CHAPITRE XLIV
LE SA6B, QUI A ETE LE BIENFAITEUR DE K, ROSSETTI , A EXIGÉ UlfE GRATITUDE FUNESTE A DANTE ET A l'eXILÉ NAPOLITAIN. OPINION DE M. DE MÉRIAN SUR LA DiriNS COMÉDIE. M. DE MÉRIAN EXA- MINE LA SCIENCE DE DANTE. LE FLORENTIN A POBLlÉ DES ESPECES DE PROPHÉTIES DE PLUSIEURS GRANDES DÉCOUVERTES DER DEUX DERNIERS SIECLES. M. LANDIy ÉCRIVAIN SUISSE, EST CITÉ PAR l'aU- TEUR. ÉLOGE DU MARQUIS DE FORTIA. TRADUCTION EN ANGLAIS DE LA DIFINE COMÉDIE PAR M. CART. TRADUCTION EN FBANÇAI& QUE M. TARVER A DÉDIÉE A LA PRINCESSE AUGUSTA. SONNET SUR DANTE FAIT PAR M. MOLLEVAUT. VERS SUR DANTE PAR M"* TASTU. TOSCANS ET ROMS, PAR M. POUIOULAT. LE CHEVAUBR HICALI, MEMBRE DE l'aCADÉMIE DE LA CRU8CA. M. ANTOIR. LE COMTE GINO CAPPONI. U^^ DE FAUVEAU. LA SEDIA DI DANTE. ANEC- DOTE SUR CETTE SEDIA. M. L*ABBE FEDEBICI. ON n'a PAS A PADOUE, COMME L*AVOIT DIT FOSCOLO, LA SIGNATURE DE DANTE. ÉLOGE DE
M. l'abbé federici. vabiantes qu'il a découvertes a propos
DES VBBS DE DANTE SUR 8ÉM1RAMI8. GRATITUDE DE FLORENCE ENVERS DANTE. LES FEVES NOIRES. ANALYSE d'uNE BROCHURE DE M. MISSIRINI. ÉLOGE d'uNE MAXIME DE M. DE LAMARTINE. DIVERS TÉMOIGNAGES DU RESPECT DE LA TOSCANE POUR LA MÉ- MOIRE DE DANTE. MICHEL-ANGE A DESSINÉ DES SCENES DE DANTE. CES DESSINS SONT PERDUS. FLAXMAN. MaCHIAVELLI, M"«GlACOMELLt. MM. ADAMOLLI, LASINIO, PINELLl. M. DE CORNÉLIUS. FRANCESCA^ DESSINÉE PAR M. INGRES. FLORENCE FAIT ÉLEVER A DANTE UN TOMBEAU EN 1829. DESCRIPTION DE CE TOMBEAU. LA REPARATION FAITE A DANTE PAR FLORENCE EST COMPLETE.
Nous en avons tini avec M. Rossetti. Son livre peut être regardé aussi comme inspiré par des oppositions étrangères : Faction du bon accueil , des services, d^une bienfaisance d^autant plus dangereuse
[!3211 ET DES t)EUVRES DE DANTE. 577
qu^elle est plus délicate, cette action sur un étran* ger malheureux est telle, quHl fsiut faire la part d^une reconnoissance même exagérée. Si avec cela il s^est rencontré que celui qui est appelé un Sage par le réfugié, se trouvoit un homme passionné pour la gloire de Dante, d^autres considérations viennent, sinon excuser, au moins expliquer la foiblesse de Fexilé ; mais le Sage^ qui s^est fait payer cfi monnoie de schisme^ pourroit-on dire, s'est trompé sur la manière d^honorer son poète favori. Nous catholiques, nous recevons deux joies en lisant Dante; nous savourons avec délices Fambroisie de la Uqueur exquise dont nous abreuve le poète, et nous pouvons nous alimenter ensuite de la substance solide d^une instruction qui nous éclaire et npus montre le chemin de Tétemité bienheureuse. Le frère séparé de nous , et qui ne croit pas à nos dogmes , n^a pour rémouvoir que Pharmonie du rhythme, la profondeur de la pensée morale, et la contexture habile des divers modes de langage qui charment Toreille et qui occupent agréablement Tesprit ; cela est une joie sans doute, mais j^ai prouvé que nous en avions deux. Laissons le Sage en paix, surtout si nous avons le bonheur de lui arracher sa victime. Maintenant écoutons incidemment un autre dissident, M. de Mérian, fils de Jean-Rodolphe , pasteur de la cathédrale de Bàle. Lui aussi il aimoit Dante ; sachant à fond Fitalien et Fanglais , il associa toujours , dans ses études comme dans ses délassemens, Dante et Milton à Homère et à Virgile. M. de Mérian connoissoit bien Dante , et il n^a jamais pensé à voir en lui rien autre qu^un poète, franchement poète, toujours poète. Pour bien apprécier ce que dit M. de Mérian, il est a propos de le laisser libre dans ses jugemens. Qu^on
ne s^inquiète point , la somme des louanges surpassera celle des critiques !
Nous lisons dans les nouveaux mémoires de TAcademie de Berlin , 1 784i pag- 4^3, mémoires dont il étoit collaborateur :
« Si on me deroandoit k quel genre Touvrage de Dmle appartient ( il n'est question ici que de la Divine Comédie )» je serois fort embarrassé de le dire ; il n'est d'aucun genre, il est de tous les genres ; tantôt il prend la marche de l'épopée, tantôt le vol de l'ode. Dans le PurgeUaire, il fait retentir les sons affectueux et touchans de la plaintive élégie. Une grande partie en est didactique, et ce n'est pas la meilleure ; il tombe souvent dans le comique et même dans le burlesque ; enfin, il y a peu de chants de ce poème où l'on n'entende claquer le fouet de la satire.
« €et ouvrage, pris dans son ensemble, ne porteroit le nom di épopée que fort improprement. Dante lui a donné celui de Comédie, à quoi l'épithète de diinite fut ajoutée ensuite par ses admirateurs. Mais ici le mot de Comédie n'a point sa signification ordinaire, et les savans ne sont pas d'accord sur celle qu'il faut y attacher. Pourquoi ne pas s'en rapporter à luiinéme (c'est ce que j'ai toujours dit pour Dante)? Dans la dédicace de son Paradis, il assigne deux raisons qui lui ont fiiit choisir ce titre de Comédie : l'une matérielle, parce que son poème a un dénoament heureux ; l'autre formelle , parce qu'il est écrit d'un style simple. Mauvaise raison, je l'avoue, et dont la seconde ne prouve que la modestie de l'auteur ou du faiseur de dédicace ; mais il n'en a point allégué , et probablement il n'en oonnoissoit pas d'autras Malgré des intei^
valles de langueur, malgré ce mélange de genres et de styles, malgré le goût défectueux et les autres vices qu'on peut reprocher au poème , d'où vient sa haute célébrité? A ceci , il n'y a qu'une réponse : du génie transcendant de Dante , du sublime, de la force, de la nouveauté de ses idées. On a fort comparé sa poésie à ces temples gothiques qui, nonobstant les défauts de leur architecture , imposent par la hardiesse de leur construction et par la grandeur de l'ensemble. Le génie couvre une multitude de péchés , et rien ne couvre le défaut de génie. Avec du goût seul, on n'est que médiocre,
quelquefois même insipide et eanuyeux, pour ne pas dire que, le plus souvent, ce mot a un sens vague et précaire, au lieu que le génie se définit lui*méme ; oo ne méconnoiira jamais les monumens où luit sa flamme sacrée ; les vicissitudes de la mode n'y ont point de prise : il triomphe du temps et des âges. C'est lui qui assure à Dante une des premières places parmi les grands poètes, et surtout parmi les poètes originaux. « Ce dernier caractère de la poésie y est marqué en traits si forts, qu'il est impossible de n'en être pas frappé; il a sa manière propre de voir et de saisir les objets ; son expression s'élance du fond de sa pensée ; ses figures, ses images ont leur coloris particulier ; celles même qu'il emprunte, il sait l'art ■de les résoudre ; son style, son rhythme, et peut-être jusqu'à ses rimes tierces qui font un effet si agréable , tout est à lui ; on voit la langue italienne se former, se féconder, naître pour ainsi dire sous ses crayons ; enfin , ses idées même les plus bizarres, ses écarts les plus fantasques décèlent encore un écrivain qui marche loin des routes battues , et qui n'a que luimême pour guide. »
M. de Mérian rapporte ce bel éloge prononcé par Salvini, à propos de Dante ( Osserv. sop, Muratori deUaperfèt. poesia^ liv. II, chap. i). » Mous devons «I encore aujourd'hui ne pas nous lasser d'étudier « Dante ; on se flatteroît en vain de tirer d'ailleurs « le suc et le nerf de Félocution, la majesté et la va- (c riété du nombre, la clarté, la force, et surtout la a propriété du langage, m Actuellement, M. de Mérian, ce qui sera curieux pour les Italiens, remarque cjue les imitateurs de Dante ne sont pas confinés dans llulie.
