‹ Histoire de Dante AlighieriChapitre 33 sur 52 · CHAPITRE XXXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXI

DANTE TERMINE SON PURGATOIRE VEES LA FIN DE 1314. GENTUCCA DE LUCQUES. ELLE ENGAGE DANTE A INTERCÉDER AUPRES d'cGUC- CIONE EN FAVEUR DES LUCQUOIS. OPINION REMARQUABLE DE M. GIN- GUENÉ SUR LE DEBUT DE LA CANTICA DU PURGATOIRE, PREMIER CHANT DE CE POEME. CATON, GARDIEN DES AVENUES DU PURGA^ TOIRS, LES QUATRE ETOILES DE DANTE, QUI NE SONT AUTRES QUE LA CROIX DU SUD, GLOBE ÉGYPTIEN QUE DANTE A PU CONNOÎTRE. OPINION SAVANTE DE M. l'aBBÉ DE CESARIS. LE MUSICIEN CA8ELLA. MANFRED. BUONCONTE DI MONTEFELTRO. SORDELLO DE MANTOUE. DESCRIPTION DE l'iTALIE , TIREE DU MANUSCRIT ZANCHANI. MAR- GUERITE 9 EPOUSE DB SAINT LOUIS. TROIS NOUVELLES ETOILES , EXPU<^USEa PAR M. DB CESARIS. DÉDICACE INDIRECTE A MOROELLO.

Oest vers la fin de i3i49 suivant les recherches profondément raisonnées de M. Troya, que Dante termina la Cuntica du Purgatoire. Uami du poète, Uguccione délia Faggiola, fidèle au parti gibelin, ayoit servi les intérêts de Pise , gibeline exaltée , et il s^étoit emparé de Lucques, alliée de Florence. Il papoît certain que ce fut dans ce dernier séjour que Dante ajouta plusieurs traits à son Purgatoire. Cependant le poète eut à se plaindre de quelques dégoûts de la part de divers habitans de cette ville quMl avoit violemment maltraités dans VErifèr} mais la protection toute puissante d^Uguccione , qui jouissoit de Pautorité d^une sorte de souverain , empêcha que ces dégoûts ne devinssent des persécutions.

Dans le poème, il est question d^une certaine Genrtucca que Dante ayoit aimée à Lucques. Y eut-il là une capitulation entre des Lucquois d'un esprit patriotique exigeant, mais certainement peu moral, et Dante ne pouvant rétracter plusieurs stances de VEn-^ fer, entr^autres celle-ci?

Ecco un degli anziani di santa Zita ;

A quella terra che n'è ben fornita,

Ogn'uom T'è barattier, fuor che Bonturo.

Del m per danar vi si fa ita;

Qui non ha luogo il volto santo ;

Qui si nuota altrimenti che nel Serchio.

Un de ces traits satiriques est de la plus grande énergie. Ce Bonturo étoit Phomme le plus vénal de Lucques , et puis la sainte fiice, relique de la ville,

et le Serchio, fleuve de FEtat, ne laissent aucun doute sur Pintention de Fauteur.

Ce qui est certain , et ce qui donne une sorte de date précise à la publication telle qu^elle pouvoit se faire alors , c^est Faveu fait par Dante , dans le chant XXIV de cette Cantica, dWoir aimé à Lucques une certaine Geniucca.

Quoi qu^il en soit, Gentucca, dit M. Troya (i), adoucit une ancienne colère du poète. On croit que cette femme étoit de la famille de Bernard Morla Degli AntelminelliAllucinghi, et que la médiation de cette Lucquoise porta Dante à demander qu^Uguccione ménageât les vaincus. C'est peut-être en reconnoissance de cet acte de clémence que Dante mentionne encore Uguccione dans le chant xxiii, et Fappelle un envoyé de Dieu, qui détruira le géant ennemi. Par le géant, on entend communément Phi-

(i) VéUro, pag. 141.

lippe-le-Bel , qui avoit retenu le pontificat captif en France, et qui venoit de mourir depuis peu de temps.

Le poète désiroit dédier le nouveau poème à Moroello Malaspina , fils de Franceschino ; mais pour cela il ne s^abstient pas de donner à Uguccione des marques constantes de sa tendresse et de sa gratitude.

