‹ Histoire de Dante AlighieriChapitre 36 sur 52 · PATRIE, MÊME EN LA MAUDISSANT · texte numérisé non relu

PATRIE, MÊME EN LA MAUDISSANT

«< LiE Purgatoire, dit M. Balbo (1), qui n*a pas été lu ou qui a été mal lu par tact de personnes se déclarant admiratrices de Dante pour avoir lu l'épisode de Francesca et celui d'Ugolin, et au plus Y Enfer, le Purgatoire est peut-être la plus belle invention de la Divine Comédie, ou celle au moins dans laquelle se démontre la plus noble partie du cœur de Dante, l'amour. « L'Enfer, tout horreur et colère, fut certainement un sujet plus conforme au naturel de Dante ; mais les âmes poétiques

(t) Balbo, tom. Il , pag. 299.

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ont un don ineffable , celui d'une disposition à exprimer des affections diverses. Dante, sorti de robscurité et des cercles eflroyables de l'enfer, dès les premiers vers du Purgatoire entonne un chant d'amour. Les nombreux passages où il raconte qu'il a retrouvé Bëatrix après dix ans, selon la fiction du poète , après vingt-quatre ans , suivant la vérité historique , sont remplis de la plus haute poésie. Le Purgatoire est un chant croissant d'amour depuis le commencement jusqu'à la fin. »

Oui , telle a été Tintention de Dante ; mais il y a eu quelques exceptions à ce ton de douceur ; nous Ta vous assez prouvé. Ce que M. Balbo dit ici à la fin est plus applicable aux derniers vers de la Cantùxij moins ce qui concerne le géant : il y a là quelque chose de sauvage et d^amer. L^Eglise peut être persécutée par les géans de tous les temps, Philippe-le-Bel, Charles-Quint, Napoléon ; mais plus PEglise est persécutée , moins elle mérite les accusations qui sont accumulées ici.

Je me range plus volontiers, quoîqu'avcc une certaine crainte , à Favis de M. Balbo dans cet autre jugement de cet estimable écrivain, lui-même homme de verve et de chaleur.

« En lisant le Purgatoire, on remarque ces figures d'anges (t) nombreuses et merveilleusement variées qui y sont introduites ; elles ont déjà été observées et louées par M. Ginguené , mais peut-être pas assez. Chacun sait que cette croyance aux anges est une des plus agréables et des plus poétiques de notre foi, une de celles qui démontrent le plus comment la beauté accompagne la vérité. Aucun poète chrétien jusqu'ici, sans excepter Byron etMoore, n'a tiré de cette croyance autant de poésie que Dante. Quiconque voudroit pleinement l'entendre et le goûter, auroit k chercher dans les autres œuvres d'Alighieri , et spécialement dans la F^iia nuot^a et dans le ConviiOy le complément de ses pensées relativement à ces cé-

[\) Baltx), tom. II, pag. 3oo.

lestes créatures. Si Ton excepte les poésies des saintes Ecritures, Dante a été le poète le plus éloigné de la matérialité , le plus absorbé dans les contemplations spirituelles. Il voyoit d'une manière claire devant lui le monde réuni de la matière et des esprits , la matière insensible , la matière végélative , la matière animée s'élevant de degré en degré , de noblesse en noblesse jusqu'à nous. Il nous voyoit, nous, hommes, qui sommes matière et esprit, tenant comme un milieu entre les deux mondes, ou servant de degré de l'un à l'autre; enfin, il voyoit au-dessus de nous des esprits sans matière. Il n'y avoit pas , selon lui , de volonté ni de liberté dans la matière au-dessous de nous ; il y avoit volonté et liberté de faire bien ou mal en nous seuls , qui sommes à la fois esprit et matière ; il voyoit enfin de la volonté, mais sans plus de liberté au-dessus de nous , dans les esprits purs.

« Parmi ces esprits mal adorés sous le nom de dieux par les anciens (1), mais auxquels nous croyons, nous, ou par crainte ou par amour, Bante en voyoit de pleins d'un mauvais vouloir qui gouvernoient l'enfer, et d'autres de bon vouloir qui gouvernoient , les uns les différentes sphères , les autres les actions de l'homme. Ceux-ci avoient une vertu spéciale,

(i) Je vais un peu plus ez{4iquer la pensée de M. Balbo. 11 a raison de déclarer que les anciens adoroient malleurs dieux. Homère nous dit (///ff</., liv. II, vers 8ii) [traduction d'Ërnesti, 5 vol. in^«, Glasgow^ ibt^]:

Idœ tu juyiê, dea cum moriaU eubanSk « Sur les hauteurs du mont Ida , une déesse recevant les caresses d*un mortel. »

