‹ Histoire de Dante AlighieriChapitre 37 sur 52 · CHAPITRE XXXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXIV

LP.S PBINCES DE LA SCALA. VICTOIRES DE CAN GRANDE. FEÉDéaiC D*AUTRICHE VE NOMME VICAIRE IMPERIAL DE VÉRONE ET DE VICENCE. CAN ACCUEILLE TOOS LES EXILÉS GIBELINS, ET, PARMI EUX, ALIGBIERI. AVANTAGES DE LA SOLITUDE POUR LE GÉNIE DE LA COMPOSITION. DANTE EST LIVRÉ A UNE VIE TROP BRUYANTE. IL LA SOUFFRE EN PARTIE PAR TENDRESSE POUR UGUCCIONE. LETTRE PAR LAQUELLE DANTE DÉDIE SON PJR^DIS A CAN-LE-GRAND , ET LUI EXPLIQUE CE Qu'iL FAUT ENTENDRE PAR LE MOT COMÉDIE. IL FAIT l'aveu de SA PAUVRETÉ. ON PEUT PRESSENTIR QUE DANTE AURA A SE PLAINDRE PLUS TARD DE CAN GRANDE.

Lan della ScALAavoit atteint, en i3i7,râge de vingtsix ans. Il étoit puissant, riche et généreux. Cette dernière qualité , il Tavoit montrée dès sa jeunesse.

Benvenuto d'Imola rapporte que ce prince, encore enfant , fut conduit par son père Albert dans une cachette où étoit placé un de ces trésors la principale possession des seigneurs du temps , tous incertains sur le sort de leur autorité , et qui pouvoient être chassés d^un jour à Fautre par une faction contraire; les guelfes , par une victoire remportée sur le Saint Siège , les gibelins , par des événemens nuisibles aux intérêts des empereurs. Cétoit cette dernière sorte d^événemens qui pouvoit abaisser les Scaligeri^ partisans de Tautorilé impériale. Ils avoient donc aussi un trésor prêt à les accompagner dans leur fuite. Albert expliquoit à Cane , son fils , la richesse de ce

dépôt; Fenfant ne fît au contraire qu^en rire, et parloit plutôt de glaives et de lances que de ces monceaux d^or et de pierreries. Albert mourut en i3oi. En i3o4) Barthélémy, le premier de ses fils et de ses successeurs , mourut en laissant le pouvoir a son frère puîné Alboïn.

Les vers de Dante avoient rencontré cet Alboïn , et Tavoient accusé de manquer quelquefois de noblesse. Aussi Dante dut quitter les états de ce seigneur « En i3o8, Cane, alors âge de seize ans, étoit associé à AlboTn. Tous deux, à Tarrivée de Henri VII, en i3i 1 , avoient obtenu le titre de vicaires impériaux à Vérone, lieu de leur résidence. Alboïn souffrait d'une maladie de poitrine. Cane put seul aller à Fexpédition contre Vicence, au siège de Brescia, puis àGénes el à Pise. Alboïn étant mort. Cane étoit allé prendre possession de la seigneurie du vicariat de Vérone.

De i3i2 à i3i49 et surtout après la mort de Henri VII , le nouveau seigneur de Vicence avoit eu à défendre cette ville contre Padoue, Trévise (i), le marquis d^Este et Févêque de Feltre, tantôt aidé par Tévêque de Trente, et tantôt par les gibelins de Lombardie. Finalement, Taudace de Cane termina à son honneur cette longue lutte. Le 17 septembre i3i4f il attaqua les Padouans aux cris de vù^a Cane, et il fit un grand nombre de prisonniers.

D^accord avec Passérino de Bonacossi , seigneur de Mantoue et de Modène , et avec Matthieu Visconti , vicaire impérial a Milan , il forma une sorte de triumvirat gibelin qui, en i3i5 .et les années suivantes , soumit tous les guelfes de Brescia , de Crémone , de Padoue et de Trévise.

(1) BalbOy (om. II, pag. 3*23.

