qu'il fait trouver en enfer et en purgatoire, et plus que trop souvent il se plaint d'eux, les accusant d'ambition y d'avarice, de gourmandise, d'ignorance.... et je m'étonne fort qu'en cette sienne licence ménippée ou mUé^ sienne il ne couche vos prédécesseurs , comme U fait trouver au purgatoire Hugues-Gapet et entr'autres choses le faict ainsi parler, en découvrant un peu trop son ame partiale et ingrate.... Mais telles choses sont dites par métaphores et pour Vamour de Philippe-le-Bel et les autres qui furent cause de fomenter les guerres civiles en Italie. . . . mais les licences d'un ppète ne sont point préjudiciables aux choses que les hystoires
nous monstrent , et il mérite pardon aux injures et colères, que comme partial il .débonde en la consolation de ses misères. »
Grangier finit par dire à S. M. qu^il a abusé de sa patience pour toutes ces licentieuses attaques , afin que ceux qui sont accoutumés à reprendre ou ils prétendent pouwir mordre ne pussent pas Taccuser d^avoir négligé de supprimer ces passages.
a Mats ceci| ajoute-t-il, ne pouvoit se faire sans gâter de tout l'ordre et l'économie d'un si bel oeuvre , si ancien , si vénérable , qui , parmy le siège romain où les bommes sont tant chatouilleux quand on remarque quelque cbose des abus ou vices, a emporté si grand crédit, que l'on n'a rien retranché du présent poëme, et telles humeurs satiriques ou lièer^ tés se sont supportées de siècle en siècle pour le mérite d'un si grand poète et pour la naïveté de laquelle il use sans encourir beaucoup de blâme, si on considère de près à quelles occasions il se plaint de beaucoup de choses qui se passent au monde. »
Cest encore le cas de se souvenir de la loi qui condamnoit Dante Alighieri à être brûlé vif, s'il tomboit entre les mains des Florentins , et il attribuoit cette cruauté au parti que Charles de Valois, descendant de Hugues-le- Grand , avoit appuyé de ses armes.
Nous remarquerons aussi qu^un sentiment de déférence et de respect pour Brunetto Latini a empêché Dante de parler en termes peu convenables de notre saint Louis. Dante avoit été presque témoin de la canonisation de ce prince , et il faut croire qu^encore à Paris la mémoire de ce grand souverain , qui ras-sembloù en lui tant de vertus^ et à qui rien ne pàil- LoiT, comme à for raffiné , étoit hautement et généralement vénérée.
Villani dit que Hugues-le-Grand descendoit de
haut lignage ; puis il donne la version que Dante a répétée :
« La généalogie de la maison de Gapet a été établie avec d'autant plus de soin , dit M. Fiévée (1) , que des chronologistes, dévoués à un parti étranger, prétendaient que le premier roi de cette maison étoit d'une race obscure. C'étoit bien peu connoître l'esprit d'un siècle ou les grands étoient les égaux des rois, que d'avancer qu'ils avoient choisi un homme d'une naissance au-dessous de la leur. Hugue&-le-Grand (le même que Dante introduit ici ) descendoit de Robert-le-Fort, comte d'Anjou, et il étoit allié à la famille impériale du temps de Gharles-le-Ghauve. C'est par ce Robert que les grands fiefs des Capétiens entrèrent dans leurs maisons , et préparèrent l'ascendant que prit Hugues-le- Grand sur les seigneurs de France. Il étoit fils de roi (fils de Robert , comte de Paris, qui osa disputer à Charles III le titre de roi), oncle de roi , beau-frère de trois rois, ayant épousé successivement une sœur de Louis'le-Bègue , une fille d'Edouard , roi d'Angleterre , et Hedwige , sœur de l'empereur Othon II et fille de l'empereur Othon P^ Il fut père de roi et n'en porta jamais le titre, mais il en eut la puissance jusqu'à sa mort, arrivée à Dourdan, le I6juîn956. Hugues-le-Grandeut d'Hedwige trois fils, Hugues- Capet, tige de la maison de France, Othon, et Eudes, duc de Bourg(^ne, et deux filles, Béatrix, et Essème, mariée à Richard 1*% duc de Normandie. »
Enfin , le père de Hugues-Capet étoit duc d^Orléans , et riche possesseur de bestiaux « qu^on amenoit en grande quantité à Paris pour Tapprorisionnement de la ville. C^est en partie sur les richesses de Tagriculture que se fondoit alors la puissance des princes.