Dans cette Cantica , Dante n^a rappelé aucun des souvenirs historiques qui ont suivi i3i4; il le pouvoit faire par la voie de prédiction dont il s^est tant servi. Cest au Paradis quUl confiera plus tard ces souvenirs et les impressions qu^ils ont fait naître dans son esprit.

Quant aux événemens qui se sont écoulés de i3oo à i3i49 les prédictions ne manquent pas, et elles sont jetées ça et là pour animer les scènes et y répandre de la variété.

Nous donnons Fanalyse du poème, commencé probablement, nous le répétons encore, avant que Dante remit à frère Hilaire la Cantica dédiée à Uguccione, continué en France , et placé naturellement sur son sein dans les disputes de la rue du Fouarre^ apporté imparfait en Italie, suspendu pendant le séjour plus ou moins forcé dans la tour des sources de FArno , abandonné pour les dissertations écrites en faveur du gibelinisme , enfin achevé à Lucques pour être offert à Moroello , allié d^Uguccione , et qui , depuis plus de dix ans , n^avoit cessé de prodiguer à Dante les témoignages de la plus généreuse affection.

Il y a dans les compositions de quelques écrits un principe de bon goût, de vérité, de délicatesse qu^il ne faut jamais méconnoitre. Ce qui une fois a été bien fait , ne doit pas être refait dans un esprit de rivalité mesquine. Voici actuellement Texplication de ces prémisses.

* Je ne puis partager beaucoup de sentinieDS de M. Ginguené ; mais il existe dans son HisU lût. é^ Italie des passages d^une telle perfection, d^un style si convenable, d^une poésie si douce, d^un élan si rapide, quHl faut à jamais les citer. Le chapitre IX, où M. Ginguené entreprend Fanalyse du Purgatoire^ commence ainsi , et personne ne peut mieux dire en notre langue :

N SI jamais Tinspiratioxi se fit sentir dans les chants d'un poète y c'est certainement dans les premiers vers que Dante laisse échapper avec une sorte de ravissement en quittant \ Enfer pour des riions moins affreuses, où du moins l'espérance accompagne et adoucit les tourmens. Son style prend tout à coup un éclat , une sérénité qui annonce son nouveau sujet; ses métaphores sont toutes empruntées d'objets rians. Il prodigue sans effort les riches images, lea figures hardies, et donne à la langue toscane un vol qu'elle n'avoit point eu jusqu'alors, et qu'elle n'a jamais surpassé depuis. »

Voici actueUement ce début , tel qpe j^ai cru qu^il devoit être traduit, s^il est possible de le traduire :

« Porté maintenant sur une barque légère, mon génie laisse derrière lui une mer orageuse , et se dispose à parcourir des ondes plus paisibles. Je chanterai le second royaume où l'esprit humain se purifie et devient digne de s'élancer au ciel.

« Poésie lugubre, prends un autre ton! aide^moi, muse sacrée à qui je me suis dévoué! Galliope, élève et embellis mon style ! accompagne ma voix de ces accens mélodieux qui firent pressentir aux filles infortunées de Piérus qu'elles n'avoient plus de pardon à espérer !

M Au moment où j'étois sorti des enceintes ténébreuses qui avoient tant centriste ma vue et mon esprit , mes regards avoient été charmés par une douce teinte de saphir oriental qui se confondoit avec un air pur et serein jusqu'à la partie la plus haute de l'atmosphère. Cette belle'planète^qui'conseille l'amour faisoit sourire l'Orient, en" effaçant par sa'plus vive

lumière celle du signe des Poissons qui lui servoient d'escoite. Je me tournai à droite pour considérer l'autre pôle, et j'aperçus quatre étoiles, qui ne furent jamais observées que par les premiers habltans de la terre. Le ciel paroissoit se réjouir de leur éclat. O contrée du Nord , toi qui ne peux contempler ces astres éblouissans , que je te plains dains ton veuvage ! J'abaissai les yeux , je me tournai vers la partie du pôle opposé où le char de l'Ourse venoit de disparoitre , et je vis près de moi un vieillard solitaire , dont la noble figure inspiroit autant de vénération qu'on en doit à un père. Il portoit une longue barbe à moitié blanchie ; ses cheveux , qui offroient également l'empreinte d'un grand âge , tomboient par flocons sur sa poitrine. Les rayons des quatre étoiles sacrées réfléchissoient sur sa figure un éclat semblable à celui du soleil.