Homère ( Itiad. , liv. V, vers 383 et suiv. ) fait dire par Dioné à Vénus ,

sa Glle:

StuUi enini jam multa periuUmuM cœlicolœ

Ah hominibus , graves dolùres invicem inférantes, a Un grand nombre de nous habilans du ciel , nous ayons beaucoup souffert de la part des hommes , nous accablant réciproquement de graves douleurs. »

JoDon ( fliad., liv. XXI , vers 43 1 ) dit à Apollon :

Qjuùmodo verô tu nunc siutiftes, canis atidas, contra me, a Comment, vraiment, chien audacieux, tu oses te déclarer contre rtioi ? v Apollon ( Iliad. , liv. XXIV, vers 39) dit aux dieux :

Sêd pemicûno ÀchUU, du, vultiê favere.

a Mais vous, dieux, vous voulez favoriser le pernicieux Achille ! »

ceux-là présidoîent à une série d'ëvënemens , quelques-uns aux douces et espérantes peines du Purgatoire. Un ange lui a apparu dans l'enfer ; ensuite le poète décrit, dans le chant vu de la même Càntiea, la fortune, qui est l'ange des prospérités de ce monde. »

Dans la crainte de me tromper et de me hasarder à ti*avers des explications qui ne seroient pas entièrement conformes aux dogmes, jVimerois mieux, moi , ne considérer tous ces personnages que sous le rapport poétique; car il est possible qu'yen cela Dante n^ait pas suivi tous les dogmes qu^il nous est ordonné de respecter, même quand nous ne les connoissons pas.

M. Balbo continue d^énumérer les anges qui apparoissent dans le purgatoire. Cest un ange qui y conduit les âmes. Il y en a un à chacun des sept degrés de la montagne. Ces anges sont vêtus et parlent d^une manière différente. Les vertus qui environnent le char de Béatrix sont des anges. Ces sostanze pieç^x chantent avec elles , et qui intercèdent pour lui quand Béatrix lui adresse des reproches, sont encore des anges,, et en cela , comme dans un ton général d^amour, excepté pour quelques scènes d^amertume que nous avons signalées, la même progression dHmportance et de beauté règne à mesure que le récit se développe. Enfin, tout ce crescendo d^amour et de figures augéliques se concentre autour delà figure principale, de Béatrix. Il n^avoitpas faitune vaine promesse, quand il avoit annoncé que, si Dieu le permettoit, il diroit d'elle ce quW n^a jamais dit de personne , et qu^il supplioit le maître des maîtres de Fadmettre à voir la gloire de la femme céleste contemplant celui qui est béni dans tous les siècles.

Voilà ce que Dante avoit écrit dans la Vita nuova. Nous crovons en avoir assez dit sur Tensemble du

Purgatoire^ mélange suave de sérénité, d^unité, de proportion dans les parties. On regrette toutefois d^y trouver une confusion d^allégories ; le grand général annoncé à la fin est encore Uguccione , selon M. Troya. Nous allons, en effet , voir ce général donner de nouvelles preuves de sa valeur, et attaquer Florence , ville guelfe, avec une armée considérable de gibelins. Tous les sentimens de Dante se portoient vers Florence , qui auroit cessé d^être impie s^il y fut rentré. Uguccione menaçoit Florence ; Dante louoit Uguccione.

Uguccione, parmi les gibelins, jpuissoit de la plus ancienne renommée. Il se déclaroit Fami constant de Dante, qui lui avoit dédié son Enfer. Cet Enjkr^ dont il circuloit beaucoup de copies , étoit lu , étoit recherché à Naples, comme dans le reste de Fltalie. Le roi Robert haîssoit Uguccione , et finit par haïr les amis du grand gibelin ; de ce nombre étoit Dante , qui , par ses écrits , avoit cherché à servir la cause impériale. Robert tenoit un vicaire dans Florence. Ce magistrat, dévoué aux intérêts de Robert, soUicitoit du comune une nouvelle condamnation contre Dante , qui , dans son Purgatoire également connu à Naples , avoit vivement injurié la maison de France. Des événemens militaires suspendirent Texécution de ce nouvel acte de vengeance. Uguccione, qui, dans YEn/èr^ s^appelle le Veltro^ et dans le Purgatoire^ DuXj s^emparoit des plus forts châteaux guelfes , et vint faire camper son armée à Monte-Catini , entre Lucques et Pistoie. L^arrivée à Florence de Philippe, prince deTarente, et de messire Pierre d^Anjou, frères du roi Robert (i), rendit quelque courage aux guelfes

(i) Veliro, pag. 146.

de cette ville. Les gibelins de Pise proposoient d^entrer en arrangement avec le roi. Uguccione reparut au milieu des Pisans , et , par son éloquence militaire , les disposa à continuer la guerre* Il leur dit que pour eux il avoit quitté Gênes pendantqu^elle étoit habitée par Henri VII. Il leur rappela que cette ville si noble de Gènes auroit été pour Uguccione un rempart assuré; que tous ces avantages avaient été sacrifiés aux Pisans; qu^il employoit pour les défendre le revenu de son état de la Faggiola , et les ressources qui provenoient des bienfaits de Tempereur.