D'ailleurs , on connoit Panecdote de François F'. On assure qu'Hun jour un courtisan , pour animer le prince contre des Italiens qui venoient se fixer à
(i) Biographie univeneUe de Michaud, XXI. 35.
Paris , et qui y apportoient des connoissances en finances et en crédit , dont nous nous sommes trèsbien trouvés depuis (car si Jacques Cœur (i) les avoit fait fleurir un moment chez nous, on n^avoit pas continué d^en profiter) , récita au roi les vers de Dante , et que dans le premier moment ce prince , d^un caractère yif , fut irrité, et s^écria : <f Le Toscan « en a menti par la gorge. » Mais bientôt , mieux instruit , il rit lui-même de sa vivacité , et n^en continua pas moins la protection qu^il avoit Fhabitude d^accorder aux sciences et aux arts , que les Italiens culti voient avec tant de succès.
Henri IV ne se crut pas offensé quand on lui lut ce passage , si mal interprété , et il permit à Grangier de lui .dédier sa traduction en vers de la Dîi^ine Comédie. Il est vrai que le plaidoyer de Taumônier est singulièrement spirituel , quoiquHl n^ait pas rencontré le vrai sens du vers.
De nos jours , Louis XVIII , qui entendoit trèsbien et parloit même avec aisance Titalien , a fait remettre une gratification de 6,000 fr. à M. Biagioli , qui a publié à Paris une édition très-remarquable de la Divine Comédie y avec un nouveau commentaire réimprimé depuis en Italie.
En i83o , j^ai eu Tbonneur d^offrir la seconde édition de ma traduction de YEnJèr à S. M. Charles X, très-peu de jours avant la fin du mois de juillet* Le prince , à qui je disois que la première version française avoit été dédiée à Henri IV par Grangier, me répondit en riant : « Ah ! oui , je sais , je sais (( ce conte de Dante ; je sais ce que Grangier disoit à « Henri IV. Ah! la jolie édition! Comme on travaille
(1) Vay* rexcellente Vie de Jacques Cmwr, par M. le baron Trouvé, lUlérateur et publiciMe très-distingué , à qui j'ai voué une amitié sincère.
n aujourd'hui 1 Cest mieux que les Cadn (t) et que « la collection qui porte mon nom. » Puis le prince m^adressa^ dans ces termes gracieux qui lui étoient si familiers, les plus obligeantes félicitations.
On ne saurait trop admirer et trop répandre la noble et imposante opinion de François r% de Henri IV, de Louis XVIII , de Charles X, qui sait^ qui sait ce conte j et qui en rit, de ces quatre glorieux personnages d^une si grande importance , et si naturellement intéressés dans cette question. Tous les quatre n^ont , en définitive , poursuivi d'^aucun dépit ce vers, ou il ne faut voir probablement qu^une manière brusque et gibeline d'expliquer avec malice et mystère un fait historique , Orléans nourrissant Paris ; où il ne faut voir qu'un fait détourné de son sens véritable , et torturé pour Famour^ comme dit Grangier, de Philippe-le-Bel et de Charles de Valois, protecteurs de Canté de' Gabrielli, et de Florence qui avoit confirmé la sentence d'exil, et qui, après une récente amnistie, en avoit excepté Dante, que l'on considéroit comme une sorte de chancelier de Henri VIL
Dans leurs commentaires sur ce passage , les Italiens sont froids, excepté cependant les académiciens de la Crusca, et M. Biagioli , qui a dit sur cela des choses pleines de raison ; je suis étonné que récemment , pour l'amour de la vérité seulement , un nouveau commentateur n'ait pas cherché à éclaircir à fond avec quelque empressement ce point d'histoire que tout observateur a droit d'examiner avec calme et sans les passions du banni.