« Les meilleurs poètes d'en -deçà des Alpes, les plus capables de sentir par eux-mêmes le beau et le sublime, se sont enrichis de ses richesses ; ici il suf&roit de nommer Milton, qui, par l'analogie de son sujet, se rencontre si souvent avec Dante et dans les cieux et dans les enfers. Il le prend pour modèle, nonseulement dans ses hardies compositions de mots qui rendent son style si énergique et présentent des peintures si vivantes à
rimagination, mais encore dans ses idées les plus sublimes (1). Deux mots de Dante lui ont fourni ou rappelé celle du c<Hnpas d'or entre les mains du fils de Dieu qui ouvre ce compas, et, posant une de ses pointes dans le point qu'il a choisi pour centre , fait tourner l'autre dans l'espace vide pour y décrire la circonférence de l'univers qu'il va créer, id^ qui originairement appartient au roi Salomon (2). »
M. de Mérian examine successivement une foule de beaux morceaux de Dante ; ce sont en partie ceux que j^ai cités dans mon analyse, et nos sentimens sont absolument conformes quant à ces trésors de poésie. Un chapitre est ensuite consacré à la science d^ Alighieri . Il sera piquant de voir la science de Dante jugée par un savant, écrivant près de cinq siècles après le poète.
« Quand la nature a jeté un homme de génie dans un siècle barbare ou à demi-barbare, avec de puissans obstacles à vaincre , et avec peu ou point de secours, hors le génie même qu'elle a mis en lui , il luttera contre ces obstacles , il se fera jour, il se distinguera par des ouvrages immortels.
•t Dans les âges suivans qui auront profité de lui et raffiné sur un art où son instinct seul le guida et dont il ouvrit la ^^arrière , les critiques viendront éplucher ses défauts ; ils le plaindront d'être trop tôt né, de ne pas vivre avec eux, à portée de recevoir leurs leçons et de se faire mener par la lisière. Mais eût-ce été le même homme? Les défauts qu'ils lui reprochent, peut-être même avec raison, ne tiennent- ils pas aux
(t) Pur exemple, en perlant d'Adam et d'Eve, HUtondit: Imparadis'd in one anothen armt.
Ce mot est une expression de Dante.
QmeOa ckê imparadisa ia mia mnUe, {Purg. xxviii. 3.) H. de Mérian se trompe ici ; il dit Purgatoire aa lien de Paméis.
{n) Je cite le passage de Salomon ( Provêrb. tiii. 27 ) :
Qtumdo eertâ legê et gyro vaUabat abggsos,
A l'égard des vers de Dante , les voici :
Colui chê voîse il sêsto AUo stremo del mnndo, {Parad, iix. ^o. ^i,)
grftndea choses qui le font admirer 7 Environné de la lumière de nos sdences, de tant de modèles, de tant d'entrantes, où un goût sévère , juste quelquefois , souvent capricieux et factice , resserre nos écrivains, son génie se fût-il déployé avec la même hardiesse? eût-il pris le même vol? j'ai peine à le croire. Dans un pareil asservissement , l'esprit perd de son énergie naturelle, ses ressorts se relâchent, on craint d'abandonner le chemin battu ; on fait comme les autres, on n'est rien par soimême.
« Il se pouiToit donc, à tout prendre, qu'Homère et Dante eussent plus gagné que perdu à ne pas vivre avec nous , et pour m'en tenir à Dante, loin de regretter qu'il n'ait pas eu les connoissances qui circulent de nos jours, je suis fâché de lui voir celles que son siècle lui permettoit, puisque c'est précisément recueil où sa muse a échoué.
u Je dis sa muse, car je ne nie point que la langue italienne n'ait été enrichie par là et n'ait acquis le langage des sciences où il sut, le premier, la plier. Je conviens de plus que les ex* pressions qu'il invente dans cette vue portent encore l'empreinte de son génie ; mais il n'en est pas moins vrai que sa poésie a souffert de sa science ( j'ajoute à ce que dit M. de Mérian : comme sa poésie a souffert aussi de sa politique), et que l'amour du Lycée l'a détourné du sentier du Parnasse. »
M. de Mérian remarque, avec tous les bons historiens, que du viii* au xi' siècle, la science d^alors étoit en dépôt chez le clergé. Vers la fin du xi* siècle, la dialectique d^Aristote commença à se remontrer, mais seulement diaprés les traductions faites autrefois par Victorin et par Boèce.
pans le xiii' siècle, et par les soins de Fempereur Frédéric II, les œuvres de ce philosophe furent mal traduites de Farabe en latin ; elles avoient été déjà très-mal traduites du syriaque, après avoir été traduites aussi mal du grec.
Successivement, FAristote arabe étendit ses conquêtes, et dès le xiV, il régna sur le trône de Fécole, où il se maintint jusqu^à la renaissance des lettres, et d^où,
dans quelques régions de l^urope, il n^est pas encore descendu. (Nouveaux mémojires de FAcadémie de Berlin, pag. 5oi*)
Dante Vy trouve bien établi et bien affermi. M. de Mérian, si bon juge de la science, ne cesse de répéter que Dante étoit poète et de voit rester poète.
« Mon opinion est que Dante vouloit plaire à toutes les classes d'hommes ; que, tandis qu'il charmeroit Tltalie entière {>ar la beauté de ses vers , il vouloit encore étonner les docteurs mêmes par la profondeur de sa science. Il eût dû sans doute s'en tenir au premier parti et préférer le mot naïf de la femme véronaise ( vojr, plus haut ce que j'ai dit,, pag. 201} aux acclamations des coryphées de l'école ; son poème en eût été plus court , mais poème d'un bout à l'autre, moins discordant dans son ensemble , d'un intérêt plus général et plus soutenu ; il y régneroit une action plus continue et moins étouffée par les longueurs du raisonnement ; car si l'on retranchoit la partie raisonnante ou raisonneuse de la Dwine Comédie, elle se reduiroit d'un bon tiers ( il resteroit toujours près de dix mille vers ) ; des chaqts entiers du Purgatoire et plus de la moitié du Paradis s'en iroient en fumée , sacrifies aux muses et aux grâces, à ces ennemies mortelles du syllogisme, du dogmatisme, du philosophisme. »
. Après plusieurs critiques très-sensées , M • de Mériap convient qu^à propos de questions physiques et astronoTuiques, il échappe au poète, non-seulement des vers heureux, mais des indications anticipées^ des espèces àt prophéties de ces grandes découvertes que le siècle passé et le siècle suivant ont vu éclore et mûrir, et que, dans celui de Pante, on pouToit à peine soupçonner. Les jugemens de Tacadémicien de Berlin, sur Tensemble de la science de Dante, finissent ici par devenir sévères , et sa conclusion est que la science gâte la poésie.
Au total , la dissertation de M. de Aférian est uq
morceau de main de maître. Malheureosement sonyent il revient à ses opinions protestantes. Il ne croit pas, dit-il, à FefBcace des messes et des prières pour les morts; mais en lisant certains passages de la deuxième Catitica^ il est affecté, comme sMl y croyoit. Nous pouvons ajouter que le cœur le ramène aux sentimens que son incrédulité voudroit repousser.
Je dirai aussi quelques mots d^un autre écrivain suisse. Son livre est rare , il ne se vend pas à Paris ; je ne Tai pu trouver que dans la bibliothèque de mon excellent ami le marquis de Fortia (i). M. Antoine Landi, conseiller et poète de la cour de Prusse, et académicien florentin, a publié une histoire de la littérature d^Italie, à Berne, en 1784; elle est évidemment imitée de Tiraboschi, et Fauteur nVn fait pas mystère. Dante est jugé ainsi par M. Landi :
« Dante a mérité le nom de dwin dans un siècle où la langue étoit encore grossière et la poésie dure et languissante, sans feu, sans harmonie et avec peu de rimes. Dante franchit tous ces obstacles ; il enrichit sa langue de nouveaux mots ; il trouve des milliers de rimes ; il plie à l'harmonie de la versification des idées qu'on auroit à peine osé exposer en prose ; il quitte tout à coup les sujets qui jusqu'alors avoient fourni matière à la poésie ; il pénètre dans le centre de la terre, ensuite il s'élève au-dessus des cieux , et il fait servir son poème à la description du ciel, de l'enfer, de la terre, des planètes, des vertus ou des crimes des hommes , de leurs supplices ou de leurs récompenses, enfin des esprits, des anges, de Dieu luimême , et marchant par cette route où personne ne l'a précédé et où nul n'a osé le suivre , il se montre à la|fois grand
(t) Ce bon ami , cet excellent confrère , m'a fourni une foole d'ioformations ntiles. Arrivé bien près du dix-wptlème lustre; il ccmtiirae de se li?rer à des travaux littéraires ; il encourage la jeunesse > il aide les indi gens ; il consacre une vieillesse heureuse et calme aux pratiques les plus nobles de la veHgion et de toutes les sortes de bienfaisance.
philosophe pour son temps/ métaphysicien profond| théohgiem sublime, excelleni moraliste et poète inimitable, »
On voit clairement que Tiraboschi a été le guide de M. Landi.