Il représenta que son frère Philippe lui envoyoit de son monastère de Sainte-Marie del Trivio de Monte Coronaro , des sommes avec lesquelles on soutenoit la guerre. Uguccione compta se^ amis et les hommes indiiférens; ses amis se trouvèrent en plus grand nombre. 11 passa une revue de ses troupes, et il s^assura qu^il étoit chef de vingt mille hommes dMnfanterie et de deux mille cinq cents chevaux. On distinguoit un corps d^ Allemands , de Brabançons, qui étoit resté en Italie après la mort de Henri VU , et que Pise avoit pris à sa solde. Au nombre de ses alliés, il comptoit Matthieu Visconti , de Milan, les Arétins, Can della Scala ; les exilés blancs formoient un corps de six cents combattans. On ne sait pas si Dante en faisoit partie ; il n^ pas lieu 4^ le croire^ Il étoit âgé de cinquante ans (i3i5); on ne se voue pas facileiiient à la carrière militaire dans un tel âge , si oq n^est pas accoutumé à la vie des combats. D^aiUeurs^ on croyoit qu^il devoit mieux servir Uguccione avec des écrits qu^avec la lance.

Castruccio Castracani commandoit quelques Lucquois au service d^Uguccione , et Ranieri della Ghérardesca faisoit reparoitre parmi les capitaines de

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Pise le nom auparavant si abhorré du comte Ugolin .

Dans IVmée ennemie, commandée par le prince de Tarente et les Florentins, on comptoit les guerriers de Bologne , de Sienne , de Gubbio , de Pérugia et de Città di Castello. Chacun de leur côté , Uguccione et le prince de Tarente animoient leurs soldats.

Uguccione disoit aux siens que les princes de la maison de France tenoient en esclavage à Avignon FEglise de Dieu, et ne souffriroient pas la libre élection du pape; que Robert étoit assis sur le trône de Conradin , cruellement assassiné dans son jeune âge, de Conradin, immortel honneur de la maison de Souabe. Ensuite, après avoir élevé son haut chapeau de fer, le Gibelin donna le signal du combat. Dans le premier moment, Pierre delà Faggiolafut tué; Uguccione accourut à pas de géant {giganteggicuido)^ ditM.Troya, pour le venger. Pierre d^ Anjou, Charles, fils du prince de Tarente , tombèrent sous les coups des cavaliers brabançons. La victoire du chef terrible des gibelins jeta la douleur dans Florence ; mais le commune ne perdit pas courage. Le vicaire lança des condamnations. Une quatrième sentence d'exil fut prononcée contre Dante. L'^un ne se lassoit pas de frapper des coups que Tautre ne cessoit de mériter. On assure que la publication de nouvelles copies de la Monarchia devint le prétexte d^un surcroît de colère. Dante sVccupoit aussi de la composition de sou Paradis , et Ton croit que la réponse à la nouvelle sentence est dans le chant viii de cette Canticay où, en parlant de Robert, le poète dit :

Ma voi torcete alla relligione

Tal cke fu nato a cinger la spada ,

E feue rè tal cliè da semmnti.

« Vous attachez de force à la religion tel qui est né pour ceindre Tépée, et vous faites roi celui qui ne sait que parler. »

Ce rè da sermone est indubitablement Robert, qui tenoit de fréquens conseils à Naples , et qui ne se montroit pas à la tête de ses troupes.

Du reste , Dante avoit d^autres consolations que celles de ses vers. Les succès d^Uguccione lui faisoient espérer la fin de tant de malheurs des blancs.

Louis de Bavière, récemment élu empereur, accordoit à Uguccione la seigneurie de beaucoup de villes italiennes. L^empereur envoyoit les diplômes signés par un chancelier. Uguccione de la Faggiola se présentoit avec une armée pour les faire enregistrer dans les comuni livrés à son commandement.