(t) Tout le monde connott les livrai in-a4 édités par Cazin avant et après 1780. Ds ne sont plus racherchés. Quant à la eoUêciion dm cowUê ttArtait^ 64 vol. in-t8 , elle ne fut tirée qu'à cent exemplaires à peu près par Didot l'alné. Elle a été quelquefois portée dans des ventes à 1 ,aoo £r. et â 1 ^5oo fr. Je dois cette note à M. Benjamin Duprat, délicat et habile oonnoissenr en IWret-
KetoumoDs cependant à notre rancunier^ pour qui nous n'avons pas de longues colères.
Il est dans Tintention du poète que Virgile disparoisse, et ne continue pas de guider Dante. Aussi il va introduire ici Stace, auteur de la Thebdide. Ce dernier restera avec Dante jusqu^à la fin du voyage du purgatoire.
Les trois poètes rencontrent Forèse, frère de Corso Donati. Forèse est puni dans le cercle de la gourmandise , et il fait voir à Dante Martin IV de Tours, qui ejcpie, par le jeûne, les anguilles de Bolséna, qu^on faisoit mourir dans le vin appelé la Vernaccia (i) , avant de les accommoder avec un choix de diverses épices. Il paroit , du reste, que dans le temps on ne préparoit pas autrement les anguilles servies sur les tables des princes. Il y a là une insulte sans motif.
CVst ici que Dante parle de Gentucca. Le lecteur sait que Dante connut cette dame à Lucques , et c^est Buonagiunta de cette ville qui murmure le nom de cette Lucquoise. Mais il falloit plus que jamais user d^adresse. La vision a lieu en i3oo; aussi Buonagiunta s^exprime en ces termes :
« Il est né une femme qui ne porte pas encore de voile ( Gentucca n'avoit peut-être que cinq ans en 1300) ; elle te rendra agréable le séjour de ma ville , quoique chacun lui reproche cette faute ; pars avec cette prédiction. La vérité t'appreudra si tu t'es trompé en m'entendant murmurer quel-
(i) Voici le commentaire de Benyenuto [peUa laita] sur la Vernaccia; îe le donne ici, parce que je me suis trompé dans ma deiuiéme édition, et que je n'ai pas bien expliqué ce passage :
« La Vernaccia questo è un vino oheda più niidrimento che gli dUri
vini 9 noBCM neOê montagne aUiaeime di Sienea M quafe non si fa meniùmo appresio gli autori perché quelli hiochi a sno tempo non erano choUivati «» lavoraii» o ( Manuscrit dédié à la famille d'Esté, copié par Zorzi Zancbaoi» feuillet 267, vereo, ) J'ai cité ce manuscrit, pag. ait de cette histoire.
ques mots. Mais, dis-moi, ne yoîs-je pas en toi l'auteur de ces vers nouveaux ?
Dûnn9 eh' avête fmieUatto iPamort.
« Je répondis : « J'écris quand Famour m'inspire , et ainsi « je recueille ce qu'il dicte à mon cœur. »
D^ailleurs, Dante se traite lui-même avec autant de sévérité quMl en apporte à juger les autres. Dans le XXVII* chant , un ange lui dira :
Più non si va , se pria, non morde Anime santé, il fiwco.
Aussi , il sera fait pleine et entière réparation.
Plusieurs des ombres qui habitent le purgatoire sont défigurées par la maigreur, M. Ginguené mérite ici d^être cité.