u Qui êtes-vous , vous qui , marchant contre le cours du « fleuve aveugle, avez fui la prison éternelle, dit le Vieillard, en «« agitant sa barbe vénérable ; qui vous a guidés? qui a osé porter « devant vous un flambeau téméraire, pour vous aider à sortir M de la profonde nuit dans laquelle est plongée à jamais la vallée M des douleurs ? Les lois de l'abime sont-elles ainsi rompues? « le ciel a-t-il changé ses augustes décrets, tellement que vous « autres, ombres condamnées , vous puissiez approcher de ces « grottes inaccessibles? »

« Alors mon guide me prit la main , et par ses signes, ses gestes et ses paroles, m*invita à saluer le vieillard et à m'agenouiller devant lui. Ensuite il répondit : « Je ne suis point « venu ici de moi-même. Une femme, descendue du ciel, m'a « prié de prendre celui-ci sous ma protection. Puisque tu dé- ^ sires que nous expliquions plus clairement qui nous sonunes, « ma volonté ne peut contrarier la Uenne. Mon compagnon « n'a jamais vu sa dernière soirée , mais ses déréglemens u l'avoient tellement rendue prochaine qu'il ne lui restoit « plus qu'un très-court espace à parcourir dans la carrière « de la vie. Gomme je te l'ai dit déjà , je fus envoyé pour le « délivrer , et il n'étoit pas d'autre chemin que celui où je •( m'étois engagé. Je lui ai montré toute la race coupable \ M maintenant je veux lui faire connexe les esprits qui se pu- « rifient sous tes ordres. Il seroit trop long de te raconter «< tout notre voyage. Du haut du ciel , une vertu protectrice n m'aide à le conduire pour te voir et t'entendre ; daigne » agréer mon arrivée. U cherche la liberté, ce bien si précieux.

M comme le sait celui qui lui sacri&e sa vie. Tu m'entends, « toi qui , pour ce bien j ne trouvas pas la mort si redoutable « à Utique, où tu laissas tes dépouilles, qui seront si bril- « lantes au jour du jugement. On n'a pas révoqué pour nous t( les édits étemels ; mon compagnon est vivant ; moi je n'ai « pas craint les replis funestes de la queue de Minos.* J'habite «< le cercle où Von admire les yeux de taMarcia, qui semble u encore , 6 génie sublime , te conjurer de la reprendre pour « épouse. Au nom de son amour, accorde-nous donc ton <« appui; laisse-nous pénétrer dans les sept divisions com- « mises à ta gsirde; j'en rendrai grâces à Marcia, si tu permets <( que je te rappelle àson souvenir. »— «Marcia, répondit Ga ton, « fut si chère à mes yeux , qu'elle obtint de moi toutes les « grâces qu'elle me demanda tant que je fus sur la terre. Main- «( tenant qu'elle habite au-delà du fleuve inexorable, ses prières M ne peuvent plus m'émouvoir; j'obéis à la loi qui me fut im- «« posée , quand je quittai les limbes. Mais si une femme cé- « leste t'anime et t'encourage comme tu le dis , il est inutile « de recour'ur à ce ton de flatterie ; il suffit de me parler au M nom de la femme qui t'envoie : avance , fais à ton compati gnon une ceinture de joncs dépouillés de leurs feuilles ; lave M sa figure ; qu'elle ne porte plus aucune trace des vapeurs in- « fernales! Il ne conviendroit pas qu'il parût couvert de ces «« taches impures devant le premier des ministres que tu vas «« voir, et qui est un des habitans de ces régions de la béatitude, (t Là-bas, dans cet îlot, à l'endroit où se brisent les flots de la « mer, naissent des joncs entourés d'un limon épais; il ne peut « croître aucune autre plante, ni aucun de ces arbres ligneux « qui ne pHent pas sous les efforts de l'eau. Cependant ne «'revenez pas de ce côté; le sol qui s'élève vous montre le « point où vous devez gravir la montagne par un sentier moins « pénible. »

« A ces mots, le vieillard disparut. Je me levai sans parler, et je me tournai vers mon guide en fixant sur lui mes regards; il commença ainsi : « Mon fils, suis mes pas, la plaine s'aliaisse M sensiblement de ce côté. »