Les jours prédits par Dante sembloient arriver; mais la fortune apprêtoît ses tromperies et les mécomptes. Uguccione s^endormoit dans sa gloire ; il ménageoit Florence , et , avec Tappui de ses aventuriers brsdbançons, que Fon reconnoit aujourd'hui pour une sorte de premiers condottieri ^ qui ensuite se multiplièrent tant en Italie, il croyoit pouvoir imposer violemment son autorité à Pise. Gaddo deUa Ghérardesca fut un des premiers à blâmer la conduite d'Uguccione. Banduccio Buonconte et Pierre , son fils , donnoient la main aux vues ambitieuses de Gaddo. Des discours insultans parvenoient aux oreilles de la Faggiola ; il courut à Pise , et fit décapiter les deux Buonconti , qu^il déclara traîtres et partisans de Robert.

Cependant Castruccio, sur la vie duquel Machiavel a bâti , depuis , un roman si rempli d^intérêt , Castruccio, que nous ne considérons que sous les rapports historiques les plus avérés , ne pouvoit supporter à Lucques ce quMl appeloit la tyrannie d'^un fils

d'Uguccîone, podestà de cette ville. Ce dernier envoya Castruccio à une expédition dans la Lunigiane. Cette mission fut-elle un piège, ou Castruccio abusa-t-il de ses pouvoirs ? A son retour, Ranieri délia Faggiola Taccusa de vols et de meurtres , et le condamna à avoir la tête tranchée. Déjà il étoit conduit au lieu du supplice. Le peuple menaça de se révolter, et le podestà fut obligé d^envoyer à Pise demander la grâce de Castruccio à Uguccione. Celui-ci étoit à table, et ne voulut pas quitter le festin. Il ne partit pour Lucques que long-temps après avoir reçu la nouvelle. Dans Tintervalle^ le peuple ayant délivré Castruccio, Fa voit nommé seigneur de la ville. Ranieri eut à peine le temps de fuir. Toutes les autorités qui ont abusé du pouvoir ne trouvent pas de gardes fidèles ; les serviteurs de Ranieri Tabandonnèrent. Au moment où Uguccione quitta Pise, Coscetto del Colle (i), partisan des Buonconti , attaqua le palais du podestà de Pise. Un double malheur frappoit Uguccione. Peut-être eût-il obtenu plus de succès, peut-être Tltalie elle-même auroit-elle éprouvé un autre sort , si ce héros , connu par la force et la rapidité de ses coups, ne se fût pas oublié dans un repas. Il se réfugia auprès du marquis Spinello Malaspina , son ami et celui de Dante , et de là , il se nmdit à Modène, où les honneurs qu^on lui prodigua ne durent lui rappeler que plus amèrement son in* fortune. De Modène, il courut à Montefeltro, et de là à Vérone.

Cane délia Scala, appelé déjà Can Grande^ honora Fillustre guenîer, et lui confia le commandement de toutes ses troupes ; mais c^étoit un dédommagement

(1} VMro, pag. i5i.

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stérile de tant d^autorité perdue, de tant de gloire acquise, pour ne redevenir que le sujet d^un seigneur qui alloit être proclamé le plus illustre prince de FItalie, d^uu prince à côté duquel Uguccione s^étoit assis, comme son égal , pendant le séjour de Henri Vil à Pise.

. La première pensée de Gaddo délia Ghérardesca fut de conclure la paix avec le roi de Naples. Uguccione avoit eu raison d^accuser Gaddo de perfidie ; mais il falloit Téloigner pour lui ôter les moyens de faire réussir ses desseins de trahison.

Florence, aiFoiblie par la défaite de Monte-Catini, consentoit à bien traiter quelques-uns des réfugiés, et, suivant la coutume , à recevoir ceux qui avoien t le moins décourage, c^est-à-dire des guerriers qui n^a voient pas paru dans les batailles , et les hommes cauteleux qui s'étoient gardés de confier leurs douleurs à des écrits. Les Cerchi presque tous étoient rentrés : ces chefs eiféminés du parti blanc Pavoient toujours ruiné par leur mollesse et par Forgueil démesuré qui les avoit portés à se montrer d^implacables adversaires des Donati , avec lesquels ils dévoient un jour reconnoitre Tautorité des noirs.

Le 7 août i3i6, le conclave avoit élu pape Jacques de Cahors, qui prenoit le nom de Jean XXII. Ce choix étoit encore ignoré à Naples , quand on si-

fpoit un traité entre les Pisans, fatigués d^étregibeins, et Robert, qu^en définitive ses assiduités aux conseils avoient mieux servi que les fatigues et la gloire de la guerre.

En i3i7, Tœuvre fut consommée. Pise, Florence,

Pistoie et presque toute la Toscane acceptèrent en-

truelles une paix perpétuelle , mais qui devoit finir.