Je ne puis pas parler avec détail d^une traduction anglaise faite par M. Cary ; je ne la connois pas, j^en ai entendu faire Féloge. Ce nom est aussi celui d^un homme de lettres, qui a composé à Londres des ouvrages très-estimés sur la géographie. Je ne sais pas si ces écrivains sont parens dWe Anglaise , catholique pieuse , musicienne savante , qui réside en ce moment à Paris, et que les dames les plus honorables et du plus haut rang affectionnent avec la plus tendre amitié.
M. Tarver a publié aussi à Londres une traduction de VErzfèr en langue française. M. Tarver parle avec peu de chaleur de la traduction de M. Cary; mais il n'y avojt pas rivalité entr'eux, puisqu'ils n'écri-. voient pas dans la même langue. J'ai lu la traduction de M. Tarver; elle est fidèle, et quoique l'auteur ne soit pas Français, il s'exprime très-élégamment dans notre langue. Son travail est dédié à son altesse royale madame la princesse Augusta ( 2 vol. in-8^, Londres, Dulau, 1826); le texte est en regard. Au tom. r^, chant xxv, pag. 266, M. Tarver a fidèlement rapporté les vers iiô, 116 et 117, qui font partie de la transmutation d'un homme en serpent et d'un serpent en homme ; mais il ne les a pas traduits. Si M. Tarver n'a pas voulu que l'on pensât à ces vers, il a trouvé le moyen le plus sûr d'appeler l'attention sur ce tercet.
Je dirai un mot de la belle traduction latine « de l'épisode d'Ugolin, par M. Lebeau; de la traduc-' "^
tion en vers français de VEnfèr^ par J\I. Terrasson , poète très-distingué; de plusieurs essais, aussi en vers , par M. Etienne Masse. Je n^ose pas insérer ici un sonnet que M. MoUevaut a bien voulu m^adresser après avoir lu ma traduction ; un sentiment de réserve doit me retenir. Je n^en remercie pas moins mon confrère, qui n^a rien perdu de la verve avec laquelle il a lutté contre Virgile.
J^adresserai mes félicitations à M"* Tastu, qui a consacré à Dante un article dW grand intérêt dans le Dictionnaire de la Com^ersation. Une de ses ingénieuses poésies , intitulée , Dante , mériteroit d^être citée tout entière. La Muse française assure qu'il est doux de visiter les bords de FAmo, ensuite elle s^attaque à Dante lui-même , et multiplie avec un art délicieux une foule d^allusions aux vers d^Alighieri :
Pour gravir après toi la montagne sacrée , Dante, il faut imiter ta marche mesurée. Et ne lever le pied, pour faire un nouveau pas, Qu'après avoir d'abord affermi le plus bas. Sur les degrés polis de cette route sainte, Un ciseau merveilleux a laissé son empreinte. A chaque son divin, par l'esprit entendu. Gomme un sonore écho, le vers a répondu. Quel art nous apprendroit sa musique profonde? C'est l'herbe qui frémit, c'est l'ouragan qui gronde ; Cest l'aigle, au vol altier, dont l'aile bat les airs ; La chute du torrent ou la plainte des mers; Ou plutôt c'est ainsi, sous la joie et la peine, Que vibre ce divin instrument, l'ame humaine ! C'est le chant d'une mère à son fils endormi ; C'est le cri d'un ami qui revoit son ami ; C'est l'accent enflammé d'une ardente prière ; C'est le soupir amer qu'étouife une ame fière, .'Quand du poids de l'exil contraint à se charger, Son pied monte ou descend l'escaUer étranger.
586 HISTO][RE DE LA YIE [1321]
L^auteor suppose qu^elle voit Dante qui lui parle.,
Toi jouter contre moi l dit-il avec dëdain ; Toi poser ta maia frêle entre mes doigts d'airain ! Toi marcher à mon pas! toi juger, toi maudire! Et sa lèvre retient toat ce qu'il m'allott dire.
Je suis forcé de m^arrêter malgré le plaisir que j^aurois à citer ; il faut lire le morceau entier dans la troisième édition, Paris, Didier, i838, pag. 25 1.
M. Poujoulat, dans son ouvrage, intitulé : Toscane et Rome^ donne des détails sur ce qu^on appelle a Florence le sasso di Dante. Il explique très-bien que, vers le côté méridional de Sainte-Marie del Fiore^ un petit carré de marii)re blanc , enchâssé dans un trottoir, porte cette inscription : Sasso di Dante. Là, avant i3oo, venoit souvent s^asseoir le poète, si Ton en croit la tradition. Ni Sainte-Marie, ni le Campanile n^existoient alors. Le monument le plus important de la place étoit le baptistère qui n^avoit pas encore reçu son enveloppe de marbre, ni ses superbes portes en bronze. Du banc qui étoit son siège accoutumé, Dante pouvoir contempler ce baptistère, qu^il appeloit mon beau saint Jean, mio bel son Giouanni {^ Enfer ^ xix. 17). Dans sa Toscane et Rome ^ M. Poujoulat mentionne deux personnes à qui j^ai eu aussi des obligations pour mener à bien mes divers ouvrages, le chevalier Micali, de PAcadémie de la Crusca, qui représente la gloire des études his^ toriques dans la patrie de Machiavel et de Guichardin, et M. Antoir, attaché à la légation française, le plus utile et le plus complaisant ami qu^on puisse avoir à Florence.
M. Poujoulat parle bien du palais Cappooi, mais il ne fait pas mention du comte Gino Capponi,
aujourd'hui Tun des omemens les plus brillans de la littérature toscane. Je me garderai bien de ne pas mentionner M'^ de Fauyeau^ qui a roué à Dante une admiration si complète, et qui a reçu en récompense des inspirations si délicieuses pour la composition appelée la Francesca , que Ton ne se lasse pas de voir dans le cabinet de M < le comte Pourtalès, à Paris.
M. Missirini, après M. Poujoulat, a parlé du sasso di Dante dans sa P^ita di Dante jélighieri^ i vol. grand in-8°, neUo stabilimento artistico tipografico Fahris^ 1840, pag. 22, et il raconte une anecdote que je n'ai pas encore lue dans d'autres livi'es ou qui m'a échappé. Elle ne mérite pas^ dit M. Missirini, une place dans la vie d'un si grand homme. Néanmoins, comme elle atteste sa miraculeuse mémoire ( riten-^ tïça)f nous la rapporterons.
Dante étoit assis sur cette pierre, quand il passa un inconnu, qui lui dit : « Je suis embarrassé pour ^ faire une réponse^ je ne sais comment me tirer « â affaire. Puisque vous êtes si sai^ant et si habile^ H vous pourriez me la suggérer j ce que je ne puis' «f faire. Quel est le boccone le meilleur ? » Dante immédiatement répondit : <i Un œuf! » Voilà qu'une année après, à la même heure, Dante étant assis sur son sasso , le même homme qu'il n'avoit plus revu reparoit, et lui dit : «c As^ec quoi ( con che ) ! Dante, sans y mettre plus de temps, repartit : a Avec du sel. n Ce fût une chose admirable , qu'aussi peu prévenu comme il Fétoit, il se rappelât tout à coup les idées d'une année précédente sur un objet si futile, et qu'il répondit avec une telle présence d'esprit.
Dante, dont j'espère que nous connoissons bien la vie, n'étoit alors que le poète connu par ses sonnets ; il n'avoit encore été ni prieur, ni politique, ni banni.
On ne me pardonneroii pas si, après avoir rapporté un fait qni nV certainement pas une grande importance, je négligeois de rechercher jusqu^à quel point nous pouvons espérer quMl existe quelqu'^aulographe ou quelque signature de Dante. Foscolo et d^autres ont cru que la famille Papafava, de la maison de Carrare, résidant à Padoue, possédoit une signature de Dante. Voulant mHnstruire à ce sujet et traiter ce point dans mon histoire, j'^ai écrit à M. Federici, garde de ]fL bibliothèque impériale et royale de Padoue, en le priant de demander quelques informations à M. le comte François Papafava , avec qui jWois été lié à Rome. M. Federici m^a répondu le 25 novembre i84o. Il résulte de cette réponse que les comtes Papafava possèdent en effet un Istromento où il est question de Dante. Cet Istromento sert de document à une précieuse chronique carraraise inédite, écrite en langue pavana (padoi^ana) et de Pan i3o6. Cet acte a été passé le 27 août, à Padoue, dans la maison de la signora Armota dei Papafava. M. Federici a transcrit dans sa réponse les noms de tous les témoins. « Presentibus Antonio notario q. dni Zdjr de Cerudis de contracta pontis edtùiatif Jacobo fiHo dni Petri da prœdicta contreicUiy Manfredino notario .y. Blondi a S. Leonardof DANTINO q. AUigery de Florentia et nunc stat Padue in contracta S. Laun renty} Gualterio dicto santo q. Guamery Jiimûeo dicte domine} et Jacobino dicto Getula notario q. Petri a S. Cruce , et aliis testibus rogatis , speciorliter coni^ocatis. » Tous ces témoins , ^parmi lesquels se trouvoit Dante, furent présens à la remise de 1705 livres données^ par Philippe, fils de Canto q. Ugolino di Somajo, de la contrada de Saint- Laurent de Padoue par contrat a mutuo avec Boniface
de Carrare q. Giacomino Papafava , etc. , etc. , etc. Le notaire qui passa Pacte fut Corsino q. Neri de Siccis ; V Istromento fut copié authentiquement par François q. Jean diCenteranio en i335, et un notaire, Baptiste Bradiolo, sur cette copie authentique en a fait une autre. Cette copie, que conservent les comtes Papafava, est écrite sur parchemin. Ainsi, récriture de Dante ne se trouve pas sur cet acte ; son nom comme témoin est seulement rapporté par le notaire. Dante avoit alors quarante-un ans. Nous jremarquerons ce diminutif de Dantino. Du reste, il n'y a aucun doute sur Tauthenticité de Tacte , et nous savons qu'alors Dante se trouvoit à Padoue (i).