En i3i7, pendant le différend entre le duc de Bavière et Frédéric d^ Au triche, Jean XXII ayant ordonné que personne ne s'intitulât vicaire impérial , sans la permission du pontife, Visconti déposa ce titre ; et, pour ne rien perdre, ou plutôt pour obtenir un gi*and avantage, il se fit proclamer par le peuple, seigneur de la ville , ne dépendant plus que de lui seul. Can délia Scala, au contraire, le 16 mars de la même année , jura fidélité à Frédéric, et obtint de lui le vicariat de Vérone et de Vicence, réunis finalement le 14 décembre i3i8.

Dans un parlamento rassemblé à Soncino , Can , plus que jamais appelé Grande, fut élu capitaine général de la ligue gibeline en Lombardie, avec une solde de mille florins dW par mois. On sait déjà qu^Uguccione étoit entré au service de ce prince, et qu^il avoit pensé naturellement à appeler auprès de lui Dante, son fidèle et son véritable ami. Can Grande traitoit avec une égale libéralité les guelfes, ses prisonniers, et les gibelins réfugiés. Au nombre des premiers 011 comptoit Saguccio Muzio Gazzata, historien de Reggio et narrateur reconnoissant des magnificences de la cour de Vérone. Elle accueilloit à la fois les guerriers, les écrivains, les courtisans, les clercs, les poètes, les artisans et les bouffons. Ces hôtes divers occupoient des appartemens où Ton distinguoit les attributs de leur situation sociale et de leur profession : pour les prédicateurs, le paradis ; pour les guerriers, des scènes de triomphe ; pom* les poètes, les bosquets sacrés des muses; pour les artisans, les divers symboles du dieu Mercure ; en tin les jeux et les vicissitudes de la fortune pour les exilés. Tous éloient servis à part et avec luxe , souvent invités à la table du prince. Guido di Castello, auparavant seigneur de

Keggîo, et Dante , recevoient le plus souvent ces honorables invitations.

Plaignons ici Dan te, déplorons les nouveaux dégoûts qu^il n^avoit pas prévus. Un homme sensible que les tyrannies de la fortune poursuivent et tourmentent, quand il se codnoit innocent, quand il a la conscience de son talent, de sa grandeur, de la force de son es- . prit , a pu trouver quelques consolations dans la solitude. La solitude a tant de consolations ! L^homme, seul, supporte ses maux sans témoins importuns. Dante assurément, lorsquUl a écrit la dernière lettre que nous avons rapportée plus haut , et qùMl a dû écrire avec son cœur, avec son génie, avec son ame , avec sa gloire, avec cet enthousiasme qui se glisse naturel* lement et à bon droit dans Pimagination d^un honnête homme , Dante alors étoit seul , et Dante devoît goûter le bonheur qui naît d^une satisfaction libre , d'une joie qu^'aucun voisinage, ou indifférent, ou jaloux , ne vient mélanger ou altérer.

Le génie de la poésie , le génie de la composition est si heureux seul avec lui-même ! Mais cette confusion de proscrits, de captifs, d^amis, dVnnemis, de réfugiés de tout rang , d'^artisans et de bouffons , estelle une société convenable pour Alighieri? Cette parole qu^il pouvoit conserver grave et réfléchie, quand il vivoit retiré dans un cercle d^amis sûrs, peut-il la retenir dans des entretiens forcés avec tant de caractères portés à desdémarches, à des vues, à des désirs de plaire, à des gratitudes souvent trop complaisantes , et qui n'^ffvoient ni règle ni mesure ? La compagnie des hommes puissans et heureux est trop disposée à parler avec tiédeur à Tinfortune et à blâmer celui qui est peut-être le plus raisonnable, mais qui n^a pas été le plus fort. Il ne faut pas reprocher à Dante