« Dante, occupé de ce qu'il vient devoir, voudroil apprendre comment des âmes, qui q'ont aucun besoin.de se nourrir, peuvent éprouver la maigreur et la faim. Stace, invité par Virgile, entreprend de le lui expliquer. Sa théorie sur la partie du sang destinée à la reproduction de l'homme , sur cette reproduction, sur la formation de l'ame végétative et de l'ame sensitive dans l'enfant avant sa naissance , sur leurs développeinens lorsqu'il est né, sur ce que devient cette ame après la mort, emportant avec elle dans l'air une empreinte et comme une image du corps qu'elle animoit sur la terre, tout cela n*est ni d'une bonne physique ni d'une métaphysique saine. Mais dans ce morceau de plus de soixante vers , on peut , comme dans plusieui-s morceaux de Lucrèce, admirer la force de l'expression , la poésie du style et l'art de rendre avec clarté, en beaux vers , les détails les plus difficiles d'une mauvaise philosophie et d'une physique pleine d'erreurs. (1). »
Il y a cependant à bien remarquer cette phrase de
(i) HisU'lUt,^ tom. II, pag. i76ettuir*
Dante : « Considère que la chaleur du soleil , jointe « à rhumeur qui coule de la vigne, produit le vin. »
Ceci a passé pour une opinion nouvelle due à Ga« lilée, et Dante avoit eu cette opinion bien avant Galilée. Dans la grande guerre des découvertes, on voit encore une sorte de guerre civile parmi les Florentins; cette fois pour nous une telle guerre est noble, et conduit TAthènes de Fltalie a une immense gloire.
Dans le cercle où Ton crie Sodome , Dante trouve le troubadour Arnaut Daniel , qui , interrogé sur son nom , répond en provençal :
« Yotre courtoise demande me plaît tant, que je ne puis ni ne veux me cacher à vous. Je suis Arnaut qui pleure et vais chantant ; je vois avec chagrin ma folie passée , mais je vois avec transport le bonheur que j*espère à l'avenir. Maintenant je vous supplie par cette vertu qui vous guide au sommet, sans que vous éprouviez le tourment du froid ni du chaud , qu'il vous souvienne de soulager ma douleur ( c^est-à-dire de prier pour moi ! ) »
Cette traduction est de M. Baynouard , qui a eu la bonté de Fentreprendre pour me Foffrir, et qui a écrit pour la première fois les vers provençaux , tels que Dante les avoit composés. Avant M. Kaynouard, dans toutes les éditions, le texte provençal étoit altéré, surtout dans Favant-demier vers.
Il y a ici une petite inadvertance du poète, ou Arnaut est mal instruit. Le Provençal félicite Dante de ce qu^il sera guidé au sommet sans éprouver le tourment du froid et du chaud. Le froid , il ne Féprouvera pas, mais le chaud, il faut qu^il le brave ici. L'ange dont nous avons parlé plus haut, après avoir prononcé les vers déjà rapportés , Piii non si vaj etc., ajoute : Entre dans la flamme.
« Ces paroles, dit le poète, me glacèrent de terreur, et je devins froid comme celui qui va être déposé dans la terre. Je levai mes deux mains en signe d'étonnement , regardant les flammes , et me rappelant vivement les corps humains que j'avois vus condanmés aux flammes. »
II pouvoit aussi se rappeler la sentence de Canté de^Gabrielli. Virgile met fin à ces retards en disant: « Entre Béatrix et toi^ il ri est que cette muraille. » Le poète s^avance à travers les flammes , et dit que pour se rafraîchir il se seroit jeté dans une chaudière de verre bouillant;
Cest dans le poème même quHl faut chercher les scènes des dernière chants, Tapparition de la jeune fille qui cueille des fleurs , le char divin , les candélabres d'or, le griffon , les cent ministres et messagers de la vie éternelle qui jettent des fleurs autour d^eux en criant, Manibus date lilia plenis (ce vœu longtemps cher à tous les Français), la femme dont les épaules sont couvertes d^un manteau vert. LVsprit de Dante j quoiquHl y eût long-temps quHI fut saisi de stupeur, sans bien discerner, à Faide de ses yeux, qui pouvoit être devant lui , sentit par la vertu cachée qui sortoit de cette femme, la grande puissance d^un ancien amour. Ceci nous révèle Béatrix.