(i) Je remeitie M. Federici de cette communication. l\ a beancoop travaillé sur Dante; c'est à lui que nous devons l'heureuse correction fiiite au chant v de VBnfir^ vers 69. Jusqu'ici on lisoit :
Che svccedeUe a Nino e fu sua gposa.
U est question de Sémiramis , et Dante auroit dit : a Qui succéda i Ninus, a et fut son épouse. » Mais qu'est-ce que cela signifie : « Sémiramis suc- « céda â Ninus , après avoir été son épouse. » Où est le mordant, l'imprévu de la pensée? On est venu au ««cours de Dante, et on a dit que c'étoit une synchyte , c'est-d-dire une confusion, une transposition de mots qui trouble Tordre et l'arrangement d'une phrase , d'une période. Selon deux commentateurs, Dante auroit dû dire : a Qui fut l'épouse de Ninus et qui c lui succéda. » Mais cela n'explique pas un vers précédent où le poète déclare que Sémiramis ordonna par une loi qu'on regardât comme permis ce qui pûiroit. M. Federici , en mettant en ordre sa bibliothèque , a trouvé un ouvrage du P. Paul Attaccanti, florentin, de l'ordre des Servîtes, intitulé : Quadragnimalê de reditu peecaioris ad Veum , dans lequel ce religieux avoit inséré des fragmens d'un commentaire qu'il avoit composé sur Dante. Au chant v de VBnfer^ il écrit ainsi le vers en question :
Chê sugger dette a JVino, e fu tua sposa.
a Qui donna le sein à Ninus , et fut son épouse, d
Voilà Dante, voilà l'explication de la loi abominable de cette mère incestueuse , voilà une opposition d'idées qui £iit frémir ! Après cela , on dit qu'avec ces conjectures , 11 faut établir que Ninus est mis ici pour Ninias. Mais il existe des auteurs qui assurent que le premier fils de Ninus
590 HISTOIftE DE LA VIE [19M J
J^ai prouvé que j^vois à c<eur de rassembler dan^ mon histoire tout ce qui pouvoit expliquer Dante, tout ce qui de voit étendre sa gloire, et de m^attaeher même aux circonstances qui caractériseroient ses fautes et ses erreurs. J^ai tenu à faire apprécier la conduite honorable du Saint Siège , qui, bien loin d^opposer aucun obstacle à ce qui agrandissoit la renommée du génie florentin, avoit plusieurs fois encouragé le yœu de Tltalie reconnoissante. Il me reste à disculper la Toscane des reproches amers qu^on lui a trop souvent adressés, en répétant quelle n^étoit qu^une mkre* parvi amorù. On doit être convaincu, comme moi, qu^il étoit impossible que Dante retournât dans sa patrie, même en i32i : les esprits étoient encore trop agités ; les guelfes noirs possédoient la puissance , et la possédoient avec colère, avec un esprit de vengeance ; ils imprimoient Torgueil de leur victoire à toutes les institutions, aux lots, aux usages, aux coutumes. On diroit presque que cet esprit, qui n^entendoit permettre aucune parole de clémence , vouloit se mêler aux plus ordinaires habitudes. Le blanc^ cette belle couleur, ou
et de Séminmis s'appcloU aussi Ninus. Le P. AtUocanti ajoute ment dans son commentaire .*
QjuaH éieai : xUa ê$f Semiramia , imsuriasisêima, qma kaiuit ta vi JVùutm, quem lantaverai, et ne hominêê obhquereniur de ed, fecU leg€tH ut onmibn» lieeret usorari ad UbUym,
Le fl'. Altaccanti avoit dit précédemment : « Sémiramîs , reine de Baby- <K loue, dénigra toute sa renommée, en acceptant pour époux son fik Ninus, u et ensuite le fils de son fils, Ninias. Elle fut tuée par ce dernier. » Je remercie de nouveau M. Federici. Il doune encore une foule d'autres variantes remarquables extraites du même commentaire. Gomme il seroit û désirer que toutes les recherches du P. Attaccanti fussent imprimées! Je contribuerai peut-être à donner cette idée , en louant la science , le zèle et les heureux efforts de M. Federici pour propager la gloire de Dante.
Honneur à M. Federici ! Avant lui i un des plus beaux vers de Daote nous et oit inconnu. ,
[1321] ET DES OBU VRES M! DANTE. Ml
plutôt cette coulear noble, ce flot de Ituiiière que Platon désigne comme la Buance la plus agréable aux dieux, celle dont ils doivent être irétus, s^ils nous apparoissent; le blanc avoit été condamné à une flétrissure. Si Ton procédoit à une élection au scrutin, on mettoit dans Furne des ftves noires et des fèves blanches. Les noires approiivoient, les blanches excluoient (i). Il faut dire en même temps ipi'^on en agit encore ainsi, sans avoir conservé un souvenir bien vif des anciennes animosités. Il n^ a plus que les personnes versées dans la connoissance des faits historiques qui sadient la cause de cet usage. Il est vrai aussi qu^à Florence les hommes d^études sont trèsnombreux. En Toscane, il reste donc une trace dé la défaite des blancs, mais il n^ existe aucun homme.
( I ) Cela existe encore aujourd'hui , tant ks préjugés des peuples sont diffîcîlns i déraciner! Je dtevai d'abord une note de M. Libri , que je troure dans son Histoire dêê êcieneeê maihimaiiquêê a» Italie , tom. 1 1 , pag. «66 :
a C'est en haine des blancs que les Florentins adoptèrent un usage qui «c est contraife à ce qui se fait dans le reste de l'Europe. A Florence, lors- « qu'il l'agi t de voter par des boules on des fères , les boules noires «ont a ûiTorablês et absolvent, et les blanches condamnent. De là le mot « imbiamcare, pour rejeter. Tout étoit différent entre ces diverses fac- « tlons , les armes , le costume , la manière de porter les cheveux , jusa qu'aux Tours des maisons qui étoient ûdtes différemment. »
Je cite avec pbisir M. Libri , qui m'a confié avec affection beaucoup d'ouvrages importans pour que je pusse continuer mon ouvrage. M. Libri est un de ces savans profondément hoonmes de lettres, qui mériteroient d'appartenir à notre compagnie quoiqu'ils aient déjà reçu la récompense de leurs travaux à une autre classe de l'Institut. Je dirai encore que moimême j'ai appris cet usage de Florence et ce genre de scrutin d'une manière qui d'abord m'avoit affligé. On m'avoit proposé de faire partie de la Soeiété Colomàairê de Toscane ; j'acceptai avec joie ; on me donna alors on rendez^vous an Heu des séances de l'Académie. J'arrivai trop tôt; oo votoit sur mon admission : on ne me dit pas de me retirer. Le président, monseigneur Ricci , tiroit les fèves de l'urne. Je ne voyois que des fèves noires } alors je regardai les visages ; ils étoient tous amis et sourians. Enfin, le président prononça mon admission à l'unanimité. C'étoient cependant ces maudites fèves noires qui avoient assuré le succès de la demande de mes amis. Dieu nous garde des fèves noires ailleurs qu'à Florence !
. 592 HISTOIRE DE LA .VIE [132t]
à quelque classe quHl appaitienne, qui méconnoisse la grandeur de Dante, ce blanc illustre qui mourut dans l^exil. Ce sentiment si général des Florentins, qui ne put exercer aucune influence à Pépoque où les biens du banni ayoient été partagés entre quelquesuns des vainqueurs, ne tarda pas à se manifester après sa mort. J^ai indiqué dans ce récit diverses démarches qui honorent la ville de Florence : il eût été trop diflEicile de la disculper, si d^avance on n'^avoit pas fait connoitre cette disposition généreuse et cette réparation solennelle que je conduirai pas à pas jusqu'au dernier hommage rendu au poète en 1829.