« Déjà l'aube chassoit l'heure du matin qui fuyoit devant elle , et de loin j'aperçus le mouvement onduleux de la mer. Nous avancions dans la plaine déserte , comme des hommes qui retournent à la bonne voie qu'ils ont perdue, et qui semblent marcher en vain j usqu'à ce qu'ils l'aient retrouvée. Quand

nous parvînmes à un point où la rosée combat l'action du soleil à la faveur de Tombre , mon guide posa doucement ses deux mains sur l'herbe. Alors, aussitôt que j'eus deviné son dessein y reconnoissant et attendri, j'approchai de lui mon visage , et il fit disparoître les taches dont Fenfer a voit souillé mes traits ; nous arrivâmes ensuite sur une plage abandonnée, où l'on ne vit jamais naviguer un homme qui puisse espérer de retourner sur la terre, et là Virgile me fit une ceinture, ainsi qu'il avoit été prescrit. Mais , 6 merveille , à peine eut-il pris quelques humbles joncs, que d'autres s'élevèrent à la même place où mon guide en avoit arraché ! »

On a beaucoup clisserté sur ces quatre étoiles dont il est parlé ici. Les uns ont voulu y voir les quatre vertus cardinales, la prudence, la justice, la force et la tempérance. Il n^ ^ pas de doute qu^il ne s^agisse ici des quatre étoiles, que nous appelons aujourd'hui la croijs du Sud. On sait que les Génois , les Pisans et les Vénitiens alloient par TEgypte jusqu'au cap Comorin, promontoire de Flnde, dans la partie la plus avancée de la presqu'île en-deçà du Gange. En faisant des observations au cap Coniorin, on étoit placé à sept degrés cinquante-six minutes de latitude nord, et Ton pouvoit apercevoir distinctement les quatre étoiles y formant la croix du Sud^ à plus de vingt degrés d'élévation, au moment de leur passage au méridien .

Il 7 a plus. II existe un globe dressé en Egypte, à la date de 1225, l'an de l'hégire 622, par Caîssar ben Abou Cassem. On y voit d'une manière positive la croix du Sud. Dante a pu voir ce globe vers i3io ou i3i4, puisque le globe arabe a été dressé en 1225. J'en ai eu connoissancepar mon confrère M. Keinaud.

Comment tous les commentateurs n'ont-ils pas eu quelque soupçon de ce fait ? Ce globe, acquis par le cardinal Borgia , en 1 784 , provenoit d'un cabi-

net de Portugal. Assemani a illustré ce globe en 1790, et jusquUci personne n^avoit pensé à s^appuyer sur ce monument (1) pour expliquer ce que la yision de Dante ofFroit de singulier, on a été jusqu^à dire de prophétique, C^est qu^apparemment les lecteurs des poètes ne lisent pas les livres des savans , et que les lecteurs des savans ne lisent pas les écrits des poètes. D^ailleurs, M. Fabbé de Césaris , astronome du collège de Bréra , avoit mis sur la voie les personnes qui pouvoient chercher à résoudre cette question •

. On voit que les éloges de M. Ginguené ne sont pas une vaine flatterie. C^est sur ce ton que le poète va continuer, excepté dans quelques passages où la colère gibeline, nourrie par des erreurs recueillies en France auprès de plusieurs mécontens , déparera peut-être un peu le coloris généralement brillant d^une partie de cette Ckmtica.

On ne sera pas étonné de trouver Dante si partial pour Caton. D'abord Caton n^habitoit que les limbes; ensuite, il avoit été désigné pour devenir une sorte de gardien des abords du purgatoire. Le poète a ses préférences et ses caprices. Caton cependant osa attenter à sa propre vie ; mais nous devions nous tenir pour avertis. Nous avons entendu Tauteur du CoTti^ito s^écrier : O sagratissimo petto di Catone^ chi présumera di teparlare (2) ? — O cœur si sacré de Caton, qui osera parler de toi ? — « Des objections théo- «I logiques, dit M. Ginguené (3) , ont été faites à noce tre poète sur la place qu^il assigne à Caton dans

(t) Voy, ma tradaction dn Purgatoire, iJi-3a, Didot, tom. I, pag. 169. (-j) Comvito, Op. min., chap. V, Fraticelli, pag. SSq. (3) Hiit. litt,, tom. 11, pag. i3i.