Castruccio seul , maître de Lucques , voyant dans

cette ville les élémens gibelins dominer , se fiant d^ailleurs à ses talens militaires , et pensant que les fautes des Uguccioni pouvoient aider leur successeur à mieux faire , n^accepta pas la paix et garda fidélité à Faigle impérial.

Cependant les malheurs du grand Uguccione avoient plongé dans fa douleur et dans une profonde misère , Dante son admirateur. 11 n^osoit pas encore le rejoindre à Vérone , et quelques vers du Paradis dans le xix"" chant prouvent au moins de la froideur pour la cour de la Scala. Alors Uguccione encouragea son ami à venir dans cette ville. Dante alla y trouver le dupo^ annoncé dans le Purgatoire^ ce dux si tristement déchu d^une grandeur qui ne devoit plus revenir. Cest avec cela un beau spectacle que celui d^une amitié si fidèle, et ce penchant du vieux guerrier à chercher des consolations dans le commerce du plus grand génie littéraire du temps.

Nous sommes arrivés à Tannée i3i7; c^est à cette époque qu^il faut rapporter, suivant M. Foscolo et M. Witte , une lettre de Dante , adressée à un religieux de ses amis, qui avoit profité des dispositions de douceur où la paix avoit placé les esprits, pour de* mander, au nom de Dante , la permission d'aller à Florence. Les conditions encore récemment acceptées par des Florentins de naissance illustre étoient celles-ci ; Le condamné devoit se constituer quelque temps en prison ; puis, à un jour de solennité et de fête pour la ville, il devoit se présenter, une torche h la main, dans une des principales églises, et là se re-r commander à la miséricorde du comune.

Dante se contenta d'abord de celte réponse verbale: (I Je ne retournerai point par une telle voie. Dieu ne fc donpa jamais à un homme, qui est né et qui a été

n élevé dans le sein de la philosophie, Tidée de dece venir une chandelle de cire de son comune. i» Voici ensuite la réponse écrite que fit Fexilé :

« Dans vos lettres que j'ai reçues avec la révérence et l'affection que je vous dois, j'ai vu avec reconnoissance quel intérêt vous attachez à mon retour dans la patrie. Yous m'avez servi avec une tendresse d'autant plus grande , qu'il est rare que les exilés trouvent des amis. Je réponds à vos lettres, et si je ne réponds pas dans la manière qu'auroit acceptée la pusillanimité de plusieurs, je vous demande afiPectueusement de ne nie juger qu'après avoir examiné mes raisons.

« Voilà donc que , par les lettres de vous et de mon neveu, et de plusieurs autres amis , il m'est signifié qu'il a été rendu un édit sur l'absolution des bannis , et que si je veux payer une certaine somme d'argent et supporter la tache de Vobialion, je pourrai être absous et retourner sur-le-champ à Florence.

« Dans cette proposition, il y a deux choses ridicules et mal conseillées ; je dis mal conseillées par ceux qui se sont ainsi exprimés, car vos lettres, fonnulées plus discrètement et plu5 judicieusement, ne disent rien de pareilles choses.

« Est-elle glorieuse cette révocation , en vertu de laquelle Dante Âlighieri est rappelé dans sa patrie après \in exil de près de trois lustres ? est-ce là ce qu'a mérité son innocence manifeste poUr tous? Voilà ce qui étoit réservé à ses sueurs et à ses. travaux si constans dans les études I Arrière l'homme à qui la philosophie est familière, et qui seroit porté, par une aussi téméraire, une aussi terrestre bassesse de cœur, à venir, ainsi qu'un Ciolo (1) et d'autres infâmes, à venir comme garotté faire V ablation de sa personne ! Arrière l'homme , qui après avoir prêché la justice et après avoir souffert l'injure i viendroit trouver ceux qui l'ont insulté, comme s'ils étoient bien méritans , et leur donneroit son argent !

« Ce n'est pas là un chemin par lequel on revient dans la patrie; mais si vous ou vos amis vous en entrevoyez un autre qui ne déroge ni à la renommée de Dante ni à l'honneur, j'accourrai à grands pas pour l'accepter. Si on n'entre pas à Florence par une autre voie, je n'entrerai pas à Florence.

(t) C'eât peut-être le nom de quelque lâche célèbre.

« Hé quoi, ne pourrai-je pas contempler partout les miroirs du soleil et des astres ? est-ce que je ne pourrai pas admirer les plus douces vérités sous le ciel, si auparavant je ne me montre pas sans gloire et couvert d'ignominie devant le peuple et devant la ville de Florence? Jamais le pain ne me manquera. »

Il paroit que le reste de cette lettre n^a pas été retrouvé.