Florence eut constamment pour maxime qu'elle devoit de la reconnoissance à son poète. Cette maxime, à la fois de bon sens et de vertu, vient d'être exprimée, d'une manière très-remarquable, dans le rapport sur la propriété littéraire par M. de Lamartine, qui dit :
u L'ingratitude peut profiter à la gloire, car elle la « rend plus touchante, mais elle n'enrichit jamais les « nations. »
Je cite à présent M. Missirini (i) :
f( La belle Toscane, qui s'est élevée dans le monde « à un tel signe de grandeur que l'homme ne peut <( diriger sa pensée vers le ciel, ni reporter ses jeux t( sur la terre, ni pénétrer avec l'esprit dans les proie fonds abîmes, sans magnifier les gloires de cette (c ville, unies à celles de Galilée, qui a découvert les « prodiges du fii*mament ; à celles d'Améric , qui a a trouvé une grande partie de la terre; à celles du ce divin Alighieri, qui a décrit les cercles épouvan- «( tables de l'enfer ; la belle Toscane est encore cé-
(1] DeUê numorie di Dante in FirenMe, e deUa gratitudine d/f^ Fiortn^ Htti verso il divino poeta, commentario di Melchior Missirini, seconda edizione, Firenzo a spese di Casini, i83o, pag. 5.
« lèbre par la renommée de son élégance et de son (c excellence dans les arts. »
J^applaudis à ces louanges si brillamment accordées à la Toscane par la plume de M* Missirini. Je regrette seulement qu^à côté des vrais prodiges du ciel, des vraies explorations d'Améric qui lui appartiennent sans altérer la gloire de Christophe Colomb, le panégyriste ait placé le voyage fantastique de Dante dans des régions où il a pénétré seul , et que nous n^avons pas pu reconnoitre après lui. Ce qui est visible encore ne devoit*il pas être distinct de ce que nous admirons «ur la parole du poète ? Je ne hasarde cette réflexion que parce que, dans tout mon ouvrage, je me suis attaché à bien séparer ce qui tombe sous les sens de tout ce que nous offre Texpression ardente et incertaine de rimagination. Je n^entends cependant déprimer en rien ces parures brillantes de la littérature. Enfin, le vrai, en tout, a la première place.
M. Missirini m^excusera si je suis un instant moins poète que lui ; je vais le suivre désormais, en donnant une entière approbation à ses paroles. Il continue son raisonnement, et se plaint de ce qu^on a voulu nier la gratitude de Florence, de ce qu^on a prétendu que la rancune a duré plusieurs siècles. La sainte vérité ordonne de défendre la patrie de Dante, surtout au milieu des suffrages qu^accorde de toutes parts Tltalie, la patrie commune ! Je ne veux pas dérober à M. Missirini rhonneur de parler lui-même; il s^ex prime ainsi, pag. 8 :
« On a dit que Dante Alighieri avoit été forme par la nature sur le type des grands hommes de rantiquité qui répandirent des sources de tout savoir; qu'il avoit été formé sur le modèle de ces génies privilégiés qui , comme Pythagore et Aristote, anticipèrent le temps où devoit se développer la science , et
enfin sur l'exemple de ces cœurs généreux voués au vrai, qui, comme le sévère Tacite , nous inspirent le dégoût et le mépris pour les auteurs des calamités des peuples, et nous pénètrent d'un saint respect pour la vertu malheureuse, marquant du sceau du blâme et de Tanathéme quiconque , par vUeié ou par noire perfidie, vicie la dignité humaine.
« Si cette sentence n'avoit pas été démontrée véritable par cet esprit ferme et ce libre courage, qui, loin de se clouer servilement à la pensée des autres, bien au contraire sut clouer à la sienne les nations diverses , et , souverain majestueux , occuper les premières hauteurs de la raison et de l'inspiration, il suffiroit, pour rendre évidente cette sentence, de bien consi* dérer le désir ardent dont le poète brûla pour obtenir la gloire des siècles ; noble sentiment qui engendre les choses admirables ; qui remplissoit le cœur des anciens et leur inspiroit ces merveilles placées au-dessus de la condition des hommes ! Aujourd'hui ce sentiment, dans la lâcheté de nos efforts, est abaissé et suffoqué, au point de rendre la vie misérable et ignoble. »
Dante en effet, dans son poème, ne demande, n^attend pas d'autre récompense ; il n^en promet pas d^autre à ceux qu^il rencontre, et il ne veut aspirer qu^à cette ardeur démesurée de vivre dans la poslérité.
Dante a été exaucé ; la vénération qu^on lui porte est arrivée à une sorte d^apothéose.
Nous marquerons les dates du repentir des Florentins* M. Missirini voudroit que ce rappel dont nous avons parlé, et que Dante repoussa avec un si noble orgueil, fût le premier acte de ce repentir. Non, il n^ aura pas à rétracter ce que nous avons dit à cet égard* On attachoit à ce rappel de telles conditions, qu^il est plus convenable de n^en pas parler ici. Laissons arriver Bocace ; lisons le document de i35o, qui accorde un secours à Béatrix , fille de Dante {voy. plus haut, pag. Sog); passons à la chaire fondée par
la république florentine en i373, pour que Dante soit expliqué et livré à Fadmiration générale en Toscane. Le poème est lu dans les temples ; honneur singulier ! Coluccio Salutati compose des vers latins à la louange de l'exilé , et Coluccio étoit chancelier de la république en ±3yS. Ces vers sont cités dans le
quatrièmerolumede Pédi tiondeM.de Romanis, i8i5- 1817, tom. IV, pag. 5i de la 2' partie; d^autres vers sont rappcHtés par Pelli, pag. i52 de ses Memorie^ Florence, iSaS. La vie de Dante étoit écrite par Philippe Villani , célèbre jurisconsulte ; par Léonard Bruni d^Arezzo, secrétaire de la république ; par Philippe Rinuncini et Giannozzo Manetti, illustres littérateurs : des Florentins copioient à Penvi les manuscrits d^Alighieri. On dit que Bocace copia lui-même la Dwine Comédie^ et qu^il se fit une gloire de montrer publiquement ce manuscrit.
Dante étoit devenu comme Homère, la minière iné« puisable de grandes conceptions, surtout en Toscane. André Orgagna en tira sa magnifique composition de la chapelle Strozzi, à Santa Maria Novella. Un peinti*e, originaire florentin, Paul Farinata Degli Uberti, représentoitFenfer à Vérone , sur la façade de la maison du palais de la £unille Morozna. Enfin , une lettre de Marsile Ficin, publiée avec le commentaire de Landino , annonce que le buste du poète fut solennellement couronné de laurier dans le baptistère de Saint- Jean, comme Dante Fa voit demandé dans le chant xxv du Paradis. Depuis long-temps Florence ne perdoit pas de vue Fhabitation des Alighieri et celle de Béatrix Portinari, et Fon j avoit fait placer des inscriptions. On signaloit à Fattention publique la maison du banni , près de la Porta Pinti. On omoit de peintures relatives au paradis, la chapelle patronale delà famille
Alighieri , placée à droite de Tautel de Féglise priorale de Saint-Remy.
Les savans, les citoyeDS, les poètes, les orateurs avoient honoré Dante. Un religieux qui V expliquait dans le Dôme {Santa Maria del Fioré) y fit placer un tableau peint sur toile où Dante étoit représenté. A ce tableau, plus tard, on a substitué celui que Ton voit encore aujourd'hui ; Dante y est figuré avec les trois royaumes et une vue de Florence. Au-dessous on lit ces vers composés par Salutati , suivant Pelli , et par Barthélémy Scala, suivant Lami et Salvini :
Qui ccelum cecinà, mediumque imumque tribunal,
Lustreu^itque oculis cuncta poeta suis , Doctus adesl Dantes, sua quem Floreniia sape
Sensit consiliis, ac pietale pairem.
Non potuit tanto mors sava nocere poetœ ,
Quem vif^um virtus, carmen, imago JaciL
« Le poète qui chanta le ciel , le tribunal du milieu et celui (t de Tabîme , et qui les vit tous de ses yeux , le savant Dante « est ici présent. Sa Florence souvent l'entendit dans ses M conseils et le trouva tendre envers elle comme un père. La « mort cruelle n'a pu nuire à un si grand poète ; il vit dans u sa vertu , dans ses chants et dans cette image. »
On lira avec plaisir quelques détails sm* ce tableau, peint par André Orgagna, né en i32g. Le poète est en pied et de grandeur naturelle ; sa figure grave porte Fempreinte de ce doux contentement que donne la conscience d^un haut talent et Thabitude de s^abandonner à des contemplations bienheureuses (i). Il
(t) Je possèdedans ma galerie un portrait deDante sar bois. MM. et Gotti, experts de la yille de Florence où je l'ai acquis, l'attribaent a André Orgagna. Ce portrait a beaucoup de ressemblance avec celui qu'on ?oit dans l'église du IMme , et que je décris ici. Le poète est représenté la tête cooverte d'une draperie rouge et ornée d'une couronne de laurier. Le oostume est le même. Ce tableau que je vais £iire lithographier est très-précieux ; il a de hauteur 588 millimètres et de largeur 585.
ri321] ET DES OEUVRES DE DANTE. 697
faut remarquer dans les vers latins ces expressions touchantes sua Florentia^ que j^ai traduites exprès mot à mot , pour les opposer à parvi mater amofis.