« les avennes du purgatoire, et sur respérance qu^il « lui donne d^un sort heureux au jour du jugement. » U n^ a peut-être à répondre ici qu^une chose bien simple, et qu'il ne faut pas aller chercher loin. Il est possible que Dante n'ait pensé qu^à ce vers de Virgile :

Secretosquê pios , his dantemjura Caionem{l).

Dans le second chant , Dante voit un ange qui conduit des âmes destinées à subir la peine du purgatoire. Parmi ces âmes , le poète reconnoit Casella , son ami, et célèbre musicien, et il le prie de lui chanter une canzone. Cest la composition de Dante , qui commence ainsi : Amor che nella mente miragiona.

M Cette petite scène au bord de la mer, remarque M. Ginguené, a un charme particulier,, surtout pour ceux qui ont youé une affection constante à cet ai*t consolateur ; mais le sévère Gaton vient troubler leur jouissance ; il leur rappelle qu'ils ont autre chose à faire que d'entendre chanter, et qu'ils doivent avant tout s'avancer vers la montagne (2). »

Les poètes obéissent à Caton. Ils rencontrent des ombres qui leur indiquent le chemin , et parmi elles Manfred , tué à la bataille de Bénévent , Fan 1265 , Tannée même de la naissance de Dante.

Ils arrivent sur une première plate-forme , qui fait le tour de la montagne. Les âmes des négligens sont retenues dans ces enceintes qui précèdent le purgatoire r

Les poètes parlent à Buonconte di Montefeltro , tué à Campaldino. Dante se montre instruit des par-

(fl) jEnêid., yiii. .

(fl) jSnêid., Tui. .

(a) Bût. Uu, , tom. II , pag. x33.

ticularités du combat, où il avoit assisté , ooinme il a été dit précédemment. Cest dans le poème qu'ail faut lire ce bel épisode sur lequel je ne puis mWrêter,

Sordello de Mantoue laissoit venir les poètes , en les regardant à la manière (Tun lion qui se repose. Sordello se lève , embrasse Virgile , et s^écrie : u Ah ! <f Italie esclave, habitation de douleurs, vaisseau ce sans nocher dans une affreuse tempête , tu n^es ce plus la maîtresse des peuples, mais un lieu de « prostitution! » Ce morceau est un chef-d^œuvre, une inspiration vraiment poétique , peut-être un peu surprenante en cette circonstance, puisque Dante quitte le ton qu^il a pris au commencement de la Cantica. Mais nous avons prévenu , et il faut s^aocoutumer à quelques écarts, que nous trouverons même en paradis. Continuons. Dante invoque Fappui du fils de Rodolphe, Albert (i), qui monta sur le trône impérial en 1298 , et quMl appelle César. N'oublions jamais que le poète parle en i3oo. Il eut fallu ici une prédiction , si Dante avoit voulu parler de Fempereur Henri VIL

(fl ) Dante inrite Albert i venir Tisiter Tltalie ; il le gonrmaiide, aind que wn père Rodolphe de Habsbourg, de VaToir abandonnée, et ila^expriine ainsi :

CV €sotU iu 0*1 tuo padre stfikrto,

Pèr c^ipidiçia di eogiA éisirêtti,

Ckê U giaréin deilo mpmo tia diserto.

A propos de ce passage , le manuscrit Zanchani offre la note suivante que je transcris ici fidâement :

a B qui nota bens eh* YtaUa § la piu bella ehasa ouer poUatio del mondo 0I frrimcipw mter §1 ekapo de ta qmale » R4fma lacroscimêttio del qwaU /» di ghria a iuUo il manda, — B la Toschana e chômera de la dila cka^ et e beliieêima parte e optimamenie omala ne la quale habita d' belle donne, — E Lambardia e la eala perche gli tena de grande poêsauMe e gU et fanma d' magnifiehi conviai. — E le gole de Lombardi sono veramenie ampie chommnamente, — La Ramagna e orto di Borna et enno tutta verde efertille e pia-

L^apostrophe à Florence , qui termine le sixième chant , a de la force et de la précision , et un sentiment d^ironie rempli d^amertume ; c^est le gibelin de i3iO qui parle. Mais Florence, en i3oo, n^avoit pas encore mérité tant dHnjures.