Répouse magnifique à jamais ! Il est dur de ne pas revoir la patrie ; il est amer pour tous le pain étranger! Mais la noblesse, la force, la dignité dans Texilé que Ton veut déshonorer, sont des vertus de premier rang, des titres de gloire ineffaçable, des sujets de louange destinés à ne jamais périr.

Comment les hommes habiles de Florence qui a toujours abondé en esprits pénétrans , comment ces hommes, qui avoient lu les vers de Dante, ne se disoient-ils pas que tout s^enchaîne dans le caractère des génies qui s^élèvent au-dessus de la classe commune des mortels ! N^étoient-ce pas des engagemens de magnanimité^ des devoirs solennels de constance, d^obstination même ; n^étoit-ce pas un robur et œs triplex^ ces hostilités carthagitioises^ ces mêlées formidables où le banni, Coriolan sans épouse et sans mère, engageoit seul le combat moral contre la patrie tout entière ! Qu^avoit-on à demander à ce poète herculéen qui 9 armé de toutes les connoissances de son temps, doué d^une chaleur furieuse, se posoit en Minos implacable, et, multipliant les replis de sa malédiction, faisoit tomber à ses genoux les personnages des siècles anciens et des siècles modernes, et là prononçoity moraliste et juge sans contrôle , les divers degrés de peines et de supplices? Se résout-on à une amende honorable flétrissante, quand on a osé, usur-

pant sans doute la puissance de Dieu , tout à coup comme pour lui ressembler davantage apaiser les éclats de son indignation et les flots de sa colère, composer son visage à la clémence , continuer ses arrêts, mais des arrêts plus doux^ distribuant à ceux quMl déclare punissables pour un temps , et à ceux quMl reconnoit de sa propre volonté pour des élus, les émotions si vives de Fespérance qui sont déjà comme le bonheur, et enfin les délices de Tineffable béatitude et de là bénédiction divine, cet unique but qu'il faut atteindre pour voir briser la chaîne misérable qu'on traîne sur la terre ?

Il avoit dû se sentir emporté au-delà des habitudes de la vie, celui qui avoit accompli de si impétueux travaux. Déjà une partie des chants du Paradis étoit composée : le plan àes dernières strophes étoit arrêté. Ne pouvoit-il pas quelquefois, le poète, s'appliquer lui-même cette expression qu'il a créée dans le i""' chant àxL Paradis j et que j'ai osé traduire par le mot iranshumaner^ expression qui ne cessera d'être sublime ! Oui, il devoit se sentir transhumané et ne plus se croire attaché à -la terre.

Pouvoit-il descendre d'une telle gloire ce génie qui , sans point d^appui , s'étoit élancé à une telle hauteur, pour penser, comme il l'a dit si bien, lui, pillé, saccagé, à donner son argent? A qui? à ceux qui l'avoient insulté , comme à des hommes bien méritons ; puis, un cierge à la main, prier à genoux qu'on lui pardonnât. On l'avoit accusé de haratterie^ de faux, de crime de péculat. Ce sont-là les horribles renommées que les partis vainqueurs jettent à la tête des ennemis vaincus. Il pouvoit sembler à Dante, dans les enfantemens biauirres de son imagination, que des trois royaumes qu'il avoit chantés, les condamnés,

les parifiés, les bienheureux accourroient, les uns pour demander un meilleur jugement, les autres pour ordonner qu^on abrégeât leur attente, les derniers enfin pour s^enquérir s^ils conserveroient leur félicité. Dante ne devoit-il pas frémir jusque dans les fibres les plus déliées, à Pidée de refaire la Dwine Comédie sous la dictée d^adversaires heureux et insolens? BrancaDoria lui-même, Fassassin de son beaupère, n^auroit-il pas apparu, revenant de FEnfer, où Dante Favoit englouti avant le temps ? ou bien les amis de Branca, ses héritiers, ne comprenantpas, ou comprenant trop bien la grandeur démesurée de la pensée du poète, ne seroient-ils pas venus prétendre que Dante^ anachroniste misérable , avoit jeté hors de la vie un homme vivant? Ne les entendez-vous pas demander pédamment que le fait exact soit rétabli et que les terribles vers soient efiacés? £t à nous, qui nous auroit rendu de tels vers? Depuis cinq cent vingt ans a-t-il reparu un autre Dante ?

Toujours est-il que Ton imposoit une condition abominable , et que le plus éminent courage répondoit raca aux lâches qui s^aveugloient dans la victoire.