On frappa ensuite une médaille en grand module. Le cabinet impérial de Vienne en conserve un magnifique exemplaire.
En iSSj, le sénateur Baccio Valori, consul de Pacademie florentine, fit inaugurer un buste de Dante sur la porte du Studio de Floi'cnce.
Nous ne parlerons que plus tard du portrait de Dante, peint par Giotto, dans la chapelle dite du Bargelloj parce qu^on ne Ta découvert que depuis peu de temps, et qu'^alors le poète n^avoit que vingt-six ans.
Masaccio a représenté Dante dans un des personnages du Martyre de saint Pierre^ qu^on voit au Carminé j à Florence.
On continuoit de réclamer les restes du poète auprès des autorités de Ra venue, par suite d^un décret de i3g6 portant qu^il seroit élevé un magnifique tombeau à Dante dansFéglise cathédrale. En 1429, les prières furent renouvelées en vain, et toujours repoussées à Ravenne. Nous connoissons les démarches faites du temps de Michel-Ange auprès de Léon X, le 20 octobre i5i8, et Poffre faite par celui qui mérite d^être appelé le Dante de la sculpture. {V. p. SaS.)
Ce fut quelque temps après que Michel-Ange orna de dessins un exemplaire de la Dù^ine Comédie^ qui contenoit le commentaire de Landino, Cétoit un exemplaire de choix sur grand papier, avec une marge étendue. Là Buonarroti avoit dessiné à la plume une quantité d^attitudes variées et merveilleuses, toutes em-
S)runtées au poème. On peut lire à ce sujet le Paraiele entre Dante et MicheUAnge^ auquel André Rubbi
598 HISTOIRE DE LA VIE [t321]
adonnéuneplAcedsknsleParnasoitalianoÇDanieji.ï). Ces dessins, qui excitoient une admiration générale, étant devenus la propriété d^ Antonio Montauti, périrent avec tous ses effets dans une traversée entre Livourne et Cività-Vecchia. Si nous possédions encore ces chefs-d^œuvre , nous verrions dW même regard ces deux génies qui ne formoient qu^une ame (Pamoj. ïUU. ) j et qui savoient expliquer merveilleusement la même image avec des instrumens difierens ; on leur a appliqué ce que les anciens disoient à propos de leur grand sculpteur : a Phidias homàrise (i). »
(i) Il faudra pleurer étemelleiiMnt U perte des denina de Hldiel-Aiige : différens artistes ont cherché à nous coosoler. Je parlerai peu des gn^Torea sur bois qui ont orné les premières éditions du poète ; les dessins de Flaxman , faits pour accompagner les éditions du xtiu* et du xtx? aiède , sont estimés ; peut-être cependant est-il toujours trop voinn de Pantiqoe. Ce genre d'expression ne peut pas toujours s'appliquer à Dante , qui a représenté des scènes d'une antre nature. Néanmoins cette collection est trèsrecherchée et mérite de Tétre.
En 1806, Tannée de la mort de Flaxman , J.-J. Machiavelli de Bologne a dessiné des scènes de la Divin» Comédie. Elles n'étoient pas publiées encore en 181 5, suivant une note que je possède, et qui est signée de H. Van de Vivere de Wambeke, savant flamand, qui demeura long-temps k Rome« et qui, à ma prière, voiUut bien faire des recherches sur ce sujet. J'ai dans ma bibliothèque un exemplaire incomplet que Machiavelli avoit enyojé à Rome, en 1810, à mon ami M. Seroux d'Agincourt. Pour VBmfer^ il y a trente-neuf planches in-4** oblong ; pour le Purgatoire , il 7 en a trentesept, même format. Je n'ai rien de relatif an Paradis. Je crois que, depuis, cette collection a été publiée complète. Dans quelques planches. Ton reconnof t du talent. Le sentiment général est plus danUêgvê que dans Flaxman ; le dessin d'ailleurs est loin d'être aussi correct.
L'éditeur Blaiie a publié & Paris, en i8t3, cent figures dessinées et gravées par Mad. Griacomelli ( le vrai nom est Chomel ), pour orner la ZKMw Comédie de Dante que j'avois traduite en 1811, 181a et i8i3. Cette coUecti<m a tenu une fidèle compagnie à mon ouvrage ; les étrangers Font demandée avec instance. Ce n'est pas le burin de Flaxman , qui a plus de nerf; ce n'est pas le sentiment un peu exagéré quelquefois de Machiavelli : c'est la main d'une femme délicate et réservée. U 7 a des scènes dans le Paradis qui sont exquises. On juge aussi que Had. Giacomelli n'a étudié que nos grands maîtres français dont elle est l'élève ; son goût est pur , le contour est élégant. Dante auroit souri aux efforts de cette noble interprète.
[ini] ET DES OEUVRES DE DANTE. 69»
Nous avons vu qu^un monument fut élevé à Dante par Bembo, préteur de Ravenne, en i483. Cet hom*
De 1817 à t8ig, MM. A. Renzi, G. Marioi et 6. Mnsi ont publié à Florence une magnifique édition de la Divime CamédH,^ ^nd in-fbl., dédiée à Canora. UBnfêr ofl&e quarante-quatre pbnches, le| AifyaiDtrv quarante et le Pamdiê quarante-une; en tout cent vingt-cinq. M. Adamolli est Pinventeur des dearina de VMbtfkr, qui pour la plupart ont été gravés par M. Lasinio fils, car quelquesHins ont été gravés par M. Adamolli, le dessinateur. Les planches du Puryatoin ont été dessinées par M. Adamolli et gravées en partie par lui et par M. Lasinio fils. La planche XXXV n'annonce que le dessinateur et ne porte aucun nom de faveur ; elle représente la femme qui cueille des fleurs , chant xxvii. A la suavité dur burin , on croiroit que c'est l'oeuvre d'une jeune fille. Les planches du Pondis sont dessinées par MM. Nenci et Adamolli, et gravées par MM. Lapi, Masselli, Lasinio fik, Benucci et Migliavaoca : tout cela forme un très-bel ouvrage. Le sort des livres est bien extraordinaire. Je me suis abonné à cette publication en 1817 ; les gravures m'ont été adressées à Rome , à Paris et à Vienne ; dans cette dernière ville , les droits d'entrée ont été exorbitans (cet impôt étoit mis au profit des artistes qui travailloient en Autriche); au total, l'ouvrage m'a coûté, en livraisons, en droits et en frais de transport, plus de 1,100 fr. Lorsque j'ai voulu, arrivé enfin & un état de repos, fidre relier mon ouvrage , il étoit incomplet ; des livraisons maiiquoient; d'autres étoient maculées et déchirées. Je renonçois au bonheur de placer cette édition dans ma bibliothèque, quand M. de Hoofinanns, dont j'ai parlé avantageusement dans un de mes derniers ouvrages , est venu me dire que je pouvois obtenir cette édition à Paris , moyennant 5o fr. Je les ai donnés , et je jouis du plaisir de posséder un beau livre de plus.
M. Adamolli est un dessinateur animé et gracieux; M. Nenci est sage, fini et doux. Comme graveur , M. Adamolli est net et suffisamment pas« sionné. M. Lasinio soutient la réputation que son père s'est acquise en Toscane. On a lieu d'être très-satis&it du dessin de M. Nenci , et les graveurs qui travaillent d'après lui trouvent un guide assuré qui ne les é^re jamais. La Toscane doit s'enorgueillir d'une publication semblable, d^pe d'un souverain. C'est sur ce plan que la duchesse Elisabeth de Devonshire vonloit donner à la ville de Rome une édition de la Dimne Comédie, En regard du texte adopté par Lombardi devoit être placée ma traduction, et les meilleurs artistes de l'Italie étoient appelés à composer cent de»> sins qui auroient été gravés dabs les plus célèbres capitales de l'Europe. La mort de la duchesse en t8a4 détruisit ce beau projet.