d'être livré à un tel danger; il devoil suivre, écouter, aimer les conseils d^Uguccione , et il ressentoit encore une vocation plus tendre. Ce robuste Adas des gibelins pouvoit aussi n^être pas heureux sur la fin de sa carrière, ravagée par tant de travaux et de misères. Dante a pu croire quMl devoit à un ami de ne pas Tabandonner. Si personne n^avoit un cœur plus haut et plus fier que Dante, surtout depuis les protestations inutiles prodiguées aux pieds de Henri VII , il faut convenirque dans ces natures d^esprit il y a quelquefois une simplicité, une naïveté particulière à tout ce qui est grand, qui les rend sensibles à une caresse, à une prévenance, à un mot gracieux et consolateur; de tels hommes croient, dans une situation qui est tout à coup devenue meilleure, dans des soins qu^ils n^auroient jamais dû regretter, retrouver ce qui leur appartient ; ils se livrent à ce retour des belles années de leur vie, et ils ne s^aperçoivent , les imprudens , ils ne s^aperçoivent des humiliations que lorsqu^'elles sont accomplies (i).

Dante, illustré par ses deux premiers poèmes; Dante, créateur d^un système poétique, de méditations jusqu'alors inconnues , pouvoit croire donner autant qu^il recevoit , et peut-être plus. Nous avons beaucoup de preuves de son orgueil et de ses fautes. Nous le surprenons encore ici dans une de ces erreurs qui purent tant Taffliger.

Ebloui par une de ces illusions qui environnoient la cour dont il étoit commensal, il pensa qu'ail ne devoit plus offrir la dédicace de son Paradis à ï'rédéric de Sicile, trop éloigné, et il résolut de Fadresser à Can Grande. On nous a conservé la lettre par laquelle il annonça cet hommage.

(t] Baliio , loin. II, pag. 3^7.

M. Troya la croit datée du commencement de iSij. M. Dionisi la croit de i320. Je pencherois pour une opinion à peu près conforme à celle de M. Troya ; c'^est dans les premiers momens de Feifusion d'une reconnoissance sincère et de bonne foi (qualité qui caractérisoit Dante, même dans ses fautes), qu^il a dû témoigner une si grande confiance , entrer dans tant de détails , développer tant d^empressement pour se rendre agréable. Cette lettre peut être de i3i8.

M. Witte a donné une édition complète de cette dédicace.

La lettre écrite en latin commence ainsi :

« Au magnifiquç et au victorieux Can-ie-Grand délia Scala, vicaire de la principauté très-sacrée et sérénissiine de la capitale de Vérone et de la ville (1) de Yicence, le très-dévoué Dante Alighieri , florentin de nation et non de mœurs , désire , pour un long cours de temps , une vie heureuse et Taccroissement perpétuel d'un nom glorieux.

« La louange de votre magnificence, répandue par la vigilante et rapide renommée , produit une impression diverse sur les esprits divers ; elle accroît les espérances des uns et la terreur des autres. En comparant cette renommée aux actions des modernes, je l'estimois supérieure à la vérité. Afin qu'une longue incertitude ne suspendit pas mon jugement , comme cette reine d'Orient qui alla à Jérusalem , comme Pallas qui monta sur l'Hélicon , je me suis rendu à Vérone pour parler de vous après avoir vu fidèlement de mes propres yeux. J'ai donc vu vos magnificences qui retentissent en tous lieux ; j*ai vu vos bienfaits , et je les ai touchés ; et comme d'abord je croyois les annonces exagérées , j'ai reconnu depuis qu'elles étoiént inférieures aux faits. Il en est résulté qu'après avoir

, (i) n y a dans le texte , in itr6« Verond et civkate Vteeniié» Le nom d'urba , qui n'appartient qu'à Rome , est donné ici dans une inte&> tion flatteuse, à Vérone, et Vicence ne se troure plus que civitas. Notre langue n'a point d'analogue, pas plus que la langue italienne , pour tradoire exactement ce que Dante a voulu dire. £n traduisant le mot wrbs par C«|m> taie, j'ai trouve une prtie de l'intention complimenteuse de Dante, et j'ai sauvé l'honneur et le droit de Rome.

[1318] ET DES ŒUVRES DE DANTE. 39i»

été disposé à Taffection avec une certaine crainte d'esprit, je suis devenu à la première vue votre ami et votre dévoué.