J^ai déjà dit que les premiers chants du Paradis étoient terminés à Fépoque où fut écrite cette lettre. Aussi la mention de cet outrage n^étoit pas encore tracée dans cette Cantica; mais lorsque, plus reposé, moins irrité, le poète, plus que jamais satisfait de son ouvrage, se rendra justice, on voit qu^il pourra dire -

Exegi monumenium are perennius.

Il laissera échapper, dans un mouvement de vanité juste, de laisser aller bien excusable, les paroles que nous trouverons au chant xxv, et quUl me sera permis de rapporter d^avance.

M S'il arrive jamais que ce poème sacré, dont le ciel et la terre m'ont fourni les couleurs , et que j'ai entrepris avec tant de fatigue pendant de longues années, adoucisse la colère qui me tient banni de la bergerie où, ennemi des loups dévorans , je donnois ainsi qu'un agneau , ce sera avec une voix plus harmonieuse et à un âge plus vénérable que je reviendrai comme poète prendre la couronne de laurier dans le temple où l'on m'a donné le baptême. C'est dans ce temple que j'ai reçu la foi qui rend les âmes agréables à Dieu , et c'est pour la foi que Pierre a si honorablement tourné autour àfi mon front. »

Il y a loin de la torche allumée à la couronne de laurier. Dante avoit répondu à ceux qui le soUicitoient à un tel retour par une belle lettre latine. Il vient de répondre ici comme poète , et il ne veut se revoir à Florence que pour y recevoir la couronne dans le baptistère de Saint-Jean, au milieu des acclamations de ses concitoyens. Or ces acclamations maintenoient, avec une grande partie des jugemens prononcés dans les trois Cantiche , la gloire du poète.

Nous nous arrêtons , effrayé quelque peu à notre tour, de la sorte de vivacité qui vient de nous échapper, et que Ton acceptera, nous Fespérons , comme née du sujet et d^une juxtaposition qui échaufferoit le cœur le plus glacial , et qui a binllé PhistorieD lui-même à Jeu de réverbère. Descendons maintenant à des considérations terre à terre , et que cependant Tobservateur ne peut pas dédaigner.

Toutes ces conditions imposées à Dante n^étoient peut-être qu^un calcul de quelques-uns de ces esprits secs qui apparoissent dans toutes les révolutions. De tels hommes ne vouloient pas revoir Dante parmi eux : les esprits secs.sont en même temps lâches ; mais ils ne manquent pas d^une certaine habileté , et ils ne consentoient pas à dire toute leur pensée. En

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demandant un tel sacrifice à un génie exalté , ils savoient qu^il ne Faccorderoit pas. Alors, sous un faux semblant de pardoq et de clémence , à Tabri de tout reproche d^envie ou de jalousie ignoble, ils s^écrioient que Tobstîné gibelin étoit devenu un homme dépourvu de raison, de patriotisme, de gratitude et du sentiment de son propre bonheur.

Le calcul étoit juste. Dante ne pou voit s^avilir; Dante devoit alors mourir en exil, dans les derniers combats qu^alloient se livrer la colère et Vamoar. Partant, plus de prières , plus de condescendances , plus de complaisances de voisinage, plus de ces âgenouxUemens (diroit Dante), plus de ces repentirs do* mestiques qui tuent les beaux vers ; et la glorieuse Dwme Comédie y purement primesaïUière j nous est restée , il est vrai , avec ses erreurs et ses injustices , mais aussi avec ses éclats d^éloquence , ses fleuves de science^ ses découvertes imprévues, ses torrens de feu , ses trésors impérissables d^invention , de moralités foudroyantes, et tant de saintes richesses de convictions catholiques.

Enfin, qui sait à présent si, dans une de ses boutades poétiques, dans un de ces transports d^orgueil, si naturels chez un homme de cette trempe de fer, Dante ne s^est pas écrié : <f La fortune a changé pour <' ces âpres guelfes noirs ; ils m^ont exilé d^une ville « qui étoit à moi comme à eux ; ils me rappeloient » pour m'^abaisser , pour m^amoindrir. Tyrans , je » n^accepte pas Tinfamie. Je vous aimois, je vous Fai « dit souvent sur tous les tons de ma lyre ; je vous « aimois encore en lançant mes imprécations : vous « ne savez pas ce qui se passe dans un cœur comme <f le mien. Eh bien ! je renonce à TArno; je place « ma patrie ailleurs. Mon tour est venu, j^ai sans

n doute et j^exerce le droit de vous refiiser ma pré- <( sence, et de vous exiler vous-mêmes du royaume a moral dont me voilà devenu le prince jusqu^aux (( siècles les plus reculés. >»