« Florence , tu dois être satisfaite de cette digression ; eile ne u concerne pas, grâce à ton peuple qui s'étudie à être si sage ! Beaucoup d'entre vous ont la justice dans le cœur , mais ik tardent à se déclarer pour ne pas tirer l'arc hors de propos.... Rëjouis-toi, Florence, tu en as sujet, tu es riche, prudente et en paix Athènes et Lacédémone, qui portèrent de si bonnes lois , donnèrent une foible preuve de leur sagesse, si on les compare à toi, qui crées des institutions si frêles , que deux mois qui se suivent les voient naître et mourir. »

CMfott». — E la Marcha Anekonùana H sono cèîario, perehs la sono i vint soawUaimi, oUj , moli, fiche. — E la PugUa e la stalia porche la sono notahelissimi chavagU : la son le paie e H font el strome e grande pianmre de Champagne e la son state faite motte batagUe champesire chôme gia fu detto a capitoU JOSYIII de flnfemo. — E la marcha trivisana e elgiar» dinè et ha glialberi aUi, e fioridi, et ha Verona, Venetiael Po, e questa cha' d'TtaHa ha moite alire belle et adestante chose de le quaie saria lunga chosa a trattare, — Ma io ho ditto le pià principale e quesia YiaUa auene grande nominanMa d* fuen de grande hataglie corne deseriee VirgiKOf Anchise padre di Enea nignendo nel cospetto d'Ttalia avendo visto da btngi le bataglie Me a dire, O terra tu soi albergo de le batagUe, » ( Manuscrit Zanchani , f« 197 verso. )

Je ne traduis pas ce passage si facile à comprendre pour les Italiens et même pour les Frani^is. Je n'aime pas ces injures aux Lombards que Benvenuto et Délia Lana ont placées ici trop légèrement. Je n'aime pas mi'oD parle mal d'un pays qu'ont illustré les Monti , les Perticari et tant d'autres. L'intempérance est un vice ignoble que Dante a puni sévèrement ; mais l'ayarice qui mange peu, et qui méconnott les devoirs de l'bospitalité , n'est pas un vice moins odieux , et Dante a châtié cet autre vin sans aucune pitié. Du reste, cette description statistique de l'Italie, qui a cependant le tort d'avoir oublié Gênes et le Piémont , est piquante et donne une idée juste de l'état des choses dans ce temps-là, et même de l'état des diverses productions d'aujourd'hui. J'ai conservé avec les taches, avec les fautes et avec les idiotismes de l'auteur, la naïveté de ses rapprochemens et l'expression du sentiment national et patriotique qui a dicté ce pan égyrique de la pià beOa chasa ouer pattasio del monde.

Cest une allusion au pouvoir des prieurs , qui ne duroit que deux mois.

Ici vont commencer de nouvelles injustices du poète. Il a certainement mal étudié Fesprit de la France dans son voyage. Là personne n^a prétendu que Marguerite de Provence n^a pas fait le bon^ heur de Louis IX, son époux. Ah! Dante, on ne vous a pas tout dit dans votre voyage. Vous avez ignoré ce que Marguerite , malade à Damiette , et craignant une victoire des Sarrasins, disoit à un vieux chevalier chargé de la garder.

Ecoutez le. sire de Joinville :

« La royne fesoit gésir devant son lit 1 chevalier ancien de l'aige de 11 11" ans (80) qui la tenoitparla main ; toutes les fois que la royne s'escrioit, il disoit : « Dame, n'aies garde, car je suis ci, M Avant qu'elle feust accouchée, elle fit vuidier hors toute sa chambre fors que le chevaUei*, et s'agenoilla devant U et li requist un don , et le chevalier li otria par son serment , et ele li disth : « Je vous demande^ fist-elle, p€w la foi que vous matiez baillée que se les Sarasins prennent cette ville que vous me copez la t^e opont qu'ils me preignent; m et le chevalier respondi ; « Soyez certeinne que je le ferai volontiers, car je tat^ieja bien en pensé que vous occiraie ofont qu^ib vous eussent pris (1). »>

Dante ignoroit ce grand trait de chasteté royale et angélique. Il ignoroit aussi la réponse du vieux chevalier. Ah ! Dante , où que vous soyez , si vous êtes encore dans le second royaume , ou si vous avez obtenu la béatitude du troisième , Dante, vous regretterez , si les regrets vous sont encore connus, de n^avoir pas su ce trait de Fhistoire de Marguerite , et de n^avoir pas consacré quelques beaux vers à célébrer ces grandes pensées de reine et d^épouse, et ce

(fl) Vojf, tous les manuscriU de Joinville , biblioth. da Roi.