« Je ne pense pas, en me donnant le nom d'ami, encourir le reproche de présomption, comme peut-être quelques-uns le croiront ; ce lien sacré de l'amitié unit les égaux et les supérieurs, et entre ces inégalités, il peut naître d'utiles et de délicieuses amitiés. »

Ici DaDte défend les amitiés dans un rang inégal ; la grande disparité n^empéche pas même Famitié de Dieu et de Thonime. Si quelqu^un trouve celte assertion indigne et inconvenante, qu^il écoute PEsprit saint. On lit dans le Lwre de la Sagesse (vu. 14) :

« La sagesse est un trésor infini pour les hommes ; ceux qui « l'ont pratiquée sont devenus participans à l'amitié de Dieu.» L'impéritie du peuple porte des jugemens sans discrétion , et de même qu'il croit que le soleil a un pied de haut et un pied de large ; de même le peuple est trompé dans sa crédulité sur une chose et sur ime autre. Il est donc permis , ainsi qu'il a été dit plus haut, que je devienne ami très-dévoué à Cane, sans qu'il y ait présomption de ma part. »

Dante a cherché parmi les dons quMl lui est possible de faire , celui qui conviendroit le plus , et il a pensé à la sublime Cantica du Papadis , qu^il offre , qu^il dédie, qu^il recommande à la protection de Cane^

Le poète entre ensuite dans quelques détails sur son ouvrage. Il n'^apas un sens simple, mais il est polfsense, c^est-à-dire de plusieurs sens. Le premier est littéral; le second, allégorique ou moral. Ici il y a des définitions semblables à celles qu^on peut lire dans le Corn^ùo.

En parlant du titre de son ouvrage entier, Dante « dit : Le titre du livre est : Incipit Comedia Dantis « Allagherii y florentini natione , non moribus. >» Nous avons déjà vu que Dante a pris une telle qualité en tête de cette dédicace. Plaignons la foiblesse

qui lui a fait ajouter les deux derniers mots. Il continue ainsi :

«( Pour bien comprendre , il faut savoir que comédie dérive de x«^ii, villa, et de i^i, cantus (1), comme si on disoit villanus cantus. La comédie est un genre de narration à part ; elle diffère de la tragédie , par cela que la tragédie, dans le commencement, est admirable et calme , et que, dans la fin ou dans r issue , elle est fétiele , fetida. Ce mot de tragédie dérive de tfiytty hircus ^ et de «iTii, comme si on disoit cantus hircinus^ c'est-à-dire fétide à la manière du bouc , comme on voit par Sénèque dans ses tragédies. La comédie a pour objet, dans ses commenceniens , l'aspérité de quelque sujet ; mais le dénouement est prospère, ainsi que Térence le fait voir dans ses comédies. Aussi les auteurs ont coutume de dire à leur abord, en terme de salut, commencement U^agique et fin comique (2) !

« Voilà pourquoi le présent ouvrage est appelé comédie. Si nous considérons la matière , dès le principe elle est horrible et fétide, parce qu'il s'agit de l'enfer ; à la fin elle est pi-ospère, désirable et gracieuse, parce que c'est le pai*adis. Si nous parlons du ton de l'ouvrage , on a employé un style simple et humble , parce qu'on s'est servi de la langue vulgaire que les femmes les plus ordinaires comprennent. Ainsi on voit pourquoi on dit comedia. Il y a d'autres genres de narration poétique: le style bucolique(3), l'élégie, la satire et le parler lyrique.

(i) M. Witte a corrigé ici Dante qui s'étoit trompé. Voy. M. Witte, p. Sa.

(a) M. Witte dit ici en note : ce In catholico iratris Johannis de janaà a scr. ia86 , s. v. iragœdia h«c leguntur : «c Unde in salutatione soiemus « mittere , et optare tragicum principium et comicum finem , id est boa num principium et Istum finem. » Witte, pag. 83.