« Aussitôt que ma vue eut été frappée par cette vertu souveraine qui m'avoit blessé avant que je fusse sorti de l'enfance , je me tournai à gauche avec ce respect qu'éprouve Fenfant qui court à sa mère quand il a peur, ou quand il est affligé , et je dis à Virgile : « Je n'ai pas une goutte de sang « qui ne soit agitée ; je reconnois les traits de mon ancienne « flamme. » Mais Virgile avoit disparu, Virgile, ce doux père, ce Virgile à qui elle àvoit confié mon salut; et Taspect du séjour que perdit notre ancienne mère ne put empêcher mes yeux, secs jusqu'alors, de verser des torrens de larmes.
tt O Dante, parce que Virgile a disparu , ne verse pas, ne
[1314] ET DES mUVRES DE DANTE. 367
« verse pas de larmes ! tu dois pleurer pour une autre bles- « sure, n Ainsi me parloit la femme céleste. Je vis, lorsque je me retournai au bruit de mon nom que je dois répéter ici, qu'elle étoit à la partie gauche du char, comme un amiral qui va voir de la poupe à la proue comment manœuvrent les commandans des autres vaisseaux, et qui les encourage à bien
faire Bientôt, avec le même air altier, elle commença
ainsi : « Regarde-moi bien , oui, suis-je bien Béatrix? Com- « ment as-tu donc daigné gravir la montagne? ne savais-tu « pas qu*ici l'homme est heureux? » Béatrix continua ses re-* proches :
« Je soutins quelquefob ce coupable par mes r^ards ; en lui M montrant mon visage enfantin , je le conduisis dans la vérir « table route ; mais quand je fus sur le seuil de mon second
• âge et que je changeai de vie , le parjure me quitta et se u livra à d'autres soins. Lorsque j'eus déposé ma dépouille « mortelle pour devenir plus belle et plus puissante , je lui « parus moins chère et moins agréable , et il tourna ses pas « vers le faux chemin , en suivant de trompeuses images du « bien qui ne tient aucune promesse. En vain j'obtins pour lui
• de Dieu de saintes inspirations par lesquelles je le rappelai a pendant ses songes et pendant ses veilles. Il en tint peu de m compte. Il tomba si bas que, pour assurer son salut, tous les « efforts étoient vains , si je ne lui faisois connoitre les races « condamnées ; aussi je visitai la porte de leur empire, et mes M prières et mes pleurs furent portés à celui qui l'a conduit M ici. Ce coupable, enfin, violeroit les hauts décrets de Dieu, « s'il passoit le Léthé, et s'il goutoit de ces mets avant d'avoir, « en expiation de ses fautes, versé quelques larmes de re- « pentir. *>
Au commencement du xxxi"" chant , Béatrix adresse un reproche direct relatif à Gentucca , quVUe ap-* pelle une fillette (pargoletta). Nous ne chercherons pas à expliquer quel est le géant quHntroduit ici le poète. On s^accordeà direquecVstPhilippe-le-Bel; le gibelin pardonne rarement. Dante est dirigé par Mathilde ; c^est la jeune fille quMl a vue d^abord ; il est conduit vers TEunoë.
368 HISTOIRE DE LA VIE [t3M]
Voici les derniers vers du Purgatoire :
■ Si je pouvois m'ëteudre davantage , â lecteur, je chati' terois en partie la douce boisson dont je ne peux pas me ras> sasier ; mais puisque toutes les parties de cette seconde Cantica sont remplies , l'ordre que je me suis prescrit ne me permet pas de continuer.
■ Je sortis de l'onde sainte , rafraîchi comme une jeune plante nouvellement couverte de feuilles, purifié et disposé à rowiter aux étoiles :
■ Puro * tlitpMU a lalir alla tMU. a