Daif dévoûment de Français et de chevalier, d^nne si singulière nature, et qu^on peut dire même dan-' iesque.

Dans le chant viii , Dante remarque trois astres qui brillent au pôle. Virgile lui dit que les quatre étoiles éclatantes qu^il a yues le matin sont maintenant sous rhémisphère , dans la partie où se troiH voient ceux-ci. Rarement on trouve Dante en défaut dans ses observations astronomiques.

M. Tabbé de Césaris croit , avec raison , que Dante veut décrire ici les al^ , c^est-à-dire les étoiles les plus brillantes des constellations de VEridan^ du Naifire et du Poisson austral y qui s^appellent achemar^fomjor' lauth et canopus. Ce sont ces trois étoiles qui forment ce que le poète nomme les treJaceUe. £n effet , achemary fomalauth et canopus sont les trois plus belles étoiles du ciel , quand la croix du Sud est sous Fhorizon. En consultant le globe dont j^ai pai*lé plus haut , on demeurera convaincu de Texactitude des observations de Dante. Cependant les distances d^une étoile à Fautre (i) ne s<Mit pas sur le globe arabe tout-à-fait les mêmes que celles qu^on observe sur nos globes actuels. Souvenons-nous de ce passage du discours prononcé par M. Royer-Colard , lors de sa réception à F Académie française. En parlant àes services rendus à la science par M. de La Place , le récipiendaire , dit spirituellement : « Il faut « Favouer ; avant lui , il y eut des scandales dans le fc ciel. »

N^y auroit-il pas ici actuellement une sorte de dédicace intérieure et intime que Moroello Malaspina a pu comprendre?

(t) Wcy. mon édition du Purgaio%r$y in-3i, Didot, tom. I, pag. a^.

Une ombre s^est approchée de Dante , et lui parle ainsi :

* Que le divin flambeau qui te guide vers le ciel trouve « en toi Taliment nécessaire pour atteindre l'azur de la béati- « tude ! Si tu sais quelques nouvelles vraies du val di Magra , « ou des contrées voisines , apprends^les moi. Je fus le maitre « de ce pays. On m'appela Conrad Malaspina. Je ne suis pas « l'ancien de ce nom y mais un de ses descendans ', je portois « aux miens un amour c(ui se purifie dans ces lieux .>»*—« Je n'ai « jamais parcouru vos Etats, répondis-je. » (Icj quelle présence d'esprit inaltérable ! Dante parle en 1300 , il n'a voit pas encore parcouru le val di Magra.) « Mais quel est le lieu de l'Eu- « rope où n'en est pas répandue la gloire ? La renommée qui « honore votre maison proclame les magnificences de ses « nobles seigneurs , même pour ceux qui n'ont pas visité vos « provinces, et je vous jure qu'il est vrai que votre famille ne « perdxien de sa réputation de libéralité et de bravoure. Puisse- « t-il être aussi vrai, que je verrai le jour céleste I Un carac- « tère heureux et une éducation brillante détournent votre « famille de toutes les fautes , et quoique le monde s'éloigne « du vrai chemin , seule elle mardie dans la bonne voie , en « méprisant celle où l'on s'^;are. » ^- « Va , me répondit- il , « avant que le soleil rentre sept fois dans l'espace où le bélier m imprime ses quatre pieds, cette opinion courtobe sera gravée M dans ton esprit plus profondément encore que le récit des « autres, si la Providence n'interrompt pas le cours des événe- « mens arrêtés pour l'avenir. »

11 est impossible d'hêtre plus neuf , plus habile , plus sûr de son terrain. Moroello Malaspina n^a pas dû un seul instant se méprendre. Si une lettre dédicatoire a été écrite , et puis a été perdue , la voilà retrouvée , cent mille fois plus piquante , plus gracieuse , et le ton de mystère qui paroit Fentourer n'^en est que plus délicat et plus ingénieux. C^est ainsi que Brunetto avoit à peu près fait avec Louis IX.

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