Maintenant, lorsqu^après tant de menaces répandues dans le poème, je veux prouver que Dante chérissoit sa patrie, je dois apporter des preuves. J. Marins Philelphe dit expressément dans sa vie de Dante (i), déjà citée :

it II ne pouvoit jamais se délivrer de cette passion qui allumoit en lui raniour de la patrie ; mais ayant connu et éprouvé les variations de la fortune , il désirait se retrouver dans cette patrie, non pour venger des injures, pour récriminer contre les citoyens , mais pour vivre utile à lui-même et à ses enfans. Déterminé à aï>andonner les affaires , il ne voaloit plus que cultiver Timmortalilé des lettres. Ambitionnant assidûment ce bienfait de la patrie, non-seulement il adressa plusieurs demandes à des citoyens qu'il savoit portés à la vertu, mais encore il écrivit des lettres assez longues au peuple luimême. Une de ces lettres couimençoit par ces paroles prophétiques de Dieu : « Mon peuple, que Cai-jefaU (2)? » Cependant, comme ces paroles si suaves ne produisoient aucune impression sur ceux dont les cœurs étoient endurcis, et qu'il ne restoit aucune espérance ni par la guerre, ux par. la paix, ni par la faveur, ni par les amitiés, d'obtenir le retour ; comme enfin Henri de Luxembourg avoit été élu empereur, et que cette élection et l'arrivée dû prince faisoient espérer à tous de grandes choses, Dante, ramené par l'indignation à une douleur si juste, conçut un nouvel espoir : ce que les hommes trop malheureux désirent, ils le croient facilement. En effet, les projets des Français {Gallorum res; je ne sais pas trop comment les Français arrivent ici à propos d'un empereur germain ) , bien qu'ils soient toujours foibles et détruits lorsqu'à peine est écoulée la centième année , ont coutume cepen-

(i) Viia Dantis, Florence, 1828, pag* 49*

(2) Nous avons déjà rapporté cette circonstance , mais nous ne croyons pas devoir interrompre le raisonnement de Philelphe.

dant , je ne sais par quelle crédulité d'un vulgaire d^mvé , de faire dresser 1^ oreilles de nos peuples {pop,donm nostn>mm engertaures. joiU une singulière image ; on la trouve pap. 50. lig. 14), et de faire concevoir de grandes espérances. LaTaturè des opprimés , la condition de la cupidité font penser à nos peuples que les moindres forces leur vont devenir proBtables C est par ces mêmes sentimens que Dante, plos animé qu'on ne 1 avoit vu jusqu alors, fut poussé à conjurer la roine di ses ennemis quilreconnoissoitteUementétrangersàl'humanité, Qu'ils ne sembloient plus dignes d'aucune humanité. Mais ensuite torsque, par son accusation, ses menaces et le conseil d'assiéi^er Florence et de s'en saUir, il eut excité l'empereur; Sué fe même Dan.e , par son éloquence , par son éruditiinS! hère, par ses persuasions, vit Henri, désormais irrité contre la vdle, 1 assiéger, et même s'emparer d'une de ses portes alors Dante fut ému d'une teUe compassion pour sa patrie ' qu il refusa d être témoin des dévastations, du pillage et des' desastres dont il la savoit menacée. » r «6 ci aes

^ Je n'ai donc pas trop exailé le caractère de Dante. Je n'ai pas voulu être seul à prouver que toujours il aima sa patrie, même en la maudissant ; c'est Marius Philelphe, auteur du xv* siècle , qui écrivoit ainsi vers i46o ; cest Philelphe, dont les jugemens sont hautement estimés dans la Péninsule. Quant à ce qu'il dit à brûle pourpoint des Français qui ne pouvoient s'éublir en Italie que pendant à peu près un siècle cette préoccupation du fils de François Philelphe ,' ce célèbre philologue , peut s'expliquer ainsi :

François, père de Marius , lisait Dante dans l'église de AwitoJIfanKi del Fiore, à Florence, vers i43o. Plus tard, il s'éleva une grave querelle entre les Médicis et Philelphe. Celui-ci prétendoit que les Médicis avoient voulu le faire assassiner : ce fait ne fut jamais avéré. En i453, les FlorenUns appelèrent en Italie René d'Anjou. Marius Philelphe, fils de François, a pu écrire, en 1460, cette accusation contre les

Français. La maison d'Anjou avoit permis à Florence d^omer ses anooiries de fys sans nombre. Il n'en a peut-être pas fallu davantage pour irriter Philelphe contre les Français. D'ailleurs les deux Philelphe étoient attachés au dernier des Visconti et à François Sforze , son gendre , qui alors se déclaroient ennemis des Florentins guelfes depuis longtemps, surtout depuis i3oo, assez constans amis de la France.

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