(3) On m'apporte à l'instant un ouvrage nouveau de M. Villemaîn, Intitulé : Cùwrê complet de littérature française, Paris, Didot, i84o. J^ lis un passage qui félicite généreusement Dante de ce çfu'il n'a pas négligé, dans son poème, le style bucolique. A ce sujet, M. Villemain s'exprime ainsi : « Depuis Homère , peintre admirable des champs et de la vie domestique, « il n'y a eu que Dante qui fût à la fois si créateur et si vrai. Jamais on u n'a rendu tous les objets de la vie champêtre avec ces expressions qu'on « appelleroit basses dans une littérature artiBcielle , et qui ont le mérite « d'être nécessaires. Et ( singularité précieuse de son ouvrage ! ) cette sim- V plicité parfaite , cette copie exacte de la vie , au milieu de quoi est-elle a jetée ? parmi les rêves les plus hardis de l'imagination poétique. Dans

Horace nous en instruit dans sa Poétique, Il n'y a pas lieu d'en parler ici.

« La fin de l'ouvrage , de son tout et de sa partie « peut être multiple , c'est-à-dire voisine et éloignée. Repoussons toute investigation subtile , et disons brièvement que la fin du tout et de la partie est de détourner les vivans dans cette vie, de l'état de misère, et de les conduire à l'état de félicité. »

Dante donne ensuite, comme il Ta fait dans le Con^ito , ainsi que nous Pavons dit plus haut , et dans la Vita nuoi^a , des explications plus ou moins claires des diverses propositions annoncées dans le premier chant du Paradis , et il est arrivé ici , comme dans les dissertations promises en tète des deux ouvrages ci-dessus cités, quHl promet d^expliquer, et qu^il n^explique pas autant qu^il Ta promis. Il y a cependant une observation très-importante à faire en lisant ce travail , même incomplet. Le plus souvent , Fauteur appuie ses allégories sur des passages de la Bible. Croyons donc que dans tant de morceaux de Dante , obscurs , inintelligibles , mystérieux , auxquels on s^obstine à chercher un sens éloigné, il n^ en a qu^un

« let poètes qai ont youIu peindre la nature, tous ne la trouvez pas, et chez a Dante , qui peint le surnaturel , vous la trouverez partout. Ces hommes « qui restent sur la terre, qui vous promettent l'image fidèle de la vie , ne « la connoissent pas ou la déguisent par leur langage j et cet homme a qui habite dans le ciel quand il est sorti de Fenfer , ou du moins du a purgatoire , qui est entouré de ces anges emportés d'un vol insensible « sur leurs blanches ailes ; ce poète mystique et tout idéal , qui monte « d'étoiles en étoiles par la force attractive de la foi et de Tamour , vous A parlera de ce qui fait la vie du laboureur ou du pâtre italien, avec une « naïveté qui sera comprise et reconnue par eux. »

Si une sagacité , amie do beau partout où il se trouve , dicte â M. Ville~ main une louange si délicate , les compatriotes de Dante n'ont pas en même temps épuisé leurs couleurs dans la peinture variée qu'ib ont faite des mérites deDante; avec cela, ils ne rencontreront pas ici sans plaisir cet hommage en si douces paroles , et nuancé de teintes si fines sur un tel sujet, (pi'elles semblent appartenir au poète lui-même qui est l'objet de cette adnûratioB.

seul à bien découvrir, c^est celui qui est en rapport avec un passage analogue de la Bible, lecture favorite du grand poêle qui à cette source d^universelle poésie puisoit celle de ses admirables vers.

Dante nomme aussi très-souvent Platon. Cequ^Aristote, Porphyre et saint Augustin ont cité de Platon, avoit rendu aux auteurs du moyen âge la pensée de ce prince des philosophes si familière , qu^ils sembloient avoir lu eux-mêmes ses traités.

Le poète s^excuse de ne pas pouvoir rapporter exactement ce quHl a vu dans le paradis. Celui qui revient de Lassu ne sait pas redire ce quMl a vu ; il ne le sait pas, parce quMl Fa oublié; il ne le peut pas, parce que sMi s^en souvient , et s^il en est satisfait, Texpression lui manque, les signes vocaux ordinaires ne sont pas suffîsans. Cest ce que Platon explique dans ses liYves per assumptionem metaphonsmorum.