Barthélémy PineUi , si connu a Rome , étoit un de ceux qui dévoient contribuer à cette croisade artistique. 11 résolut de reprendre, seul, cette imposante entreprise. 11 composa cent quarante-trois dessins qu'il grava ensuite , et me les dédia avec le témoignage d'un dévouement dont j'ai été singulièrement flattée — Flaxman a trop donné à ses personnages Fatti-^ tude de ceux d'Homère. 11 y a une réflexion à faire : Dante étoit italien, ses personnages dévoient participer de la nature italienne. Machiayelli
mage réjouit et affligea les Florentins; leur poète étoit honoré, mais l^espoir d^obtenir ses restes parois-
chercha bien le genre italien da moyen Age ; maif malgré ce beau nom, qui représente en un teul tant de génies différens , Machiavelli n'a pas assez varié les poses. Il falloit £iire excuser davantage la négligence dn dessin , et sans chercher l'antique aussi exclusivement que Flaxman, ne pas l'oublier pour les personnages d'un haut caractère. Mad. Giacometti, fidèle à Timitation de l'antique, sans l'outrer autant que Flaaman , suit tons les pas de Bante, mais s'arrête parfois devant un soleil qui brûle le lelnl de la femme jolie et prudente. J'ai peur souvent qu'elle n'ait entendu Danto qu'à demi , quoiqu'elle ait fiiit tous ses efforts pour tacher de le traduire, même avec audace. Je ne lui retire pas le sourire que Dante lui auroit accordé, mais une sorte de ton diaud, de mordant italien manque natn-> rellement à qui n'avoit pas tremblé devant l'original du Jugenuni dtmUr»
MM. Adamolli et Nenci ont Sni mieux sans doute. Ils sont forts, pais* sans, ils parlent la langue du pays; ils ont rencontré Bantc, ils ont compris sa parole ; ils ont mérité une palme , et leur oeuvre ne peut périr. Mais dn reste, oomme FUxman , comme Machiavelli, comme Mad. Glacomelliy ib ont eu le toft de faire à chaque planche un Dante différent, et l'on diroit des Vigiles de rechange. Cela n'est pas bien. Il ÊiUoit adopter un tjpe et ne pas s'en écarter ; il falloit se créer un Dante, quel qu*il fût, et un Vir* gile toujours le même ; il falloit , dans les premiers traits , dire au lecteur : a Voilà mon Dante, voilà mon Virgile ; vous n'en verrez jamais d'autres. » Les éditeurs surtout dévoient exiger des artbtes qu'un tel soin ne fût ja-» mais négligé. Quand Vœil oonnolt une physionomie, il s'accoutume, il n'interroge plus ; il ne va pas chercher si la figure est vêtue à l'antique, si la tête est ceinte du laurier. 11 connoU de vue son ami, son voyageur, cehn qu'il suit, celui qu'il aime; puis le Virgile ne doit pas plus change de visage , c'est toujours le poète de Mantoue; vous devez reconnottre la même taille, les mêmes masse, sa main, son port de tête , l'ajustement de sa couronne , sa chaussure , les plis de sa toge , tout cela doit être convenu ; il peut bien porter la même robe pendant les quatre jours que dure sa missioQ auprès de Dante : on n'a pas beaucoup d'habits en voyage.
Pinelli, que j'ai bien averti de l'erreur de ses prédécesseurs, otqui d ailleurs n'avoit pas llesoin d'être averti , car c'étoit un homme de tact, de jugement, de vérité, et même de logique, de cette logique naturelle, qui est la meilleure , PinelU a évité cet écueil. Souvent il s'est représenté lui-même jus* que dansjes cercles du l'enfer, et particulièrement parmi les prodigues, et chaque fois qu'il Àvoit cette idée bizarre et qu'il s'infligeoit ce châtiment» il vouloit être reconnu. Cela de voit l'amener à vouloir que son Dante, son Virgile et sa Béatrix fussent de vrais types avec lesquels, la conuoissancn une fois faite , le spectateur aimât à continuer sa course. Pinelli , arrivé le cinquième, n'a pas fait la faute de ses prédécesseurs. D*ailleurs, il a sait! l'importance de la sévérité antique en quelques points, sans aller aussi loin que Flaxman. Il a reconnu que Machiavelli s'étoit fortement approché de liante y qu'il s'éloit serré contre le poète , qu'il l'aToit même étreint, en le
soit s^évanouir. Florence cependant espéra recueillir quelques fruits de ses supplications. Jeiui de Bologne
poanaiyant dans ses inégilités , dans ce qa*(m appelleroU , en mnsîqne , iêt changemeru de ion. Da haut de cette primauté italienne, qui n'est pas toujours juste avec nous, Pinelli a -passé devant Mad. Gîacomelli, sans presque lui adresser un regard. 11 a goûté Adamolli et Nenci, mais a prétendu, sans doute à tort, qu'ils étoient froids. Partant de là , Pinelii , qui sentoit en lui une véritable vocation dantêsquê, a voulu procéder autrement. Cette disposition Fa servi à souhait ; son œuvre aussi est sans contredit la plus complète , la plus satisfaisante que nous ayons aujourd'hui. Malheureusement cette composition , grand in-fol. oblong , est peu connue à Paris. Je crois qu'il n'en existe que quatre exemplaires dans cette ville : celui de M. le comte Pozso di Borgo, celui du comte d'Hauterive , le mien et un exemplaire que possède un libraire sur un de nos quais. J'allai un jour demander le prix de cet exemplaire ; on m'en demanda une somme exorbitante , et sur ma surprise on chercha à me congédier , en me disant que de tels livres n'a voient rien à £dre avec moi. Je me gardai bien de dire que ce livre m'étoit dédié, car j'aurois donné une trop grande mortification au marchand. Mon exemplaire, enrichi de la dédicace gravée par l'auteur, où il a placé mon portrait, est de plus orné d'un dessin à la plume, contenant un sonnet italien , composé aussi par Pinelii , qui étoit à la fois peintre, sculpteur, pvveur, architecte, musicien et poète.
Je parlerai encore d'une publication , intitulée : Pttradù de ilonto, dessinée au trait par Pierre de Cornélius. Nous avons vu un Ang^is, un Bolonais, une Française, une société de Toscans, un Romain, rendre hommage à Dante ; voici venir un Allemand. Cette collection sans date se vend à Leip»ick. , chez Bismer. Ces dessins étoiént des cartons de fresques que H. de Cornélius devoit peindre dans la villa Massimi, à Rome, mais qu'il ne put entreprendre y et qui furent peintes par M. Veith. 11 y a neuf tableaux; l'ordonnance est sage, les poses sont majestueuses, la compoaition a de la vérité , les draperies sont amples et bien ratsonnées. Je trouverois peut-être quelque chose de trop vif dans les regards des personnage gniVM, qui ont les uns avec les autres une ressemblsuce qu'il faut éviter ; mais les visages des anges, des femmes, sont variés et pleins de charmes.
Je n'oublierai pas ici la description d'un dessin que M. Ingres a eu la bonté de me donner à Rome , en i8i6. 11 représente l'épisode de Franeêsea da Riminii elle laisse tomber le livre qu'elle tenoit de la main droite ; Paul est à ses pieds et lui touche la main gauche. Jean Malatesta soulève un rideau et tire sa longue épée pour les frapper. 11 est inutile de dire que ce dessin , qui Sait partie de mon cabinet , est empreint de toute la grâce, de tonte l'élégance et de la finesse de détails qui caractérisent le talent si euro» péen de M. Ingres, qui a vécu apparamment dans le xiv« siècle.
Je terminerai cette note par quelques informations sur les travaux des Italiens relativement ^ la description du site des trou Cantiekê, Ixmgierops après Antoine Manetti, qui a expliqué mathématiquement la position des trois royaumes , on n'a joint aux éditions italiennes que des
reçut de Parchevèque de Riiyeinie le buste de Dante en marbre, qui surmontoit le tombeau élevé dans cette ville. Probablement Jean de Bologne avoit obtenu ce buste pour le remettre aux Florentins, ou au moins pour Finaugurer sur quelque monument consacré à Dante. Mais Jean mourut en 1608, sans avoir donné une destination à ce buste. Il passa dans les mains d^autres étrangers.
Je me plais à louer ici cette obstination sincère, ce courage toujours renaissant, ce mélange de regrets et peut-être de menaces qui animoient la nation florentine. Ne pouvant rentrer en possession des restes de son admirable fils, Florence inspira à quelques-uns de ses citoyens Pidée d^aller honorer ce fils sur le lieu même dont on ne pouvoit Farracher • De là cette belle pensée, cette éloquente inscription, dues au cardinal Corsi et au vice-légat Salviati, tous deux seigneurs florentins, mais alors attachés au service du Saint Siège.
Lorsque Bettinelli publia ses dix lettres à Virgile^ dans lesquelles il hasarda imprudemment tant d^hérésies littéraires, surtout contre Dante, M. de Pom-
SUnches médiocremeiit grarées. En 1 81 9, de ooncert avec M. Fonsell , cèbbre gniTeur méàoU, j'ai joint à ma tradaction, publiée a Paris par M. Smith, une gravure de VBmfer, où tout répood aux descriptions do poêle. Cette planche est devenue ma propriété. M. Ciardetti, dans son édition de Florence, «830y Ta copiée sans me nommer. Je ne loi conteste pas ce pouvoir; mais le Français qui a donné la première gravure de VEnfer un peu soignée pouvoit étra nommé. U en a été de même du Pur^aitire , qui a été aussi composé pour mon édition et qui m'appartient. Je ne rédame rien pour la planche do Paradis qoe j'ai copiée de Manetti. ( Ces trois franches sont jointes à la présente histoire et placées à la page où commence l'analyse de chaque Caniic:) Je ferai observer que si le droit de reproduire ces planches m'est enlevé en Italie, où je dois abandonner de bonne grâce mon privilège, il ne peut en être ainsi en France» où le droit de propriété est à moi seol et m'est garanti par les lois. Je nis qu'on a voulu lithographier mes planches il 7 a quelque temps en France ; cela aurolt été très-mal. Il doit m'étie permis de défendra mon bien partout où la loi m'auUnise à faire valoir mes droits.
mereul en donna une traduction qui fut ainsi annoncée : Florence (Paris), 1 778. On crut dans quelques cours que Florence approuvoit cette sortie insensée, mais des Florentins réfutèrent Tictorieusement Bettinelli, et s^armèrent dans cette occasion de tout leur amour patriotique pour réduire en poussière Faccusateur de leur idole.