Dante ne porte pas plus loin ses explications, et s^interrorapt par cet aveu touchant : Ur^t enùn me rei Jàrmliaris angustiaf ut hœc et alia utilia rei publicœ derelinquere oporteat; « car je suis tourmenté par la H détresse de ma fortune ; il faut abandonner cela et « biend^autreschosesutilesàlachosepublique.)» Dans le temps de Dante, respublica et imperium signifioient souvent la même chose. Les susceptibilités respectives d^aujourd^hui n^admettroient pas cette parité. Dante, après cet aveu, finit ainsi :

« J'espère de votre magnificence qu'il y aura un autre moyen de pourvoir à une exposition utile. Dans la partie de l'exposition que dans la division )*ai opposée à tout le prologue , je ne dirai rien , en m'abstenant de diviser et d'expliquer. Je ne dirai rien que ceci présentement : « Quand on avancera , montant de ciel en ciel, on traitera des âmes bienheureuses trouvées dans chaque sphère. Là cette vraie béa-

titude consiste dans le commencement de la vérité dont nous parle saint Jean : « (Test là la vraie béalitude pour qu*ils a reconnoissent que tu es le vrai Dieu (1) , » et de la vérité qui se trouve dans Boèce (2) : « Te voir est la fin. m Aussi pour montrer la gloire de la béatitude dans les âmes, on adresse des questions à ces âmes, parce qu'elles voient toute vérité , et la solution de ces questions procure beaucoup de délectation et d'utilité. Enfin, après avoir trouvé le principe ou le premier être , c'est-Â-dire Dieu , il n'y a plus rien à chercher, puisqu'il est A et A', c'est-à-dire principe et fin, comme le désigne la vision de Jean (3). Le traité se termine en Dieu lui-même , qui est béni dans les siècles des siècles. »

Dante n^avoit pas terminé son Paradis; mais il est à remarquer qu^iei il donne d^avance Fidée du dénouement de la Cantica. On croit que le poète n'^avoit encore achevé à peu près que les vingt-un premiers chants. Il y a lieu de penser aussi qu^il envoya à Cane une copie des cantiche de VEnfèr et du Purgatoire} car dans sa dédicace il explique la raison pour laquelle il a donné à tout son ouvrage le titre de Comédie^ seul titre que les trois cantiche réunies aient porté pendant près de deux siècles après la mort de Dante. Nous verrons d^où vient ce mot de divine; d'^abord Dante fut appelé di^^in poète, puis la Comédie fut appelée diifine.

Il ne conviendroit pas que nous nous bornassions ici à analyser les vingt-un premiers chants et à rejeter plus loin Tanalyse des dix derniers. Il est prouvé que si ceux-ci n'^éloient pas finis, le plan au moins sur lequel ils dévoient êti*e composés étoit arrêté. Nous entreprendrons donc Tanalyse de cette Cantica^

(i) Ev. saint Jean, xvii. 3.

(a} Met. 9. 3* de consolatione. {^) Apoc. I. 8, XXI. 6, XXII. t3.

400 HISTOIRE DE LA VIE [ISlS;]

comme nous avons donné celles des cantiche précédentes.

Cependant disons un mot de cet areu de pauvrelc que Dante ne peut retenir. Déjà quelques traitemens moins bienveillans auroient-ils commencé à blesser le poète ? Parleroit-il si fièrement de sa misère pour qu^on n'eût pas à la lui reprocher? Il faut, je crois, peu làire attention ici à cet aveu , car dans les chants du Paradis, les mêmes aveux se reproduiront, et dans un style noble, généreux, fait pour avertir les grands, si cela étoit nécessaire, du degré de délicatesse qu'ils doivent apporter partout, en tout temps, dans Toffre de leurs secours a des exilés qui n'ont pas manqué à rhonneur.

[1318] ET DES (OUVRES DE DANTE. 40t

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