Au projet de recouvrer les restes du poète, projet qui ne pouvoit plus être réalisé , les Toscans substituèrent la détermination de lui élever un tombeau à Florence. La première idée fîit conçue en 180a ; je vis qu'on s^en occupoit en i8o5. Alfieri avoit appuyé ce désir avec zèle, avec constance, et fortement encouragé ce projet. La princesse Marie-Louise, cœnme reine d^Ëtrurie et ensuite comme régente, se montroit disposée à fournir avec libéralité les moyens d'accomplir la haute entreprise. Les inventeurs du projet étoient le marquis Gaétan Capponi et Favocat Piccioli ; ils s^adjoignirent d^autres amis ardens de la patrie. Mais la Toscane devenoit de plus en plus malheureuse, et devant payer à la France un subside ruineux , elle ne put donner quelque suite à sa généreuse intention.
En 1818, après la paix, lorsque ses bienfaits commencèrent à se développer , une nouvelle tentative appela les Florentins au grand devoir. M. Missirini déclare que les premiers Toscans qui reportèrent Inattention de FEtat sur cette pensée furent le conseiller y ittorio Fossombroni , ce Nestor des ministres et des savans, correspondant de notre Académie des sciences qui n'^accorde ce titre qu^aux talens les plus distingués de FEurope ; le sénateur Thomas prince Corsini, le conseiUer Jean Degli Alessandri, le marquis Thomas Corsi ( ceux qui liront V Histoire de Dante doivent
e04 HISTOIRE DE LA VIE [1321]
connoitre tous ces noms, et je n'^en peux oublieraucun); le président Fortunato Ranieri Benvenuti, le marquis Giuo Capponiy le chevalier Antoine Ramirez de Montai vo, le chevalier Jean-Baptiste Zannoni, le directeur chevalier Pierre Benvenuti, et M. Joseph Baldi. Ces premiers auteurs du projet renouvelé s'^adressèrent à la générosité d^ame de leurs concitoyens et de tous les Toscans, en leur offrant la gloire de concourir , par une subvention convenable, à Fexécution d^une entreprise si nationale. Un appel en paroles éloquentes fut rédigé ; ils dirent à la Toscane entière :
« La renommée, que par ses oeuvres un génie extraordi- (« naire acquiert à la patrie, doit être récompensée par une M preuve de reconnoissance publique et illustre. La patrie, « en payant le juste tribut au citoyen qui a bien mérité d'elle, « est à la fois juste et habile , parce qu'elle fait une chose qui <t se propage brillamment jusqu'à la postérité la plus reculée.
« .... Il y a cinq siècles que Dante a cessé de vivre, et Fétran- « ger, quand il est auprès de nous, rempK d*admiratioa « pour les hommes célèbres qui en tout temps ont illustré la «< Toscane, cherche avec anxiété le monument du grand qui « s'élève au-dessus des autres comme un aigle. Ne trouvant «( pas ce monument, l'étranger en manifeste une haute sur- « prise qui s'exhale en reprodies. On renom^lie donc le projet u de monument à Alighieri. Les méditations auxquelles on u se livre tous les jours sur Dante, le bon accueil que reçoiu vent les nouveaux travaux des savans sur la Dmne Comédie, M les splendides éditions qui s'accumulent, ensuite ce désir u qu'on éprouve d'exciter la génération actuelle à la vertu , M de rendre hommage , par des tombeaux et des monumens M d'honneur, aux hommes éminens qui ont vécu avec nous, « tout fait croire qu'on ne se refusera ipas , qu'au contraire, «< on contribuera aux moyens de s'assurer une gloire déniée M jusqu'ici par la force du destin , celle d'ériger un cénotaphe n au génie qui a comblé de tant d'illustrations l'idiome «t toscan. »
[1321] ET DES OEUYRES DE DAMTE. 605
Cette noble invitation excita une émulation ambitieuse ; chacun voulut coopérer à Faccomplissement du projet proposé. On choisit pour exécuter le monument, M. Etienne Ricci» sculpteur de renom. Le grandduc approuva le choix.On grava des modèles. Le comte Liopardi anima les souscripteurs par des chants d^entbousiasme.
Etienne Ricci se pénétra de son sujet, et voulut que son travail se composât de Fume funéraire, en arrière de laquelle Dante seroit assis , tandis que plus bas figureroient deux statues allégoriques.
Ainsi sur une large base s^élè ve cette urne à contours simples, dépouillés de tout ornement^ afin de rappeler la gravité du sujet et la sévérité du poète. Au-dessus de Purne paroit le poète assis dans sa majesté terrible.
Il j eut plus d'^un homme en lui, dit M. Missirini. La plusieurs esprits étoient associés ; Fhomme de la vie humaine en découvrit les vices et il en tira vengeance; Fhomme du monde idéal s^ purifia et s^embellit en le contemplant : ses idées devinrent des cachets ineffaçables. Il n^écrivit pas, il peignit; il ne parla pRSj Michel- Jlnge de la poésie , il jeta en bronze.
Dante appuie le coude du bras droit sur un volume et porte la main vers le menton. Le poète est absorbé dans une méditation immense et dans ce concen-- Irement qu^exigeoient Varduité et la sublimité de ses pensées et des choses contemplées. Le bras gauche est étendu horizontalement sur le même livre, où sont consignés les châtimens des hypocrisies, des avarices, des simonies, des assassinats et des autres scélératesses du temps et des siècles anciens.
Un long manteau descend à grands plis des épaules du poète; ramené par devant, il couvre les jambes et les genoux , et laisse nu le torse accusant Fétat
de maigreur où lomboit Alighieri lorsquHl achevoit le poème auquel le ciel et la terre avoient mis la main, La statue rappelle celle d^Euripide, qui est placée dans le braccio nuo\H> du Vatican.
La tête a un caractère austère, à travers lequel on distingue cependant un rayon de joie qui tempère cette austérité; la scène est comme à la fois dans VEn^r et dans le Paradis.
La statue de Fltalie , tourellée et debout à un des côtés de Tume, tic^nt de la main droite le sceptre avec lequel autrefois elle a dominé le monde; sceptre, ajoute M. Missirini, dans un élan d^amour vivement exprimé, qu^elle étend encore sur les études humaines de Pimagination, de rimitation et de Tinspiration. Le bras gauche semble indiquer aux nations qu^elles doivent honorer VaUissimo poeta.
La statue de la poésie est de Fautre côté du cénotaphe assise dans une attitude d^abattement. Elle a ôté de son front sa couronne, et avec les doigts légèrement repliés, la tient pendante, comme si elle alloit lui échapper. Cette idée ingénieuse est à la fois simple et passionnée.
Le mausolée est construit en marbre de Luni, dit de seconde qualité. On Fa voulu ainsi, non pas par un sentiment d^économie, car ce sentiment n'^a présidé à aucune des opérations ordonnées pair les souscripteurs qui se seroient indignés d^un tel calcul; mais on a eu en vue de prévenir des inconvéniens presquHnévitables. Dans les blocs de Carrare de première qualité , quand il s^agit de dimensions colossales, il est impossible qu^iln^apparoisse pas des taches monstrueuses, des veines allongées qui défcnment les figures, surtout lorsqu^on ne reconnoit ces veines que long-temps après que Touvrage est commencé.
Elles tachent tout à coup les chairs et les visages , tandis que le marbre de seconde qualité offre un veiné égal, et, après plusieurs années, prend un bain général d^une teinte harmaniée très-agréable à Tceil.
Le cénotaphe (on sait que cela veut dire tombeau vide) est placé dans Téglise de Santa Croce; c^est, s^il est permis de s^exprimer ainsi, le sanctuaire consacré au génie et à Fesprit de la patrie. Cette église jouit de cette destination depuis long-temps. Bernard d^Arezzo rapporte même que Firaage de Dante j étoit peinte en pied. Philelphe parle de cette peinture , et déclare que les descendans d^Alighieri la regardoient comme très-ressemblante. Le poète aujourd'hui est en compagnie de Machiarel, de Midiel-Ange, de Galilée et d'Alfieri.
1> monument a quatorze bras de Florence en hauteur; les statues sont hautes de six bras et quelques fractions ( le braccio de Florence répond à 5g4-2 millimètres, un pied neuf pouces et demi). Sur la grande base , on a sculpté en lettres dorées cette inscription, composée par le chevalier J.-B. Zannoni :
DAirn ALIGHIEmiO,